I.) eu
ET O.NDINE VALMOHE
I /ancien ami de Marceline s'était effectivement ma- (). Je ne saurais dire s'il Tétait en 1816, quand Marie perdit son enfant, mais il Tétait sûrement en 18 19, id elle publia son premier recueil de vers et quand i-!iiême édita les Poésies d'André Ghénier. Car voyez i»Mle coïncidence ! Latouche n'atteignit vraiment la aiide renommée que Tannée même où Desbordesalinore se fit connaître comme poète, — et avec des vers iH avait en partie inspirés !...
omment se retrouvèrent-ils? A quelle date exactement ilans quel lieu? Mystère 1 Ce qu'on peut tenir pour ! tain, c'est qu'ils avaient renoué en 1821, avant que Desbordes- Valmore et son maripartissent pour Lyon. 11 trouve la preuve dans les faits suivants. Nous avons i que, lors de la naissance d'Ondine, sa mère l'avait iplisée Hyacinthe, qui était le prénom de M. de Latou- . Ce trait est déjà passablement significatif, mais en i d'autres qui le sont davantage encore. Lorsque . de Montmorency fut nommé membre de l'Académie inçaise (1825), Sainte-Beuve raconte qu'il eut la noble ée de céder son traitement à un homme de lettres dans besoin, ce qu'avait fait précédemment Lucien Bonairte, qui. Ton s'en souvient, avait cédé sa pension de nstitut à Béranger commençant. M"^^ Récamier, de mne heure avertie par M. de Latouche, songea aussitôt présenter M"^^ Valmore au choix de M. de Montmorency ; us, de sa part à elle, on se heurta à une délicaïse. M°^e Valmore, au premier mot qu'on lui en toua, eut d'instinct un mouvement de refus, et elle
1) « Il inspira j)lus d'un dévoucrnenl de femme, sans parler de la sienne r il était marie, et à une femme de mérite, ce qu'il cacliait aussi tant il pouvait) ; il se fit plus d'une fois aimer. » (Causeries du lundi. Artitur-M. de Latouche.)
remercia Récamier par une lettre très digne (i) Uannée d'après (1826), Marceline écrivait de Bordeau: à son oncle Constant Desbordes :
(( On m'a dit que M. de Latouche avait les vers que j destinais à l'impression et qu'il trouve mieux de garde pour une autre' fois. Il ne nous écrit pas, et je ne veu: pas le fatiguer de nos lettres ; mais dites-lui, en le rem^E ciant mieux que Je ne le ferais moi-même, qu'il devrày me faire envoyer une épreuve pour que je regarde ui peu comment on m'arrange, car ils font tout cela comm si j'étais morte. Il faut qu'il obtienne de M. le librair qu'il fasse mettre deux lignes en note, au bas du Lépreua que cette faible copie est un hommage (ou quelque chos comme cela) rendu à l'auteur du Lépreux de la ait d'Aoste. Et à propos, si le Pauvre Pierre n'est pas adresé à M. Alibert, croyez-vous qu'il soit content? Arrange cela à son goût, car, d'un autre côté, c'est bien peu d chose à lui offrir. Je suis très confuse et presque aftligé des soins et des peines que prend pour nous M. de L^f touche. Gomment pourrons-nous jamais les reconnaître» Ce sera dans un autre monde. »
Cette lettre prouve évidemment, — et ceux qui corP naissent la nature foncièrement honnête de M"^^ Desbow des-Valmore n'en ont jamais douté, — cette lettre proml que l'ancienne intimité avait fait place, dans ses reL tions nouvelles avec M. de Latouche, à une amitié tout de repos, entretenue par la douceur du souvenir (2). D >
(1) Cf. J^n^e DesbordeS'Valmore, par Sainte-Beuve, p. 67.
(2) M. Arthur Pougin a inséré, dans le Gaulois du i"^ mai 1898, une le tre de Marceline à son premier ami, qui, loin de nous aider à éclaircir 1 choses, ne fait que les embrouiller. Cette lettre est un vrai rébus. Cepe dant, le petit nom d'Olivier qu'elle donne à cet ami pourrait bien enco s'appliquer à Latouche, car il publia plus tard, sous le titre d'Olivier, ui nouvelle qui fit grand bruit en son temps.
