SAINTE-BEUVE ET ONDINE VALMORE
nais de demoiselles du département de la Seine. — Elle épouse M. Lan2;-lais, député de Mamers, et perd son premier enfant. — < Jiielques lettres de ses camarades de pension. — La vie d'Ondine a Saint-Denis-d'Anjou. — Elle tombe malade à son retour à l*aris. — Sa mort. — Lettre que Sainte-Beuve écrit à sa mère à celle occasion.
Le hasard — ce ministre de ia Providence, comme i appelait un jour M. Royer-CoUard — amène décidément de curieuses rencontres.
Au moment où j'allais commencer cette étude, un de mes amis découvrait à Tours, dans la boutique d'un marchand de bric-à-brac, un petit portrait d'Ondine Valmore, peint à Taquarelle par Berjon, de Lyon. Antoine Berjon (i753-i843), qui était un peintre de fleurs renommé, a fait aussi quelques têtes d'anges. Or, c'est avec les ailes d'un angelot qu'est représentée notre Ondine, et le portrait est ravissant. Il n'est pas daté, mais il doit être de i83o ou des environs, car Ondine paraît avoir de neuf à dix ans, et nous savons qu'elle naquit à Lyon le 7 novembre 1821 et que son père quitta le théâtre de cette ville pour aller jouer sur celui de Rouen, vers le milieu de l'année 1882.
Ondine a déjà dans cette peinture !e caractère sérieux et ferme qu'elle montra par la suite. Les yeux sont bleus comme ceux de sa mère, mais plus en dedans, quoique à fleur de tête, moins évaporés, plus réfléchis. La bouche ne rit pas davantage, la figure, encadrée de cheveux très blonds, est plutôt pâlotte, et l'ensemble de la physionomie respire je ne sais quelle douceur résignée. Quand elle avait vingt ans, Sainte-Beuve lui trouvait c( quelque chose d'angélique et de puritain ». Je pense qu'il l'eiit reconnue dans cette tête d'ange dont l'aile gauche — était-ce le présage d'une mort prématurée? — s'ouvre
un
toute grande dans le ciel. En tout cas, je remercie le h{ sard qui m'a rendu possesseur de cette charmante imagé elle m'a permis, en effet, de pénétrer par les yeux ju qu'au fond de Tâme de Texquise créature que sa mèi — avant de la surnommer Ondine — avait baptisée d nom symbolique d'Hyacinthe (i), en souvenir deFliomiD aimé qui la rendit si malheureuse.
On ne sait pas encore, d'une façon positive, le nom d celui qui fut le premier ami de M^^^^ Desbordes-Valmore Parmi ceux qui s'intéres&ent aux dessous de l'histoir littéraire, quelques-uns portent leurs soupçons sur Hen de Latouche, les autres sont convaincus qu'il ne fit qu traverser la vie de Marceline à une date restée incei taine. Je ne vois qu'une personne qui ait été mise pa elle dans le secret de cette passion : c'est Paulin Duchambge, son inséparable, celle dont elle disait u; jour qu'elles étaient à elles deux les deux tomes d'u] même ouvrage. Mais je ne crois pas que ce soit Paulin qui ait jamais trahi le nom de l'ami de Marceline. Ce se rait plutôt Henri de Latouche qui se serait trahi lui-mêmei car il était assez vaniteux de sa nature et très heureux d» passer pour le bourreau des cœurs. Nous verrons tout l'heure qu'Ulric Guttinguer était au courant de cett(' intrigue. Oui sait si Guttinguer n'avait pas été renseigm, par Emile Deschamps, qui fut l'ami et le collaborateu de Latouche, en 1818 (2)? En tout cas, voici ce qu'ai mois de juin 1838, au moment où Sainte-Beuve prépa
(1) C'était un des prénoms de Latouche qui s'appelait aussi Joseph (Hyj cinthe-Joseph-Alexandre) comme M^^ Desbordes-Valmore s'appelait Ma celine-F élïcité- Josèphe, ce qui semble avoir fait dire a cette dernière, par lant du nom de son ami : '(Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire.)
(2) Ils firent jouer ensemble à cette date une comédie en trois actes et ei vers qui eut un succès honnête au théâtre de l'Odéon, et publièrent en col laboration aussi des Lettres à David sur le Salon de i8ig.
