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dés, pour se dérober au soins maternels que lui réservaiti M'^e Juste Olivier, mais pour des raisons toutes particulières qu'il exposa très franchement alors à son mari. Il avait ses habitudes, voire ses manies de vieux garçon; il aurait eu peur de leur être une gêne et tenait à conserver la liberté de ses mouvements. Il avait besoin d'avoir un endroit à lui tout seul, où il fût « dans son atelier comme une taupe dans son trou, comme Han d'Islande dans son antre(i). » Mais s'il descendit à l'hôtel d'Angleterre et s'il y établit son cabinet de travail, il fut convenu tout dej suite qu'il prendrait chez eux ses repas du soir, qu'il yl i recevrait ses amis qui tous étaient les leurs et qu'il secon- ; sidérerait comme de la maison. On a pu voir, au chapitré de ce livre qui traite de son cours sur Port-Royal, qu'il fit effectivement partie de la famille Olivier. Pendant les sept mois que dura son séjour à Lausanne, il ne se passa pas le plus petit événement au n^ 34 de la rue Martheray, qu'il n'y fût mêlé d'aussi près que possible, et Ton peut dire que, dans ce laps de temps, ils vécurent tous trois comme frères et sœur.
A son arrivée, il avait eu certains scrupules et leur avait tenu ce langage: «Vous avez un louis d'or; vous me dites : Mettons nos louis d'or ensemble. Je sais que je n'ai pas un louis d'or, mais seulement une pièce de trois bai ches, et je dis non. Vous vous attristez et vous blessez un peu. Je vous dis : Eh bien t mettons ensemble votre louis d'or et ma pièce de trois bâches si vous y consentez. J'ap-^, porterai moins que vous dans cette amitié, mais du moin$ j'y apporterai d'abord du contentement et le bonheur dé recevoir plus que je donne, ce qui est un des premiers caractères de l'amitié (2). » j
(1) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M.et M"^^ Juste Olivier j \ lettre du 28 octobre 1887. |
(2) Lettre inédite de novembre i84i communiquée par M^û^ Bertrand. ,1
ET MlîîG JUSTE OLIVIER
Quand il partit, il était heureux de la dette de reconiissance qu'il avait contractée envers eux et se prometail bien d'avoir sa revanche. Il ne l'eut pourtant pas
«aussi complète qu'il l'avait désirée d'abord, matériellement parlant. Nous avons vu que, par divers testaments, jusqu'en i85r, il avait donné tout ce qu'il possédait à Juste Olivier. Qu'on ne Taccuse pas d'ingratitude, s'il les révoqua plus tard au profit d'une autre personne. Ce ne fut pas entièrement de sa faute. Le temps amène souvent dans les idées des modifications qui semblent avoir leur contre-coup sur le cœur. Sainte-Beuve, en dépit des contradictions de sa conduite, n'oublia jamais ce que les Olivier avaient fait pour lui, et je crois que, s'ils étaient restés à Lausanne, au lieu de venir chercher fortune à Paris, les nuages qui éclatèrent entre eux à différentes reprises ne se seraient peut-être jamais Formés (i).
Mais on ne saurait tout prévoir, et lorsqu'en 1842 Juste Olivier vient tâter le terrain à Paris, ce fut sur les sollicitations et les encouragements de Sainte- Beuve : (( Venez à Paris, lui écrivait-il, avec le désir de le voir, de le connaître, de nous faire plaisir, et vous n^y aurez aucun mécompte. Quant à la littérature, vous la forcerez vous-même à rendre l'oracle (2). »
Elle vint donc seule d'abord, en éclaireur, et des-
(i) Je crois aussi que, si le petit Charles-Arnold Olivier, son filleul, avait ▼écu, c'est à son profit qu'il eut déshérité ses parents. {2) Lettre inédile, hiver i8/|i.