KT ONDINK VALMORE
lOincnt qu'elle avait donné sa foi à Valmore, elle s'était lié de lui demeurer fidèle. Mais ce n'était pas le tromr que de songer parfois aux années, mêlées de joie et tristesse, qui avaient précédé leur mariage, et elle ivait si peu oubliées qu'en téte de la lettre ci-dessus disait à son oncle : a Voilà ce que je vous envoie : lté lettre psiv occ2iSion et les Deux Ramiers que j'ai faits 1 hiver d'après nature ; ils étaient bien jolis et amoucomme en plein été. » Or, dans ces vers, il n'était stion que de son absence.
Ainsi, mon Dieu, sur la route lointaine Semez vos dons à mon cher voyageur!...
< Jue si quelqu'un, après tout cela, doutait encore que leLatouche ait été le premier ami de Marceline, je i conseillerais de méditer les lignes suivantes que, lors î la malheureuse tournée qu'elle fit en Italie, en i838, le adressait à Pauline Duchambge :
Mihm, 3o juillet. — « Je t'envoie comme un sourire on premier chant d'Italie. Leurs voiles, leurs balcons, urs fleurs m'ont soufflé cela, et c'est à toi que je les ^die. Venir en Italie pour guérir un cœur blessé à mort amour (ce dernier mot a été effacé), c'est étrange et tal. »
3o septembre. — « Et moi, sais-tu ce que je regrette* 5 cette belle Rome ? La trace rêvée qu'il y a laissée de S pas, de sa voix si jeune alors, si douce toujours,
élerneUement puissante sur moi (i). Je ne demande-
(l) Tous m IX qui ont connu Ilonri de Lafouclie s'accordent à dire ({u'il ait une voix séduisante et que sa conversation était plus séduisante encore, cttrc d'Emile Deschamps à Sainte-Beuve, article sur Latouche dans les mserîes du lundi.) Le son de sa voix, dit l'auteur de \ oLupté, était flatir, insinuant ; il avnit de la sirène dans la voix. Et ce qui prouve (pic irceline était restée sous son charme, c'est qu'elle en parle à chaque ins- \i datis ses élégies.
rais à Rome que cette illusion ; je ne Taurai pas.
Enfin, quand Latouche mourut^ est-ce que Sainte-Beuv aurait écrit la lettre suivante à Marceline, s'il n'avait pa été dans le secret de ce violent amour ?
« 12 (?) mars i85i,
(( Chère Madame,
c( Si ceci vous ennuie le moins du monde, tenez-1 pour non avenu. !
(f II est mort, ces jours-ci, un de vos anciens amis su qui je voudrais écrire avec impartialité et justice, laissar de côté le caractère, ne m'occupant que de l'esprit et d talent. Et qui, mieux que vous, peut m'en parler et m'e donner l'idée et V éclair ?
« Vous me l'avez fait rencontrer chez vous un joui Nous nous sommes traversés sans jamais beaucoup non rejoindre! Vous deviez être le lien, et le lien n'a pa tenu.
« Aujourd'hui, s'il ne vous est pas trop désagréabl de m'écrire un jugement senti sur ce brillant, coquet ( inquiet esprit, rendez-m'en l'impression vive, poétique indulgente, et comme il sied envers ceux qui ont fa moins de mal qu'ils n'en pouvaient faire.
« Encore une fois, laissons l'homme, et ne nous soi venons que du charmant et séduisant esprit qui a été près du talent. N'est-ce pas ainsi que vous jugez au fon M. de Latouche?
<( A vous, chère Madame, à vous et aux vôtres, de loi comme de près, et toujours.
Qu'on lise maintenant la réponse de M"^® Desbordei Valmore :
ET ON DINE VALMORK
« 18 mars i85i.
Un o^rand accablement nn'a empêché de vous répon- . Pardonnez-moi, je Tai essayé plusieurs fois; mais is quel coin de mon sort laborieux trouver de la soli-
pour me recueillir?
