‹ Sainte-Beuve, documents inéditsChapitre 24 sur 45 · CHAPITRE VI SAINTE-BEUVE ET LA PRINCESSE MATHILDE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI SAINTE-BEUVE ET LA PRINCESSE MATHILDE

I, — La dernière année de Sainte-Beuve. — Impératrice manquée.

— Napoléon III et la princesse Mathilde. — Il lui offre comme résidence le Petit-Trianon. — Elle préfère un hôtel aux Champs^ Elysées. — La princesse Mathilde comparée à Marguerite de Navarre. — Ses relations avec les écrivains et les artistes. — Théophile Gautier, son bibliothécaire et son bouffon. — Caractère dé son amitié pour Sainte-Beuve. — Il lui choisit son professeur d'histoire. — Il disait qu'elle avait Tesprit historique. — Opinion de la princesse sur le Lion amoureux dePonsard. — Plus républicaine qu'impérialiste. — Portrait qu'elle trace de Sainte-Beuve,

— Sentiment d'admiration et de reconnaissance qu'il en éprouve^

— Elle le comble de cadeaux. |

II. — Sainte-Beuve au Sénat. — Le dîner du Vendredi-Saint. — L'histoire et la lég*ende. — Mme de Tourbey. — La princesse Mathilde se brouille avec l'impératrice à cause de Sainte-Beuve.

— L'empereur, le prince Napoléon et Havin. - — Sainte-Beuve et les rédacteurs du Temps. — La dernière visite de la princesse au critique des Lundis. — Vassal de l'Empire, — Opinion de Flaubert sur le passage de Sainte-Beuve au Temps, — Ce qu'il aurait dû faire après avoir quittté leMoniteur . — Sa dernière lettre à la Princesse. — « Non, ce n'est pas possible î » — Elle se réconcilie avec lui par le canal de M. Zeller, la veille de sa mort. — A quand la publication de ses Lettres à Sainte Beuve ?

C'est ici la dernière amie.

Un an avant d'aller s'asseoir sur sa chaise curule du Luxembourg-, Sainte-Beuve avouait à table, chez Magny, qu'il n'avait presque plus de relations de société. « Je

ET LA PUINCESSE MATIIILDE

ai gardé, disait-il, que trois femmes : la Princesse, la

lV)ésie et M'"*^ de ïourbey (i). » Quelle était cette princesse à laquelle il donnait la prérerice sur la Muse de sa vingtième année et sur Tamie I prince Napoléon? Il est à peine besoin de la nommer, r il n'y avait sous l'Empire qu'une princesse pour les listes et les gens de lettres. Cette princesse n'était autre

[Lie la princesse Mathilde.

Quand Napoléon III monta sur le trône, non content ' donner le titre d'Altesse à sa cousine Mathilde-Létitiaillielmine Bonaparte, fille de Tex-roi Jérôme, qu'il ait failli épouser, étant en exil, il lui offrit, pour la reercicr d'avoir fait, jusqu'à son mariage, les honneurs ' palais delà Présidence, la jouissance du Petit-Palais ) Versailles. Mais le Petit-Trianon était trop loin de ris, et les souvenirs qu'y a laissés Marie-Antoinette Uaient point pour lui faire envie. Outre qu'elle ne se iitait aucun goût pour les bergeries, et qu'elle préféit de beaucoup la société des gens de lettres et des listes à celle des moutons les mieux pomponnés, musqués et enrubannés, la Princesse voulait être dans ses meubles comme une bonne bourgeoise. ^Empereur lui

(i) ^V^"' do. Toiirhny, qui ('tail alors une des plus jolies femmes de Paris !>itait rue de l'Arcade où elle recevait à dîaer,t()ijs les veiulr(xlis, le priiu^î "(Irori et <|U(l(pies fauiiliers du Palais-Uoyal. Saiiitc-lîiMiye r.iiiiinil, iK'uup et l'invitait, à salable ('haque fois ({uc le prince Na[)()l('()ii lui f iisnil irmcur de dîner chez lui. C'est elle qui, pour ses funérailles, envoya la i ' <^'- vîm! M ■ ; (pii fut d<''[)Osée sur le corbillard, à l'exclusion de toutes

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donna aux Champs-Eljsées un hôtel que rien ne distin- i guait à Textérieur de ceuxqui l'entouraient, et elle acheta i ensuite au bord du lac d'Enghien une magnifique pro- | priété qui avait appartenu au maréchal Catinat et dont | elle fit sa résidence d'été. C'est dans ces deux habitations ! que s'écoulèrent — ■ avec quel éclat suivi de quelles tris-^ ■ tesses! — les trente plus belles années de sa vie.