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cendit à l'hôtel du bon La Fontaine « qu'il suffisait de! nommer, pour qu'on ôtât à l'instant son chapeau». Carie choix de l'hôtel n'avait pas été une petite affaire, et il avait fallu compter avec les mauvaises langues de Lausanne. C'est même un peu beaucoup à cause d'elles et pour les désarmer que Sainte-Beuve avait refusé de la recevoir chez sa mère. M^^^ de Tascher, à qui il en avait parlé, lui avait dit que pour Lausanne l'hôtel du bon La Fontaine serait plus convenable et qu'il ne saurait avoir lieu à aucun qu'en dira-f-on (i). Toutes ces précautions prises, il s'arrangea de manière à être libre pour rendre à M"^^ Olivier le séjour de Paris aussi agréable que possible, et sous le rapport des distractions elle n'eut, en effet, qu'à se louer de ses bons offices. Gela ressort des petits billets ci-dessous et des extraits suivants du journal de voyage de M"^^ Olivier. - Voici d'abord les billets de Sainte-Beuve:
(( Chère Madame, ' (( C'est dimanche à huit heures du soir qu'est la réunion chez M"^^ Récamier. Ainsi vous pourrez profiter des billets du Conservatoire. Il faut prendre toutes les muses à la fois.
(( Chère Madame, vous ne ferez la consultation avec M. Veyne (2) qu'au dîner, s'il vous plaît.
« J'espère bien vous saluer le matin un moment. « vVoiciun petit mot de ma mère qui vous montrera l'obligeante intention de M^^^ Geoffroy Saint-Hilaire : vous en pourriez reprofiter.
(( Tout à vous de respects et d'amitiés* c( Sainte-Beuve. »
(1) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M, et M"^^ Juste Olivier, lettre du mois de novembre i84i.
(2) C'est le P'' Veyne, médecin' et ami de Sainte-Beuve, qui soigna le petit
ET J\|niO JCSTE OLIVIKU
« Chère Madame, (< Si vous étiez libre aujourd'hui, à l'heure du dîner, lirais l'honneur de vous voir et même de vous prendre iirvu que vous le vouliez bien^ à ce moment-là.
« Mille hommages.
« Chère Madame, « Voici des billets de M"^® Quinet pour le Jardin des ^^lantes. Emile Deschamps me laisse ce petit billet à are intention. M. Doudan, que j'ai vu hier, irait chez \.)us s'il osait. Il faudrait que j'eusse la lettre pour la lui envoyer ou la lui faire remettre rue de V Université ^ >. J'espère vous rencontrer pourtant.
« Mille hommages et amitiés.
(( Ce vendredi.
(( Voici, chère Madame, un billet de W^'^ Eynard à votre intention. Je lui réponds que je vous envoie son billet et que très probablement vous irez mardi soir, qu'Olivier soit arrivé ou non. S'il ne l'était pas, j'irais avec vous. Je vous y laisserais une heure pour aller chez jM. Molé un instant (c'est sa soirée) et je viendrais vous y reprendre.
« Vous pourriez écrire un petit mot à M^^^ Eynard (i). »
Voici maintenant les extraits du journal de M'^*^ Olivier.
« 5 mars i8/f2. — Mickiew^icz m'apporte une lettre de George Sand, fort aimable, et croit que Chopin est son mauvais génie, son vampire moral, sa croix, qu'il la tourmente et finira peut-être par la tuer. Sainte-Beuve in'en-
irlcs-Arnold Olivier dans la cruelle inaladi(; qui devait l'emporter dix ans ."es.
I) Lettres inédites coininuiii(iULes [)ar M'"^ IJerlraiid.
I ÎO
SAINTE-BEUVK
voie une loge aux Français. Nous y allons. La loge est délicieuse et nous y sommes comme chez nous. Sainte- Beuve vient m'y voir un instant.