( Pensez, cette fois, que c'est presque sur une tombe l'il faut demander un peu d'ordre à mon esprit abattu, liment oserais-je, de là, jug^er celui d'un autre? Quel •ment peut-on écrire avec des larmes dans les yeux? Oui, vous avez raison, ce serait par éclair^ à mon Ml, que vous saisiriez les impressions gardées dans ma ■moire , la rnémoire comprimée, de cet esprit incomhensible qui vous occupe. Mais nous ne nous voyons . Comment faire? Votre voix me ranimerait et je trouais des paroles pour vous répondre. Ici, je suis trop en même. C'est vraiment un triste asile, et je ne vouis pas mêler un mot de tristesse perso^inelle à ma let- Mais je suis frappée à terre par tant de pertes irréiblesîCes cris sourds m'atteignent de partout comme terrible électricité, et je sens bien que personne ne lient compte de ce dernier coup de foudre, — que Il peut-être, qui sait tout, qui plaint toutlJ^étais déjà leuil, et à peine ai-je soulevé le voile qu'il faut le ittre sur son âme, et je n'en peux plus ! D'ailleurs, je n'ai pas défini, je n'ai pas deviné cette me obscure et brillante. J'en ai subi l'éblouissement la crainte. C'était tantôt sombre comme un feu de ' dans une forêt, tantôt léger, clair, comme une fête !ant; un mot d'innocence, une candeur qu'il adorait, I- tit éclater en lui le rire franc d'une joie retrouvée, • espoir rendu. La reconnaissance alors se peignait e dans ce regard-là que toute idée de peur quittait ^ timides. C'était le bon esprit qui revivait dans son
cœur tourmenté, bien défiant, je crois, bien avide à perfection humaine, à laquelle il voulait croire encore
(( Il semblait souvent gêné de vivre, et quand il s dégoûtait de l'illusion, quelle amertume revenait s'éten dre sur cette fête passagère!... Admirer était, je crois le besoin le plus passionné de sa nature malade, car était bien malade souvent, et bien malheureux! Non, c n'était pas un méchant, mais un malade, car Tapparitio seule d^un défaut dans ses idoles le jetait dans un prc fond désespoir, ce n'est pas trop dire. Il en avait u quand nous Tavons connu. Jamais !il n'en parlait ouvei tement dans nos entretiens, qu'il cherchait sans dout pour distraire un passé plein d'orages. Quelle organisa tion fut jamais plus mystérieuse que la sienne ! Pourtan à force de charme, de douceur sincère, mon oncle, qu' aimait tout à fait, mon oncle (i), d'un caractère droi pittoresque et religieux, le jugeait simple, candide, alïe(| tueux. Il l'a été! il l'a été! Et heureux, et soulagé ausi de pouvoir l'être par cette affection tout unie!
« On l'a cru jaloux, littérairement parlant. Il no 1' jamais été. Mais injuste, prévenu, oh! oui. Sa colère e son dédain étaient si grands, quand il se détrompai d'un talent, d'une vertu, d'une beauté, dont la découvert! et la croyance l'avaient rempli de tant de joie! Après quelle ironie contre sa propre simplicité! Gomme il s déchirait d'avoir été volé, disait-il, par lui-même !| souffrait beaucoup; croyez-le et ne Foubliez jamais. 1 s'attendrissait d'une fleur et la saluait d'un respect pieus Oui. Puis il s'irritait d'oublier qu'elle est périssable. 1 levait les épaules et la jetait dans le feu. C'est vrai..,
(i) L'oncle de Marceline, Constant Desbordes (1761-1828), était un peir tre de talent. Il a fait d'elle un portrait remarquable qu'elle offrit de so vivant au musée de Douai.
ET ONDINE VALMORE
( Depuis, peut-être à force de contenir son imagination sa parole écrite, il en a trahi la liberté et Téclat. Ses [ riiers livres, je n'ai pas osé les lire !... Je vous le redis iit-étre inutilement; mais son esprit parlé était plus 'sistible quand il se croyait bien écouté et bien comis, et qu'il respirait de sa maladie noire. Seul, il sonlit trop au pul3lic, qui juge à froid, juge formidable et is appel ! La flamme souff'rait alors d'une rêverie trop ii^-ue. L'épouvante du ridicule paralysait l'audace qu'il j)laudissait dans les autres. Il n'était pas homme à iibirles humiliations de la terre, et il ne courait plus •;ir l'efl^roi de tomber!... Pour lui, plutôt périr immo- • ile que d'exciter le rire en s'aventurant, ce rire qu'il pargnait pas toujours, dont il se repentait souvent! le croyez- vous pas aussi? N'avez-vous pas bien judiiisement observé qu'il est loin d^avoir fait le mal qu'il nait faire'!
C'est d'une justice et d'une charité profondes ce que is dites là.
Quel immense empire n'a-t-il pas dû obtenir sur ses M'es! Quelle grandeur silencieuse de ne pas s'être ^é, lui dont l'orgueil brûlant s'est cru tant de fois si 'tellement offensé, car le craindre, c'était l'insulter! tilt trouver dans ce courage qu'il a eu, muet et soli- •% de quoi racheter toutes les larmes qu'il a fait cou- Vous le pensez, n'est-ce pas? Oh! pensez-le, ditesomme vous savez tout dire, pour être équitable, car a des choses qui sont entendues entre ciel et terre, ni peuvent consoler partout!