ET ONDINK VALMORE
rait son article sur les Pleurs de M^^^ Desbordes-Valniore, Ulric écrivait au critique des Lundis : « Vous voilà donc, mon cher ami, dans les vers de Valmore, bien jolis par doux éclairs, et, comme des éclairs, étincelants dans Tobscurité. Vous y rencontrerez le Loup de la Vallée (3), dont elle ne s'est pas encore réveillée, dit M"*® Duchambge, et pour qui ont été exhalés tous ces beaux élans de passion désolée, qui la mettent tant au-dessus et au-dessous des autres femmes. C'est TAndré Chénier femelle, et le malheur, fiction, hélas! et réalité! »
Et Sainte-Beuve répondait à Guttinguer, le. 2 juillet suivant : n Je ne savais pas que ce fût pour le loup que la colombe avait tant gémi. Je ne m'étonne plus que, Tautre jour, elle m'en ait parlé. (( 11 est bon, » me disait-elle; ce il n'aspire plus qu'au profond « repos ». Elle veut me le faire connaître. En vérité, je ne le crains pas trop. Quel mal peut-il faire désormais, ou même vouloir? Nous sommes un peu tous des débris (i) ».
Ainsi donc, en i838, tout le monde, ou à peu près, iprnorait le nom de celui qui avait enchanté le cœur de Marceline. On savait encore moins qu'elle avait eu un enfant avant son mariage. Ce dernier fait ne nous a été révélé qu'en 1896 par M. Benjamin Rivière, bibliothé-
(i) Il avait achrtr, dit-on, avec le produit de la vente des Mémoires de jj/me Jlfanson, qu'il avait fait paraître en 1818, une petite maison sise à Auln/iy, en face de In Vallée auœ Loups de Chateaubriand, où avait habité pendant quehjue temps le poète de /a Jeune Captive. CeUe maison appartient anjf>ur(rhui à M. Sully Prudhomme. Tant il est vrai que les maisons ont, (•.r>mme les livres, h;ur destinée. . , 1
Cf. Sainte- B^'uve inconnu, par le vicomte de Spoelberch dç Lovenjoid, p. 232. — Çuand Sainle-Heuve écrivait ces jigijes, l'héroïne du Livre (i'nniour yenait de rompre avec lui. Pluî? fard, dans, ses Mémoire.'^, inédits, Sairjt''-Jîeuve a ét/' plus jillirmalif <'Hf;ore : « L'amc>nt-}ic)èle, célébré dans les rb'iries (le M"^" Valmore, est LatoucUe, et celui de M"^^ Dufrénoy est Fonlanes. »
Caire de la ville de Douai, dans sa préface à la Corres^ liri^' pondance intime de Marceline Desbordes-Valmore. En-liieB core M. Rivière n'a-t-il pu nous dire quel était le père de l'enfant. Il s'est même trompé g-ravement en appli^ quant à Val more tel passag e d'une lettre de Marcelin^ qui, évidemment, s'applique à Latouche. Aussi, avant de nous occuper d'Ondine et de ses relations avec Sainte-?] i-te Beuve, qui furent très chastes, il me paraît indispensa-^ ble d'établir nettement celles de sa mère avec Henri de Latouche qui furent très passionnées et très douloureuses.
Et d'abord Latouche fut-il le premier ami de M"^^ Des-} bordes-Val more et le père de son enfant? Sur ce point tout particulièrement délicat, j'avoue que nous en sommes réduits aux conjectures (i) ; mais si la preuve
(i) M. Jules Lemaître, qui s'est beaucoup occupé de Marceline, a mis tour à tour en avant les noms de H. de Latouche, du comte de Marcellus et de Saint-Marcellin, fils naturel de Fontanes. De son côté, M. Arthur Pougin, après avoir discuté et rejeté les titres de ces différents personnages, dans un article très intéressant du Gaulois (n» du i*^ mai 1898), parle d'un certain Dupuy des Islets et d'un M. H. Audibert, mais sans croire davantag^e que l'un ou l'autre ait été le vrai père de l'enfant de Marceline. S'il avait eu connaissance, à cette époque, du billet écrit par Guttinguer à Sainte-Beuve et de la réponse de ce dernier à Guttin^uer, peut-être aurait-il conclu, comme nous, en faveur de Latouche, en dépit de la fausse déclaration faite à la mairie de Bruxelles, le 11 avril i8i6,pour établir que l'enfant de Marcehne, décédé la veille de ce jour, était né de son légitime mariaçre avec M. Jean- Eugène de Bonne, négociant, dans le courant de l'année 181 o. Quel était ce de Bonne? Un ami complaisant sans doute qui se dévoua dans la circonstance pour sauver l'honneur de Marceline. En tout cas, ce qui paraît certain c'est que l'officier de l'état civil, qui reçut la déclaration du décès de l'enfant, se fit le complice de ce généreux faux en écritures publiques, car c'est lui qui l'année suivante (4 septembre 18 17) signa l'acte de mariage de Marceline.