« Mardi, 8 mars. — Visite chez M"^^ Sand. Ella est jolie, plus femme que dame ; cependant, par instants, plus ceci que je n'imaginais. Simple et bonne enfant au fond. Forte de corps et ^d'esprit, les doigts mignons et fort bien posés autour d'une cigarette, avec une grâce sans affectation. La mise unie, les yeux superbes et beaucoup d'individualité, même dans l'arrangement si simple de ses cheveux noirs. Au fond d'une grande cour, un équipage armorié devant une petite porte et un escalier mesquin. Une servante dérangée, un peu souillon ; de petites pièces, des fleurs, des choses rares; un air général de sans façon dans la richesse. Elle déteste Paris et se croit pauvre (i).
(( Vendredi 1 1 mars. — Dîner chez M™^ Sand, froid. L'ordinaire mal soigné^ mais l'extra ordinaire : du vin d'Espagne dans des bouteilles charmantes, un brasero espagnol, des citrons doux et des limons d'Espagne apportés par M°^^ Viardot, la musique de Chopin, le bouquet blanc de bruyères, de lilas et de camélias. M^^ Sand m'afflige plus à la voir qu'à la lire : on la sent inaccessible excepté par le cœur. L'orgueil est en sentinelle, la sécurité du succès rend indiff'érent à l'opinion. On passerait cent ans ainsi à côté d'elle sans parvenir à lui dire un mot sérieux. Pauvre femme ! Elle a
(i) Dans une lettre à son mari, à propos de cette même visite, M^e Olivier dit : « J'avais vu mardi Isi"^^ Sand qui m'a fort bien reçue et que j'ai trouvée beaucoup plus jolie femme que je ne m'y attendais, mais aussi d'apparence plus forte et plus géniale que je n'aurais cru : le tout assaisonné d'une cigarette et d'un bout d'oreille qui montre à la fois du Pierre Leroux et du Rabelais. Elle a été très bonne, simple, accueillante, et nous y dînons aujourd'hui, Mickiewicz et moi, pour entendre Chopin* N'ai-je pas du courage? »
ET M»'t' JUSTlî OLIVIEH
les faits du bonheur, elle n'en a pas, on le sent, les réa-
[ités; une foi vide ; une famille qui Taime, mais qui s'é-
!ève au gré des inlluences les plus journalières, légères ; Il amour, une passion peut-être, mais pour qui? Pour a homme d'esprit et de talent charmant, mais de cœur, ne crois pas. Le manque de fond se sent partout. Les liis mortels changent. C'est une âme affamée au festin \s Harpies. Elle-même a de la grâce, mais ce n'est as celle des femmes précisément. Sa grâce ressemble sa personne, forte, entassée un peu autour des épaules.
..es extrémités sont bien.
(( Mars. — Sainte-Beuve est le seul homme ici d'assez
' i^n goût parmi ceux que je connais, la seule puissance
, li ait pu se passer de cœur.
(( Mickiewicz prétend que le français est la plus meniise des langues, et qu'il est difficile, presque imposijle, d'être sincère en français. Beaucoup plus austère
(le jugement et simple de pitié, fervent de cœur, ici qu'à
' lusanne, Mickiewicz est plus rassuré pour moi aussi prétend qu'un ouvrage qui a des entrailles se fera
nécessairement jour sans les moyens artificiels.
(( Sainte-Beuve et M"^^ Didier disent la même chose de
-M""' Sand, chacun à leur manière, c'est qu'elle absorbe s affections, les engloutit, qu'elle est fatale... (( Mercredi. — Visite charmante de M"^^ Valmore si
l>onne. H y a plus de douleur à Paris que partout ailirs. En parlant de Leroux, Sainte-Beuve dit que le ux de son gousset fait le creux de son système et j'il lui fallait de la grande morale pour prouver que > autres étaient de grands coquins, afin qu'on ne s'a-
, rçût pas qu'il en était, lui, un petit.