Décidez si cette âme ombrageuse n'a pas limité elleiie son essor, si les souffrances du corps n'ont pas • urci cette gloire, qui s'annonçait si haute! V oilà tout ce qu'entre vous et moi je puis formuler
igO SAINTE-BEUVE |l
de ma pensée... En quoi peut-elle aider la vôtre? Du moins, dans ce monde et partout, c'est ainsi que je vous le dirai toujours, parce que je crois en vous, à votre indulgente amitié pour la mienne, et pour l'obscurité de ma raison.
« Marceline Desbordes- Valmore (i). »
S'il y a des cris qui ne trompent pas, il me semble que celui-ci ne saurait nous tromper, a II l'a été ! il Ta été! » ces mots-là, et combien d'autres! sont partis du cœur et mettent à nu l'ancienne blessure!...
C'est en 1887, quelque temps avant son départ poui Lausanne, que Sainte-Beuve semble avoir noué des relations amicales avec M^^ Desbordes-Valmore. Jusque-ls il n'avait fait que l'entrevoir chez Brizeux ou Paulim Duchambge, son inséparable, dans les courtes stations parisiennes qui séparaient les saisons théâtrales de sor mari; mais ils avaient déjà échangé quelques lettre! quand Marceline était à Bordeaux ou à Lyon, car elh avait de bonne heure montré du goût, de l'admiration pour les poésies de Sainte-Beuve, si différentes des sien nés, et je suppose que le quatrain suivant qu'elle lu adressa un jour doit remonter au temps où parurent Consolations :
Vous avez une plume, au vulgaire cachée, Qui semble près du cœur, toute vive arrachée, Gomme si quelque oiseau, divin et familier, Logeait dans ce cœur tendre et s'y laissait lier (i).
(i) Ce quatrain a été publié par M. de Lovenjoul dans son Sainte-Beuv inconnu.
ET ON DINE VAT.MORE
Quoi qu'il en soit, les relations de Sainte-Beuve avec
' '"^ Desbordes-Valmore devinrent très suivies à partir la fin de iSSy^et je ne crois pas me tromper en disant
jiie les charmes d'Ondine y furent pour beaucoup. ( )ndine, qui entrait alors dans sa dix-septième année, ivait des points de ressemblance et de contraste avec mère. Petite de taille, d'un visage régulier avec de aux yeux, elle avait quelque chose d^'angélique et de
uritain, un caractère sérieux et ferme, une sensibilité le et élevée. A la différence de sa mère qui se prodiiiiità tous, et dont toutes les heures étaient envahies,
Ile sentait le besoin de se recueillir et de se réserver. > réserves d'une sijeune sagesse donnaient même par- ^ un souci et une alarme de tendresse à sa mère qui lait pas accoutumée à séparer Taffection de Fépan-
iiement (i). »
l'^'idemment, c'étaient ces réserves de sagesse et les ntsde contraste qu'elle avait avec sa mère qui, chez iidine, avaient presque aussitôt attiré et retenu l'at- Mition de Sainte-Beuve. Car, tout en sympathisant avec larceline, il la trouvait trop larmoyante et surtout trop \|)ansive. N'oublions pas non plus qu'il était en deuil Mil amour qui, pour avoir satisfait, sept ans durant, sa lté et l'ardeur de ses sens, n'en avait pas moins trou- [)rofondcment sa vie, et que l'âme la plus dévergon- . la plus perverse,* éprouve à de certains moments le in de se retremper clans une source pure. A peine Sainte-Beuve était-il arrivé à Lausanne qu'il Irrssait à M"^^ Desbordes-Valmore un sonnet qu'il il fait en traversant le Jura, « comme une pauvre le fleur, disait-il, à offrir de loin à M^^^ Ondine (2) ».
l/mc Desbordes-Valmore, par Saintc-Bnivo.
Correspondance de Sainte-lJenve, t. i, \). 46.