ET ON DINE VALMOHE
! ielle et certaine nous manque, les preuves morane nous font point défaut, elles sont même si nomïuses et si accablantes — pour me servir d'une expresn usitée au Palais — qu'elles équivalent selon moi à 5 certitude.
Examinons les faits dont nous sommes sûrs et laisis-les parler d'eux-mêmes.
En 181 3, le 3 mars, Marceline écrivait à son frère ix, qui était prisonnier des Anglais :
< Je t'envoie vingt francs par la voie que tu m'indiques, :|ui est, je le sais, la voie la plus sûre. C'est bien peu, îr Félix, mais je n'ai pas besoin de te faire des serns pour te faire croire que c'est tout ce que je puis, aiid je pourrai renouveler cette petite douceur, je m'en ai une fête. Cela fait du bien à un prisonnier qui la oit et à une sœur qui l'offre. Mais ce napoléon que je ivoie aujourd'hui, tu ne m'en dois aucune reconnaisice. C'est un enfant beau comme le jour qui a deux ans qui se nomme Eugène, qui me l'a remis pour toi. )ublie pas ce nom-là (i). »
]!ette lettre est doublement précieuse pour la biograe de la jeunesse de Marceline. Non seulement, en ;t, elle établit qu'elle était mère, mais elle nous donue ;e de son enfant. Si, donc, il avait deux ans au prinips de i8i3, c'est qu'il était né entre iBio et 181 r. cela, me demanderez-vous? A Paris, évidemment (2), iSque, après avoir quitté, en 1806, le théâtre Feydeau,
) Corresp, intime de Marceline Deshordes- Valmore, t. I, p. i6. Elle lit b^plis/; Kii'j:ènc, du nom df; la [dus jeune de ses sœurs aînées (Eng'é- , fKnir la nirli»; (îlle avait u/ie aiVeetion profonde.
) Il app'Tl.on eir<'t,de l'acte de décès dr. cet (înfantqu'il était né à Paris, nois de juillet 1810. Voici, d'ailleurs, la teneur de cet acte : MAIRIE DE BRUXELl.ES, BRAHANT MÉRIDIONAL xcri'. no 950
u onzinnn jourdu mois d'avril, l'an dix-huit cent seize, à onze heures,
OÙ elle fit ses débuts, après avoir joué à Lille, à Roui et à Bruxelles, elle revint en 18 10 à Paris où, en att^ dant son entrée à TOdéon, elle se lia avec une actri nommée Délie ou Délia qui, de 181 2 à 1820, fit les bea jours de ce théâtre (3).
C'est même cette Délie, s'il faut en croire les élégi de Marceline, et nous savons maintenant qu'elle y a toute sa vie et toute son âme, c'est cette princesse d( rampe qui la jeta en quelque sorte dans les bras de séducteur.
Oui ! cette plainte échappe à ma douleur : Je le sens, vous m'avez perdue.
Vous avez, malgré moi, disposé de mon cœur;
Et du vôtre jamais je ne fus entendue. Ah ! que vous me faites haïr
Cette feinte amitié qui coûte tant de larmes ! Je n'étais point jalouse de vos charmes.
Cruelle ! de quoi donc vouliez-vous me punir?
lai
acte de décès de Marie-Eugène de Bonne, décédé le dix de ce mois, à heures de relevée, à^é de cinq ans, neuf mois et seize jours, né à î (Seine), demeurant rue de l'Evêque, 5^ section, n° 1877, fils de M. Eugène de Bonne, négociant, et de dame Marceline Desbordes, jointe. j Sur la déclaration du père, âgé de cinquante-trois ans, et de Jean^l Bataille, fabricant, âgé de trente-cinq ans, demeurant même rue, quî signé.