« Lundi //latin. — Olivier est arrivé... Chose douce,
extraordinaire et simple à la fois pour moi que de le
recevoir dans un chez moi qui n'était pas déjà léchez lui. Le soir aux Italiens, nous avons entendu le premier acte de Norma et les deux derniers des Puritains. Je vais chez Miïie Eynard. J'arrive si tard qu'on est à table déjà, ce qui m'embarrasse un peu. MM. de Broglie, de Girardin, Doudan, Rolle, Delessert et un autre. Par bonheur je tombe heureusement en conversation avec MM. Rolle et Doudan (i) qui reste le soir. On cause de la lecture de V Abailard de M. de Rémusat pendant laquelle M. Pasquier s'est commodément endormi, un manche d'écran dans le col de son gilet, prudemment! la main l'aurait peut-être laissé tomber. Ces drames disproportionnés, pleins d'esprit, mais sans vérité humaine, ont des lectures de 2 à 4 heures, et Sainte-Beuve croit que leur but n'a été que politique et tout simplement de rapprocher M. de Rémusat et M. Molé (2). »
Ces fragments de journal, si intéressants comme notes de choses vues, laisseraient supposer que, durant son séjour à Paris, le cœur de M"^^ Olivier était tout à la joie. iMais les apparences sont souvent trompeuses, et Sainte- Beuve n'avait pas réussi à la dissiper complètement, malgré la peine qu'il s'était donnée pour cela. D'abord, toute romantique qu'elle était de nature et d'éducation, ;
(1) Quelques jours après, Sainte-Beuve écrivait à Mme Olivier, qui était rentrée à Lausanne : « Vous avez laissé, chère Madame, un très présent souvenir dans l'esprit de M. Doudan qui m'a souvent reparlé de vous et qui regrette, m'a-t-il dit, de vous avoir si peu vue. Ce qu'il aime en vous c'est un mélange, m'a-t-il dit encore, et de simplicité naïve et de supériorité ou de confiance tenant à l'esjprit. Il se rappelle encore votre air aisé et rougissant quand vous êtes arrivée tard chez M"^® Eynard. Gela, sans que vous vous en soyez doutée, vous a beaucoup réussi. Je ne vous dirais pas tout cela si je ne savais pas que vous avez distingué l'esprit et le goût de M. Doudan. Le voilà justifié... » (Corresp. inédite de Sainte-Beuve avec M. et M^^ Juste Olivier, p. 297).
(2) Ces fragments du journal de M™* Olivier m'ont été communiqués par M"»e Bertrand.
ET M^ll'^ JUSTK OLIVIER
elle n'avait point râme romanesque. Depuis qu^elle avait associé sa vie à celle de Juste Olivier, elle avait fait ( ommela femelle du rossignol quand elle couve, elle avait essé de chanter (i), se contentant d'écouter les chants ie son mari, de l'inspirer, de l'exciter, car j'ai dit qu'elle tait ambitieuse, et si elle rêvait pour lui d'un plus grand théâtre que celui de Lausanne, c'était parce qu'elle l'en Toyait digne. De plus sa situation de professeur d'hisoire à l'académie de Lausanne était à la merci des événements, et la prudence lui faisait un devoir de les devancer, au lieu de les attendre. Voilà pourquoi, tout en s'amusant à Paris, elle ne perdait pas de vue l'objet principal, pour ne pas dire unique de son voyage. Mais "^ainte-Beuve semblait l'avoir quelque peu oublié. Elle ! vait apporté avec elle un manuscrit dont elle espérait beaucoup (2). Quinze jours s'étaient écoulés, qu'il ne lui en avait pas dit un mot encore. L'avait-il seulement remis à Buloz, auquel il était destiné? Un matin, n'y tenant plus et redoutant peut-être un désappointement pour Olivier qui s'apprêtait à la rejoindre, elle prit sa plume et écrivit la lettre suivante à Sainte-Beuve :
(( Paris, samedi matin, mars 1842.