Et l'année suivante, quand il partit pour l'Italie (2 mai»! 1889), c'est Ondine qui lui envoya l'adieu de tous lesft siens dans Je billet que voici : k
« Je vous dis adieu, Monsieur, bien triste de n'avoirB pu le faire ce matin; mais, c'est au revoir, n'est-ce pas?» et j'espère que, d'ici à votre retour. Dieu remplira nosl vœux à tous en vous faisant heureux. » 1 « Hyacinthe Valmore. » 1
Je passe vite sur ces deux années qui n'amenèrent!* aucun événement notable dans la vie de Sainte-Beuve,! et j'arrive à l'année i84o qui faillit la retourner de fond en comble. Pendant qu'il était dans le canton de Vaud, là paix du cœur dont il avait joui au sein de la famille de Juste Olivier et les mœurs tranquilles et saines des ménages d'alentour lui avaient fait regretter plus d'une foià de ne pas s'être laissé marier pour vivre là, « à un demiquart d'heure de Lausanne ». Mais, comme il l'écrivait à Juste Olivier, on ne m'aurait épousé que pour venir à Paris, et pas si bête (i) ! »
Pas si bête I c'est bientôt dit, mais vous pensez bieli que ce n'était là qu'une boutade dans labouche de Sainte- Beuve. Il se connaissait trop pour s'imaginer de bonne foi qu'il pourrait vivre, à trente-cinq ans, en pleiiifi renommée, et en pleine force, dans un coin "retiré de h Suisse romande. Il n'y a que lorsque le diable devient vieux qu'il se fait ermite, et encore! le diable qui menait alors Sainte-Beuve n'avait pas dit son dernier mot : il avail encore à lutiner un certain nombre de cœurs avant de songer à la retraite finale. D'ailleurs, lui-même se rendait si bien compte, à la réflexion, qu'il était fait pour vivre de la vie de Paris, que, dans une autre lettre à Juste Olivier^
(i) Œuvres choisies de Juste Olivier y Lausanne, 1879, ^> P ^^I-
ET ONDINE VAl.MORE
variant du Léman dont il était plus que jamais épris, il disait : a II faut que j'y vive, que j'y passe régulière- , ut cinq mois d'été, à l'étude libre, à la pensée, à la (ilitude, à la tristesse, à l'amitié. Je reviendrai passer hiver de sept mois à Paris, et y faire le condottiere^ le l ate critique infatigable et, autant que possible, équipe. Mais j'aurai mes étés, et je les aurai près de vous, us verrons à arranger tout cela(i). »
A la bonne heure ! mais il était écrit qu^il ne reverrait iliis le Léman qu'une seule fois et au passage, en reve^ i;int d'Italie (juin iSSg), et que Paris l'aurait désormais ut entier. A son retour de Rome, son premier soin fut marrer plus solidement sa barque aux berges de la me. Après s'être fait nommer, par Victor Cousin, lihliotliécaire à la Mazarine, il pensa à se créer un intéieur. Il allait assez régulièrement chez le général Peltier, qui soutenait ouvertement la presse libérale. Peu [)eu il se prit d'amour pour la plus jeune de ses filles, i un soir que l'aînée lui avait paru l'y engager à mots uverts, il s'était risqué à demander sa main. Mais il lit été gracieusement éconduit et il en avait éprouvé me peine si vive qu'il ne remit plus les pieds chez le '•Tiéral (2).
^ J'ai à m'excuser près de vous, lui écrivait-il au mois •ctobre i84o, de n'avoir pas encore eu l'honneur de is aller saluer. J'ai aussi, pour une dernière fois, à lis rendre compte d'une situation que ma démarche,
) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et M"^^ Juste Lpr.
i Soyons f'xact : il y retourna malgré lui dès le surlendemain du refus, il faut en croire la lettre qu'il écrivit à Juste Olivier le i^^ septembre il orra trois jours durant i( comme un chien sous le soleil : lîœret ri It'thfliift arnndo ». (0/> rit., GXVIII.) — Lire à ce sujet la poésie qui iilne le volume des Consolations.
194 SAIiNTE-BEUVE
lors de votre retour précédent, a si soudainement changée, et sur laquelle, avant d'entrer dans le long silence, je vous dois et me dois à moi-même de donner une explication finale. J'ai essayé, depuis votre départ, de cultiver^ comme par le passé, des relations bien précieuses, mais auxquelles le plus grand charme du passé était ravi. J'ai cru un moment y avoir réussi, avoir triomphé assez de moi, ou plutôt m'être assez complètement remis à mon penchant, pour ne ralentir qu'à peine une assiduité aussi désirée que combattue. Mais, vous l'avouerai-je? si je dissimulais au dehors, je le payais trop au dedans. Vous le comprendrez sans que je Tétale ici. D'une part, être reçu avec toute la bonne grâce du monde et même de ce qu'on appelle amitié; de l'autre étouffer et irriter en soi un sentiment désavoué, une souffrance qui tout bas s'al^ cère et remporter un long trouble qui se prolonge bien avant à travers les seuls remèdes possibles de l'étude et de l'isolement : je n'ai pu y suffire, et, à partir d'un certain jour, je me suis dit, avec la seule force que je retrouvais en moi dem'abstenir désormais et de fuir dans mon ombre. L'irrégularité apparente de cette conduite, aux yeux de ceux qui auraient le loisir de la remarquer, ne peut, je me le suis dit, compromettre que moi, que mes je prétentions soupçonnées et déçues, que mon amour-pro- . pre enfin. S'il en eût été autrement, j'eusse trouvé le courage dans une obligation sérieuse. Devant désormais ; avoir très peu l'honneur de vous voir ou même de vous f rencontrer, souffrez, général, que je vous assure ici des sentiments de respect et d'inviolable souvenir qui, de ma part, ne cesseront de s'attacher à vous et à ce qui vous entoure. »
Or, pendant que Sainte-Beuve voyait s'évanouir ainsi tous ses beaux projets de mariage, Ondine Valmore,
ET ONDINE VALMORE
jiiî était à Douai, près de son oncle, était prise, elle iiissi, du mal d'aimer, et sa mère, qui s'en était doutée i sa correspondance, lui envoyait de Paris toutes sortes le bons conseils.