Constaté par moi, baron Louis Devos, chevalier de l'ordre du Lio) Belgique, otfîcier de l'état civil, soussigné. Duquel acte il a été donnil élj ture. :
Signé : J. Battaille, J.-Eugène de Bo le baron Devos.
(i) (( Délie ou plutôt Délia (mon père ne peut retrouver le nom de faiï était fille d'un consul de France à Smyrne ou à Constantinople. Elle jc à rOdéon, vers i8i3, les premiers rôles. Talent passable, mais de grs jj yeux orientaux, un grand éclat, des traits réguliers, fort séduisante,) " ne manquait pas d'esprit, ne médisait jamais, ne cherchait point à ni^i ses camarades ; enfin elle avait un cœur excellent et facile; — .jal pourtant... Voilà, bien cher monsieur Sainte-Beuve,, tout ce que mon,, peut retrouver dans ses souvenirs... » (Lettre de M. Hippolyte Valrc fils de Marceline, à Sainte-Beuve.)
Elle débuta à l'Odéon, le- 12 mai i8is, dans /es Fausses Confidences Marivaux. (Note de M. G. Monval, archiviste de la Comédie-Française
ET ONDINE VALMORK I77
Vos succès me rendaient heureuse ;
Votre bonheur brillait dans mon chemin ; Et quand je vous voyais attristée ou rêveuse, Pour vous distraire encor j'oubliais mon chag-rin. Mais ce perfide amant dont j'évitais l'empire, Que vous avez instruit dans l'art de me séduire, ! Oui trompa ma raison par des accents si doux,
Je le hais encor plus que vous.
Par quelle cruauté me l'avoir fait connaître ? Par quel affreux orgueil voulut-il me charmer?
Ah ! si l'infifrat ne peut aimer,
A quoi sert l'amour qu'il fait naître?
Je l'ai prévu, j'ai voulu fuir; L'amour jamais n'eut de moi que des larmes
Vous avez ri de mes alarmes, y Et vous riez encor quand je me sens mourir (i).
Marceline se méfiait alors d^autant plus de Tamour, l'elle en avait déjà beaucoup souffert. A vingt ans, c^est e-inême qui le raconte, pendant qu'elle chantait au éàtre Feydeau, des peines profondes, — et ces peinesfurent toujours chez elle des peines d'amour, — Talent obligée à renoncer au chant, parce que sa voix ne sait que pleurer. La musique roulait dans sa tête maie, et une mesure toujours égale arrangeait ses idées 'insu de sa réflexion. Elle fut forcée de les écrire pour délivrer de ce frappement fiévreux, et M. Alibert, qui ignait sa santé devenue très frêle, lui conseilla d'écrire mnie un moyen de guérison, n'en connaissant pas lutre. C'est alors qu'elle composa ses premières poé- :S. Mais la source des larmes n'était pas encore ou, rte en elle, et c'est au père de son enfant, c'est à son îmier ami qu'il était réservé de la faire jaillir. Elle écriit un jour, beaucoup plus tard, à Antoine de Latour, i lui avait demandé quelques notes biographiques ;
l) Poésies de M^^ Desbordes- Valmore, iS/p, à Délie, p. G2.