« Vous allez être ravi! encore aujourd'hui vous échappez à cette position d'ami parisien d'une campagnarde, rju'en vain je vous allège. Je m'en vais à la galerie
il) Pas tout à fait pourtant, et de temps à autre il lui arrivait bien de Mor encore, soit que Sainte-Beuve la priât de lui traduire le Chant de f'pre (le Ko(;rner, soit qu'elle-nnême lut inspirée par quelque événement du lys vaudois, comme, par exemple, en i84i, lorsqu'on érigea à Gully un .M>rMjment au major Davel. C'est d'elle, en elTet, que sont les vers suivants qu'on peut lire sur ce monument :
A son pays csrlave offrant la liberté, Comme un béros aniique il mourut seul pour elle Kt, pieux [)n'curs('ur (Ui notre ère nouvelle, Il altrndil, son jour dans l'immortalité, .l/mo fie Flurs.
Aguado, chez M"^^ Eynard, chez M. du Bochet, que j'ai hier cherché vainement, son adresse s'étant trouvée fausse. Je ne rentrerai qu'à la hâte pour dîner et repartir, peut-être pour votre concert, peut-être pour le théâtre. Demain, je sors pour être à deux heures à un autre concert, de par M"^^ de Gasparin. Le soir, je vais à Don Jiian^ aux Italiens, avec Mickiewicz. J'espère que voilà une vie dissipée et digne de vous satisfaire. Ah 1 cher ami ! si vous aviez voulu faire l'effort nécessaire pour bien comprendre ma position ici et mon voyage, combien vous m'auriez épargné de souffrances 1 Votre amitié est bonne, charmante, douce à retrouver, mais je ne la reconnais plus. Est-ce bien vous qui croyez que quelques jours d'étourdissement ne sont pas pour moi une perte inutile et irrémédiable ? Est-ce bien vous qui pensez ainsi ! Vous n'avez donc pas lu mes lettres ? Ou bien vous les jetiez sur l'heure dans un abîme d'indifférence et d'oubli. Je vous en prie, ne prenez pas ceci pour un reproche, ce n'est qu'un étonnement, un étonnement qui vous comprend même autant qu'on peut le faire et qui n'existerait pas si je vous avais trouvé moins disposé à reconnaître, à exagérer en certain sens les droits de l'amitié pour me rendre toutes sortes de bons offices à Texception du seul qui importât véritablement. Je n'ai rien dit avant dimanche, puisque c'était inutile, mais je vous en conjure, passé ce jour-là, remettez mon manuscrit, puisque vous voulez le faire, et que je puisse au moins dans une quinzaine, après le refus que j'attends, * commencer véritablement mes démarches auprès des libraires. Je ne sais si Olivier viendra. Je lui écris de ne le faire qu'armé d'un stoïcisme à toute épreuve, et il en a moins que moi pour moi. La lutte contre les choses est assez grande pour qu'il soit sage de n'en créer point d'autre. »
ET M'11- JUSTK OLIVIEr\
Comment Sainte-Beuve prit-il cette lettre un peu vive? Nous n'avons pas sa réponse; il m'est donc impossible (le le dire, mais ce que je puis affirmer, c'est qu'il remit le manuscrit d'Olivier àBuloz, qu'il le recommanda à Bonnaire, à de Mars, à toutes les autorités de la Revue des Deux Mondes^ que Bonnaire le lut, que de Mars opina pour Timpression et qu'en fin de compte — après avoir parlé de changements à y faire, qui lui paraissaient indispensables — Buloz, sur l'avis de sa femme, le lui renvoya par Bonnaire en lui réitérant son désir d'être agréable à M"^^ Olivier : « Ainsi, disait Sainte-Beuve à son mari, tout ce que j'avais pris de précautions a tpurné contre la réussite (i). »
Mais Olivier n'en fut pas autrement surpris, car il était philosophe et, depuis que les portes de la Revue des Deux Mondes s'étaient fermées sur son Davel^ qui pourtant était et reste une très belle chose, il avait perdu sinon toute espérance, du moins toute illusion de ce côté.