Le médecin, lui écrivait-elle, le 9 juillet i84o, m^a ('té très sérieusement que ta santé était en toi ; que tu !s parfaitement organisée, physiquement, seulement i tète trop vive et trop remplie, comme Tépi trop plein ni fait plier le corps. Il faut donc à côté un tuteur^ et Il Tas en toi-même : un peu de raison, de la gaieté et nais d'excès en rien. Avec tout cela, donc, dis-moi, tu is une charmante, gracieuse et forte femme! Là! coûtes bras, ta poitrine et tes épaules; chausse-toi bien i audement et moque-toi de tes cheveux : ils reviendront. • s oiseaux perdent leurs plumes tous les ans et n'en Icurent guère. »
( le dernier trait sent encore l'enjouement. Mais voici ne le ton s'élève et devient grave :
(( 6 aoûti84o : Je compte sur Texpérience de cesdemilalheurs pour te prémunir, toi, chère moi-même, et habituer à une grande fermeté d'action dans tout ce l'honneur te permet d'accorder à ton indépendance, sois jamais l'esclave que de ton devoir. Echappe à )nL le reste, en couvrant toujours et quand même /'oiKjcdnre parfois tijranniqae des Pela de ce monde (t), \niant il te faut l'estime de toi-même pour parler d'aucliose, autant que je le sais, Dieu merci! il te faut mer autrui pour y attacher de la valeur. En cela je [ie }\ ton juste orgueil une latitude sans limite. Ta nité de jeune fille, d'honnête fille, te sauvera de toute ce d'atteinte et de fausse pitié contre les semblants
Diminutif de Paméla. CVHail le pclil nom de la fille de M'»» Branchu. la retrouverons plus loin.
de trouble et des sensibilités feintes qui détruisent lei calme de tant d'existences pures. A Douai, tu es près de! la Vierge et de M^^^^ Sandeur; à Paris, auprès de k Vierge et de ta mère ! Partout enfin, avec la Vierge el ta conscience ! Va, je n^ii peur de rien! Je t^embrasse, jei t'aime. » I
(( '22 août :...Tu n'aimeras jamais que ce que tu pour-l ras estimer, et chez toi la fierté est un témoignage d'in-i nocence. Heureusement que tu as du temps pour choisir,! car tu trouveras difficilement qui te vaudra, orgueil del mère à part. » j
Marceline disait vrai : sa fille Ondine était une de ces| natures d'élite qu'on ne rencontre ici-bas que de loin en? loin et qui sont plutôt faites pour décourager que poui encourager l'amour ; mais l'amour entre dans le cœur des anges comme des démons, et, quand la jeune fillel^ approche de ses vingt ans, il suffit souvent d'un regard pour y allumer un incendie. Heureusement qu'Ondine se ' défiait d'elle-même et du sentiment qui tournait tout autour de son cœur. Ayant été habituée dès l'enfance à se confesser à sa mère, elle n'hésita pas, dans la circons-V tance, à s'ouvrir à elle, et bien lui en prit, car sa mèrej^ acheva de lui dessiller les yeux :
(( Paris, le 3o août i84o. |ji
«Viens, ma fille, que je t^aimeetque je t'embrasse. Qu(| tu as bien fait de venir à moi, dans ce trouble qui m'il|| étonnée autant que toi-même I D'une part, ton cœur es I soulagé, de l'autre j'accours le soutenir. Veille sur toi cail l'état de fièvre où sont tes nerfs depuis longtemps peu* te rendre très impressionnable physiquement, sans que toi-même y sois sérieusement engagée. L'avenir seul tel j révélera clairement où tu en es, et surtout l'absence. A|l
ET ONDINL VALxMOTVE
onâs^e un immense besoin d'aimer circule dans le sang l:ms le cœur. Il estbien souvent inévitable de se tromet de se mettre en garde contre des motions passavs qui trompent tant de cœurs purs et honnêtes. On : « Puisque j'éprouve ce trouble nouveau : c'est que si là l'objet que j'attendais pour aimer !... )> Mon cher