« ...J'aurais adoré Tétude des poètes et de la poési il a fallu me contenter d'y rêver comme à tous 1 biens de ce monde... Je ne vois âme qui vive de monde littéraire qui forme le goût, qui épure le la gage. Je suis mon seul juge, et, n'ayant rien appr comment me garantir? Une fois en ma vie, mais p longtemps, un homme d'un talent immense m'a peu aimée, jusque-là de me signaler, dans les v( que je commençais à rassembler, des incorrections des hardiesses dont je ne me doutais pas. Mais ce affection clairvoyante et courageuse n'a fait que ti verser ma vie, envolée de côté et d'autre. Je n'ai pl rien appris, et, vous le dirai-je? Monsieur, plus dés: de rien apprendre. Je monte et je finis comme je pe une existence où je parle bien plus souvent à Dieu qu' (( monde. » D;
Quel était cet homme d'un talent immense, qui l'av aimée une fois dans sa vie, mais pas longtemps? Ne cherchons pas ailleurs que parmi les poètes, puisç c'est lui qui lui apprit l'art des vers. En 1810, lei n'étaient pas nombreux, ceux auxquels pourrait s'apj ire. quer l'éloge pompeux de Marceline; pour ma part^ 011 n'en vois qu'un qui ait tenu plus que ses promess C'est Henri de Latouche. Justement, en i8ii, n^ ,(1 voyons qu'il fut couronné à l'Académie française p< vc un poème sur la mort de Rotrou et qu'il fit représeri ,J à l'Odéon une petite comédie en un acte et en vers, \k Projets de sagesse^ qui devait être le point de départ i^^ sa fortune. Non que le succès de cette pièce ait été grai > la donnée n'y portait guère, mais il y avait de l'esprit les vers ne manquaient pas d'une certaine tournure, nous ajoutons que l'auteur avait vingt-six ans, que, sî être beau, il était très séduisant de sa personne
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ivait un grand souci de tout ce qui mène à plaire », 'il était de bonne famille et bien apparenté (i), on xpliquera facilement qu'avec un peu d'audace il ait iissi dans le monde des théâtres et qu'il ait plu à Mariine. Écoutons-la chanter :
J'étais à toi peut-être avant de t'avoir vu.
Ma vie, en se formant, fut promise à la tienne;
Ton nom m'en avertit par un trouble imprévu,
Ton âme s'y cachait pour éveiller la mienne.
Je l'entendis un jour, et je perdis la voix;
Je Fécoutai long^temps, j'oubliai de répondre :
Mon être avec le tien venait de se confondre;
Je crus qu'on m'appelait pour la première fois.
Savais-tu ce prodige? Eh bieni sans te connaître,
J'ai deviné par lui mon amant et mon maître,
Et je le reconnus dans tes premiers accents.
Quand tu vins éclairer mes beaux jours languissants,
Ta voix me fît pâlir et mes yeux se baissèrent ;
Dans un regard muet nos âmes s'embrassèrent ;
Au fond de ce regard ton nom se révéla.
Et sans le demander j'avais dit : (( Le voilà (2) I »
Mais cet amour ne semble pas avoir duré longtemps ;
veux dire que les nuages le traversèrent de bonne îure. Comment fut-il brisé? Pourquoi? Dans quelles rconstances ? Marceline seule aurait pu nous renseigner
elle a eu la pudeur et le bon esprit de se taire. Touteis, dans une de ses plus belles élégies, elle en a dit assez ïT voie d'allégorie pour nous laisser entendre que son mi, à un moment donné, était parti en voyage, bien loin, IT delà les mers :
Quoi I les flots sont calmés, et les vents sans colère
(0 ("i- IcL Jeunesse de Mme Desbordes- Valmore, par Arthur Pouj^^in,
(a) Il riait le neveu de ^^. Thal>au(J, administrateur de la Loterie, et de . Porcher, comte de Kichehourç, sénateur. U fut pendant quelque temps iployé dans les Droits-réunis sous la direction de M. François, de Nantes.
Aplanissent la route où je vais m'égarer : J'ai vu briller le phare et l'onde qui s'éclaire Double TalFreux signal qui doit nous séparer I...
Et encore :
Ma sœur, il est parti 1 ma sœur^ il m'abandonne ! Je sais qu'il m'abandonne, et j'attends, et je meurs, Je meurs. Embrasse-moi, pleure pour moi... pardonne. Je n'ai pas une larme, et j'ai besoin de pleurs (i).
Tout voilés qu'ils soient, ces vers sont assez transpa rents pour faire penser encore à M. de Latouche. 11 es acquis, en effet, que, vers i8i2,il obtint je ne sais quell mission pour aller en Italie et qu'il y demeura trois ans Trois ans ! il en faut moins à un cœur qui ne demand qu'à se détacher. Et l'amant de Marceline avait probabl ment conçu le projet de s'éloig-ner d'elle, quand elle devin mère. C'est une si lourde responsabilité qu'un enfant né d'un amour illégitime! Toujours est-il qu'au bout d'un certain temps l'amoureux oublia de donner de ses nou velles. Ce fut la première grande douleur de Marceline Dieu lui en envoya une plus grande encore en lui pre nant son enfant.