Il ne s'obstina donc pas à poursuivre ce qu'il regardait comme une chimère — et, en attendant de meilleurs jours, il rentra à Lausanne, où il continua de labourer son champ, sous l'inspiration exclusive du « génie du lieu ». Mais ce champ, par un concours de circonstances inattendues, s'agrandit tout à coup dans des proportions telles qu'il dépassa les limites du canton et devint toute une province, toute la Suisse française. Depuis quelques années, Olivier collaboraitassez régulièrement k\diRevue Suisse que l'imprimeur Ducloux avait fondée à Lausanne et dont Charles Sccretan était le principal rédacteur. En 184?), il s'en rendit propriétaire et, durant trois ans, il lui
(i) Correapfmflancc inrdite de SainLe-Beuve avec M, et il/"" Juste Olivier^ lettre (lu 5 mai i8/fT.
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consacra tout son temps, toute son intelligence, toute son activité. Pourquoi trois ans seulement, allez-vous dire? Parce que la malchance, qui poursuivait Olivier partout, voulut qu'en 1 845, au moment où il allait cueillir les fruits de son travail, une révolution moitié politique et moitié religieuse éclatât àLausanne, quibouleversa tout le canton et jeta sur le pavé tout le personnel enseignant de l'Académie. Si bien qu'on vit cette chose cruelle et qu n'était pas encore arrivée depuis le temps de la Réformation : on vit des fils de réfugiés français obligés à leur tour de chercher un refuge en France.
Olivier fut de ce nombre. Après avoir transporté sa revue à Neuchâtel, il la vendit et, sur les conseils de Sainte-Beuve, qui, pendant ces trois années de lutte, avait été son très dévoué collaborateur, il vint s'installer à Paris avec toute sa famille. Le rêve de M""^ Olivier était enfin exaucé, mais elle n'était pas au bout de ses peines. Sainte-Beuve aurait voulu qu'Olivier se fît, à côté de lui, une place à la Revue des Deux Mondes^ dans le genre de celle que Lèbre y avait prise.
Déjà, en i844? à la suite de l'insertion de son premier article dans la revue de Buloz, il écrivait à sa femme :
(( L'article d'Olivier est très bien etlui a fait ici beaucoup d'honneur ; sa place est prise, il faut la garder et l'étendre, Buloz a dû lui écrire. Olivier a bien fait de lui envoyer des détails sur l'affaire du Valais. S'il peut venir un jour pour quelques semaines ici, il assurerait de plus en plus sa relation, mais la voilà bien nouée. Son styl^ si fin, si ingénieux, si artiste n'a besoin pour nous que d'une chose : un peu plus d'espace et un tissu moins dru, éluder et éclaircir. Il aura tout dès lors... Cette collaboration et la Revue Suisse, le voilà inviolable (i). »
(i) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. etM^^ Juste Olivier.
ET M'I^" jrSTC OIJVIER
Et quelque temps après, pour le décider, Sainte-Beuve était revenu à la charge, en disant qu'à eux deux, lui et sa femme, ils pouvaient très bien avec leurs seules forces se faire à Paris une situation égale à celle qu'y occupaient M. et M°^e Emile Souvestre.
Et, en effet, la femme qui avait écrit la nouvelle intitulée l'Honneur de famille ( i ), la notice sur M"^'^ de Charrière, et qui devait un peu plus tard écrire l'article sur Caliste comparée à Manon Lescaut et à Leone Leoni^ de George Sand (2), était autre chose et mieux qu'un bas-bleu. Mais j'ai déjà dit que M"^^ Olivier, toute occupée de son ménage, ne faisait de la littérature qu'à ses moments perdus, et elle n'en avait guère. Olivier ne pouvait donc pas compter de ce côté-là sur elle.