lifant, crois mes tendres conseils, tu te tromperais et tu fiiperais innocemment autrui. Eloigne-toi des occais qui peuvent amener de telles épreuves. Tu vois, au le, que le jeune homme le plus timide, le plus modéet, je crois, le plus chaste, est bien hardi quand il it à son instinct. De là viennent tant d'unions mal l'chies et qui font souvent le malheur de deux existes mêlées à la hâte. De tels rêves coûtent cher ! Et la •'st longue quand on se réveille. L'émotion de plaire,
lois-le bien, a ces étonnements surtout après une ^^eption qui vient d'attrister tout l'esprit d'un enfant, femmes les plus sages sont celles qui ne donnent pas |) de valeur à ces élans très Iiabiiuels à tous les homs, et qui s'en garantissent avec pudeur, sans terreur
1 tristesse, ni reproches exagérés contre elles-mêmes . ncourage rien; demeure sage et naturelle. Qu'une ' trompeuse ne t'égare pas en faveur de ceux qui pasent souffrir pour toi. Si un sentiment d'amour vrai
I " iid delà consistance, crois que c'est aux parents qu'un
•line homme se déclare, sinon, c'est une épreuve peu ifnable qu'il fait sur votre fragilité — et Dieu sait ce
i il en résulte...
c< Viens à moi ! rien qu'à moi. Mon cœur t'appartient: I bien plus rempli d'indulgence pour toi que pour -même, mais il est aussi plein de lumière et tu n'as I à craindre tant que tu seras avec moi (dans l'abe même.) Elle va pourtant finir, cette absence, mon
igS
cher ange. Fais que ce soit à ton honneur. Si je vais à Bruxelles où je serais déjà sans TafFreuse gêne d'argent où je suis encore, je te verrai en passant et je te prendrai au retour. »
Et comme avec M"^^ Desbordes-Valmore la poésie ne perdait jamais ses droits, elle terminait ainsi cette épître où elle avait mis tout son cœur de mère et toute sa douloureuse expérience d'amante trahie et abandonnée : 1
« J'allais t'écrire, quand j'ai reçu ta lettre et répondrej à l'autre dont les vers sont si charmants. Il y en a deux que tu changeras^ mais leur mouvement et la pensée sont ravissants,, 1
Est-ce que, d'aventure, Ondine aurait été poète, elle aussi? — Mon Dieu, oui ; elle avait hérité cet autre don de sa mère, mais il faut qu'on le sache tout de suite, elle n'entendait pas la poésie comme elle. Ondine n'était ni une Sapho ni une Ophélie. Son vers ne coulait pas à gros bouillons comme une fontaine de larmes ; il était sobre, sérieux, réfléchi, comme sa délicate personne; bref, si l'on veut une comparaison qui rende bien ma pensée, je dirai qu'Ondine était plutôt un André Chénier mâle (ï). On n'a pour s'en rendre compte qu'à lire la pièce sui^ vante, qu'elle adressait à Sainte-Beuve au mois d'avril i84o: 13
L'hirondelle tressaille. Au premier rayon pur,
L'air tiède ouvre son aile.
Attentive, joyeuse, elle cherche un nid sûr ;
Et nous cherchons comme elle.
Puis, quand elle a trouvé sous quelque toit désert,
Sous quelque pieux dôme, ,
(i) Par opposition à Marceline, que Saint-Beuve appelait un jour rAndréj Chénier femelle. î
ET ONDINE VALMORE
Un coin voilé de mousse aux yeux du ciel ouvert, Meublé d'un peu de chaume,
Elle jette un doux cri de grâces au Seigneur ;
Et, redoublant de zèle, Elle veut que son nid renferme tout son cœur,
Et nous voulons comme elle.
Alors, faisant sa place à chacun des enfants
Oui babille et qui saute :
(( Ah ! dit-elle, au milieu de nos jeux triomphants,
« Il manque encore un hôte !
(( Il manque un rossignol et son chant tout d'amour,
Qu^pprit mon cœur fidèle.
Oh ! j'oserai vers nous l'emmener tout un jour ! »
— Oserons-nous comme elle ?