J'ai tout perdu : mon enfant par la mort, Et... dans quel temps î mon ami par l'absence, Je n'ose dire, hélas ! par l'inconstance. Ce doute est le seul bien que m'ait laissé le sort.
Elle était alors engagée au théâtre de Bruxelles. La mort de son petit Eugène lui arracha des cris qui auraient ému les pierres. D'abord elle se tourna vers Délie, cause première de tout ce qui lui était arrivé :
Toi, dont jamais les larmes N'ont terni la beauté,
(i) Poésies de M^* Desbordes- Valmore,, éd. Charpentier, 1842, p. 78
ET ONDINE VALMORE
Enveloppe tes charmes, Enchaîne ta gaieté ; Que ta «race divine, Sous un voile de deuil^ S'abandonne et s'incline Sur le bord d'un cercueil :
Vois-tu, sous l'herbe tendre, Ce précoce tombeau ?
Là mon cœur vient attendre Qu'on en creuse un nouveau.
Oui, mon fils ! l'arbre sombre Qui se penche vers toi, En te gardant son ombre , Croîtra bientôt sur moi !
Dans le même temps, elle écrivait à son frère :
<( 17 juin 1816.
«Mon ami, tu te plains de mon silence, il est pourtant &n vrai que je t'ai écrit dans le moment le plus cruel 1 lis non, non, pas le plus cruel, puisque j'avais encore le ombre d'espérance, et maintenant, tout est fini, je en ai plus! Je suis si anéantie de larmes, ma tête et on cœur sont si en désordre que je ne sais même pas 5 plaindre d'un malheur qui me tue. J'avais tout sup- )Tié avec courage, mais, mon cher ami, ce dernier coup a frappée au cœur! J'ai perdu ce que j'ai le mieux aimé . monde, et comment l'ai-je perdu ! Cette image s'attacà moi... N'est-ce pas un ange qui me suit? Oui, cher lix, j'ai beaucoup souffert. Ce petit ami, cet adorable fant était l'unique charme ^t le seul espoir de ma vie. a triste existence se traîne a présent. Oh ! je suis bien alheureuse!... »
Et elle disait que sans son père, — dont elle avait augenlé la pension à partir de la mort de son enfant, car, in d'être à charge à sa famille, elle trouva toujours 11 12
moyen de lui venir en aide, — elle disait que sans so père elle se serait tuée. Preuve nouvelle que Marceline mis dans ses vers toutes ses pensées et tout son cœii: Mais il était écrit qu'avant de mourir de sa belle moj elle viderait le calice des sept douleurs. « Née à la porjj d'un cimetière, au pied d'une église dont on allait brisi les saints », elle était prédestinée à mener le deuil (j toutes ses affections, à ensevelir tous ses enfants, i[ seul excepté, et elle en eut cinq, dont quatre de Valmo qu'elle avait rencontré tout jeune à Bordeaux et qj l'épousa, encore toute en larmes, le 4 septembre i8i à Bruxelles. .. A ce moment-là, en effet, la pauvre Mai celine ne doutait plus de l'infidélité de son ami, a sence » était devenue de (( l'inconstance », et dans s( désespoir et dans sa solitude, elle avait pris la main qi lui tendait Valmore. Mais cela n'avait pas été sans pei et sans beaucoup dliésitation. Quand on a bien aimé u: fois, il semble que le cœur ne puisse plus aimer, et cœur de Marceline était encore plein de celui qui l'avi abandonnée, et, loin de le maudire, elle adressait à Dj^P' cette Prière pour lui :
lîSÛ
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Dieu ! créez à sa vie un objet plein de charmes ; Une voix qui réponde aux secrets de sa voix î Donnez-lui du bonheur, Dieu ! donnez-lui des larmes ] Du bonheur de le voir j'ai pleuré tant de fois !
J'ai pleuré ; mais ma voix se tait devant la sienne ; Mais tout ce qu'il m'apprend, lui seul l'ignorera ; Il ne dira jamais : « Soyons heureux, sois mienne ! » L'aimera-t-elle assez, celle qui l'entendra ?
Qu'il la trouve demain ! Qu'il m'oublie et l'adore I Demain ! à mon courage il reste peu d'instants. Pour une autre aujourd'hui je peux prier encore ; Mais... Dieu! vous savez tout : vous savez s'il est temf
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