Quant à lui, il était tout prêt à donner les coups de collier nécessaires. Et il se mit tout de suite à l'œuvre. Malheureusement Buloz, tout en lui témoignant beaucoup d'intérêt, beaucoup d'égards, commença par refuser sa copie, sous un prétexte ou sous un autre. Or, il fallait vivre, et ce n'est pas avec les promesses plus ou moins vagues du directeur de la Revue des Deux Mondes qu'il pouvait nourrir sa femme et ses enfants. Sainte-Beuve, quoique préoccupé de cette situation, n'avait pas l'air de bien la comprendre ou, plutôt, il en rejetait la responsabilité directe et immédiate sur le manque de décision de son ami ou, ce qui revenait au même, sur son peu de confiance en son talent (3). Un jour qu'il était allé faire visite
(i) Sur V Honneur de Famille, lire les lettres que Sainte-Beuve écrivait à M">« Juste Olivier le i5 novembre et le i5 décembre i838, dans sa Contespondance inédite avec elle et son mari.
{2) Saint('-I3('uv(; a r('[)roduit cet article de Mf"« Olivier à la suite des Lettres (le Lausanne dans l'édition de Caliste publiée par lui chez Jules Labiltc en 1845. On le trouvera à l'appendice du présent volume.
(3) Sainte-Beuve lui écrivaità ce sujet à la fin de l'année i845 : « ... Pour quoi cette vie littéraire d'ici (depuis que je vous connais) vous a-t-elle ins-
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à M"^^ Olivier, il s'oublia jusqu'à se répandre devant elle en paroles désobligeantes pour lui. M"^^ Olivier ne se contenta pas de les relever avec vivacité, elle eut le tort de les répéter à son mari. Comme ils s'étaient déjà contrariés quelques jours auparavant au sujet d'une chronique de la. Revue Suisse qui, par certaines critiques, pouvait laisser deviner la main de Sainte-Beuve (i)„cet incident ne fit que les exciter davantage les uns contre les autres. Il y eut bouderie et puis échange de lettres où chacun fit voir en plein son caractère. C'est même à cause de cela que je crois devoir publier ces lettres ici. De la sorte, le lecteur aura toutes les pièces du procès sous les yeux.
Voici d'abord la lettre de M™^ Olivier :
' ((26 janvier 1846.
« Vous savez, mon cher Sainte-Beuve, que je suis très orgueilleuse, aussi orgueilleuse que capable de réelles et profondes amitiés; donc, aussi longtemps que j'ai pensé souffrir seule d'une si grande indifférence de votre part^ tout à coup mise à la place de sentiments que je regardais comme sacrés, j'ai souffert en Romaine^ sans mot dire. Je n'aurais même peut-être jamais rieii dit si, là
pire un mélangée d'attrait et d'efTroi ? Croyez que rien de ce qui vous touclie ne m a été indifférent et que j'ai tout observé à cet ég'ard. Vous avez besoin de Paris, vous vous en êtes sevré de peur de l'aimer, la destinée vous en rapproche, et vous ne Favez abordé que sur Ja défensive, vous faisant à vous-même des ditficultés, au lieu d'y entrer franchement comme vous le, pourriez, plume en main. » Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et Jime Juste Olivier,
(i) On sait que, de i843 à i845, Sainte-Beuve collabora secrètement à la Revue Suisse où ses chroniques parisiennes étaient très remarquées. Mais pour dépister les chiens il ne fallait rien laisser passer qui pût le trahir: aussi dans beaucoup de ses lettres à Olivier trouve-t-on cette mention : « ceci pour vous seul. » Or, quand parut Carmen, Juste Olivier, qui trouvait « au fond de cette œuvre quelque chose de profondément mauvais », ne crut pas devoir le dissimuler et le dit d'autant plus franchement que Sainte- Beuve, avec qui il en avait causé à table, n'en avait pas lui-même bonne opinion. Pourtant Sainte-Beuve fut très contrarié de cet article qui n'avait pas été concerté entre eux et qui, d'après lui, était de nature à le découvrir.