Elle vole, elle volé à l'asile chanteur,
Qui de loin charme et brille :
(( J'inaugure mon nid, venez, de votre sœur
Bénir l'humble famille.
« Quand on est tant aimé, dites, frère, aime-t-on ?
Au toit de l'hirondelle Venez ! » ...Et du poète ailé la voix répond :
Oh ! répondez comme elle !
ONDINE VALMORE
A quelle occasion notre jeune poétesse avait-elle Iressé cette invitation, — car c'en était une (i), — au ()«He de Joseph Delorme ? Je ne saurais le dire, mais • ' qne je puis assurer, c'est qu'elle revint à Paris, dans itomne de i84o, juste à temps pour consoler Sainte- 11 vc. II était, en effet, bien triste depuis que la porte
A la suite (le ces vers M "i" Desbordes- Val more avait ajouté: « Si vous / pas donné le vin{^t-({UMiricinc jour de ce mois, nous vous le demana rin([ heures après-midi... Jn^ez de l'heure (jue nous vous demandons i> faire [)artaî^er : mou hou Valmore sera là j)our serrer vos mains les notn's!... » (Sdinle-Beavc inconnu, par le vicomte de Spoelherch ^'veiijoul, j). .
du général Pelletier s'était refermée pour toujours derrière lui, et le sonnet suivant que je cueille dans une lettre de lui à M"^^ Desbordes-Valmore, en date du 21 mars i84i, prouve qu'il n'en avait pas encore pris son parti six mois après :
Puisqu'aussi bien tout passe et que Tamour a lui, Puisqu'après le flambeau ce n'est plus que la cendre, Que le rayon pâli n'est plus même à descendre ; Puisqu'en mon cœur désert habite un morne ennui ;
Si le loisir du chant me revient aujourd'hui, Qu'en faire, Muse aimée ! Et nous faut-il attendre L'écho qu'hier encore il était doux d'entendre, Dernier soupir du nom qui pour toujours m'a fui ?
Oh ! sortons de moi-même ! et de mon âme errante Suspendons loin de moi la corde murmurante ! Ailleurs, je sais ailleurs des endroits consacrés :
Et comme un timbre d'or qui parfois chante ou pleure, Mon vers harmonieux sonnerait les quarts d'heure Heureux ou douloureux des amis préférés.
Les amis préférés de Sainte-Beuve — je parle de ceux de Paris, car il en avait d'autres à Lausanne qui lui étaient tout aussi chers — ses amis préférés étaient pour le moment les Desbordes-Valmore. Aussi passait-il son temps à les obliger et à les servir. Après avoir obtenu de M. Salvandy, ce Mécène des poètes, une petite pension pour Marceline, il lui avait ouvert la librairie Charpentier pour laquelle il préparait un volume tiré de toutes ses poésies; et plus il la lisait, plus il ressentait d'affection pour elle et pour les siens, pour Ondine surtout Quand parut le volume en question (1842) on devine la joie de la mère en lisant les lig'nes suivantes qui termi naient la notice de Sainte-Beuve :
ET ONDINE VALMORE
... Ses derniers vers nous arrivent toujours remplis accents de sollicitude et d'espérance pour sa pauvre iivée. Déjà même, du bord de ce doux nid, gloire et oiiceur maternelle ! une jeune voix bien sonore lui ond. Je voudrais dire, mais je ne me crois pas le lit d'en indiquer davantage. Je rappellerai seulement, Il l'altérant un peu, la jolie épigramme antique : « La M ge Erinne était assise, et, tout en remuant le fil de t' de la broderie légère, elle distillait avec murmure aelques gouttes de miel de Tabeille d'Hjbla. » Puisse avenir tenir du moins les récentes promesses envers elle ni les a payées assez chèrement ! Puisse-t-elle, suivant expression d'un poète aimable, se racquitter en bonheur »ur tout le passé ! »
llélast la jeune voix qui chantait au bord du nid de larceline ne devait pas chanter longtemps. Avant même 11'^ Sainte-Beuve eût exprimé le vœu ci-dessus en public, line, dont la santé avait toujours été déhcate, s'était ic prise d'un mal indéfinissable, et la fille de M™^ Bran- 111, Paméla Lefèvre, qui habitait Londres, avait persuai M"^*^ Desborbes-Valmore de la confier aux soins du leur Curie qui, paraît-il, faisait des cures homaeopa- [ues merveilleuses — soit dit sans jeu de mots. L'n matin donc du mois d'avril i84i, Sainte-Beuve lit reçu de Marceline le billet suivant :