ET M'1'<' JUSTE OMVIF.U
e! nôme, dans cet instant, une idée ne nrie saisissait, que 0 antd'ailection (si vous en aviez) ne se dissipe pas comme t an rêve au matin, des relations si douces et si intimes ne t\H peuvent pas se rompre sans faire mal aussi bien à vous ifi qu'à moi ; lors même que vous en avez conservé la part suprême, Tamitié d'Olivier. Vous seul savez si je me p trompe. Mais si, en effet, mon amitié vous manque, la vie ei; est-elle assez douce, assez riche pour qu'ion en dédaigne oii les biens les plus désirables et les plus consolants? Venez donc si vous pouvez me comprendre; nous sommes Hj trop amis malgré tout pour avoir des égards et des politesses. Je prendrai votre visite comme un serrement de main. )>
Sainte-Beuve, en d'autres temps, aurait pris un fiacre et se serait rendu à l'invitation de M™^ Olivier. Il se contenta de lui envoyer la réponse suivante :
« Ce 27 janvier i844.
(( Votre lettre m'arrive dans un jour où j'ai passé quatre heures à l'Académie à entendre des discours et où j'ai à commencer un article qui doit paraître le i^^(i).' Elle/est la bienvenue malgré tout, mais je ne puis y répondre comme je le voudrais, en allant à vous. Il est vrai que j'ai été blessé ; vous m'avez (ou peut s'en faut), en redisant des paroles vives qui m'étaient échappées, brouillé avec un ami ; de plus, il ne m'a pas été possible d'entrer dans une explication ultérieure à ce que je vous avait dit ; il a répondu le lendemain par une lettre qui n'avait aucun à-propos, et, à la lettre que je lui ai écrite, c'est vous qui avez répondu en me signifiant d'une manière polie mon congé. J'ai gardé les lettres, je les ai relues ; forme à part, c'en est le fond.
vl (1) II s'açit <\n roniplr-rondu de In rccoption d'Alfred de Vigny à TAcarl démie fraïu^aisc, ([ui parut, ca effet, le i*' février ib4^>«
i( Dans les idées que j'ai des femmes, elles ne doiven jamais brouiller ensemble deux hommes qui n'ont pa de très fortes raisons pour cela ; elles ne le doiven jamais.
«J'ai été blessé que vous l'ayez fait. Votre mari étan ce qu'il est et ne voyant que par vous, il m'est deveni impossible d'avoir un éclaircissement à fond avec lui, i aurait fallu vous nommer et il ne l'aurait pas souffert d'ailleurs, à moi-même, cela ne m'eût pas convenu.
« En un mot, je me suis trouvé avoir blessé, non pa un ami ou une amie pris à part, mais un ménage — ur ménage uni — dans ce cas-là, j'ai dûm'effacer ; — quanc un arbre élevé, qui plane, est frappé de la foudre et prêj à casser, celui qui a sa chaumière auprès prend la hach et l'abat. J'ai dû essayer de faire ainsi durant les jours de congé qui m'avaient été faits et qui ont duré une semaine On fait de l'ouvrage en huit jours quand on est ardeut et qu'on souffre. Je me suis retrouvé ensuite avec Oliviei comme avec un ami avec qui on est embarrassé et lui de même. Avec vous il sera difficile que je retrouve jamai confiance.
« J'apprécie vos hautes qualités, notre affection d'au trefois; je n'ai pu comprendre la facilité du sacrifice avec laquelle vous rompiez (car c'était rompre). Vous m'assurez aujourd'hui qu'il n'en est rien, et je vous crois Quant à moi, je courrais à vous si je le pouvais maté riellement ces jours-ci.
(( J'irai quand je serai libre^ le mieux sera de parler d'autre chose; le temps seul peut redonner quelque con sistance à ce qui a reçu un coap si imprévu. Ma sensibi lité n'est pas assez riche pour éprouver de ces pertes im punément, il lui faudra faire désormais bien des écono mies pour réparer. Si vous voulez bien m'y aider, peut-