On peut dire que, de i853 à 1870, pendant toute la p durée du second Empire, tous ceux qui portaient un nom jii dans la politique, les arts ou les lettres, défilèrent dans | les salons de la rue de Courcelles et s'assirent à la table de la Princesse. Mais la politique n'était pas son affaire. Elle la laissait à son grand frère qui, par tempérament et pour renouer la tradition, jouait au Palais-Royal visà-vis de Tempereur, son cousin, le rôle de Philippe-Egalité vis-à-vis du roi Louis XVI. Si elle recevait le monde officiel une fois par semaine, cérémonieusement, en grande pompe, de dix heures à minuit, elle n'était heu-^4 reuse qu'au milieu des poètes, des savants, des peintres, des sculpteurs et des musiciens qu'elle recevait tous les autres jours dans l'intimité, sans apparat'etsanspose(i).

On l'a comparée souvent à Marguerite de Valois. La i comparaison est plus flatteuse que juste. Je ne sais si la | princesse Mathilde avait des mœurs aussi bonnes que lav reine de Navarre. J'ai entendu dire qu'elle mettait en pratique certains contes de VHeptaméron^ mais ceci regarde la légende ou la chronique scandaleuse; ce qui intéresse l'histoire, ce que nous savons de façon certaine, c'est qu'elle maniait la plume aussi bien que le pinceau, qu'elle était aussi brave que généreuse et que, plus heureuse que la sœur de François P^, elle ne fut jamais mise

(i) Journal des Goncourt, t. U, p 100.

ET LA PIlINCKSSE MATIIILDE

en demeure de se séparer, à cause de leurs idées, des esprits forts qui faisaient partie de sa cour et dont quel- (jues-uns s'appelaient Renan, Taine, Sainte-Beuve.

Napoléon savait très bien que sa cousine lui avait beaucoup de reconnaissance el fermait les jeux sur ses fréquentations, si risquées qu'elles fussent par moments. Il n'y a que sur la fin de son règne, encore était-ce pour plaire à l'impératrice — qu'il lui reprocha de lui avoir forcé la main en nommant Sainte-Beuve sénateur; Car c'est elle et elle seule qui fît cette nomination.

Bien qu'arrivé tard chez elle, — leurs relations ne dataient, en effet, que de 1861 — la princesse Mathîlde s'était prise tout de suite pour Sainte-Beuve d'un sentiment quelle n'éprouvait pour aucun autre de ses familiers. Théophile Gautier, qui le lui avait présenté, était le poète et le boute-en-train de la maison (i), comme Nieuwerkerke et Clodius Popelin passaient pour en être les favoris. C'est Théo qui, dans les réunions intimes, allumait et entretenait le feu de la conversation, et l'on sait qu'il était sans rival dans cet art si difficile I C'est

(i) Lui-mcmc se disait son boufFon, comme dans ce joli sonnet à elle (iédié, qu'il improvisa un jour sur des rimes données et sur le sujet choisi de « la Vcraudah ».

Sous cette verandah, peinte en vert d'espéranc(i,

On arrive et l'on part avec un souvenir

Si doux, qu'on y voudrait aussitôt revenir

Sous les fleurs du tropique et les plantes de Franc .

Une main de déesse y fi^uérit la souffrance. Au mérite modeste elle ouvre l'avenir.

Elle sait couronner comme elle sait punir. l*our le génie elle est pleine de déférence.

D<*vant elle enluirdi, l'esprit primesaulier, Ainsi ({u'Eiipliorion dansant sur la prairie, Peut, entre terre et ciel, se montrer tout entier.

Pour que son œil pétille et que sa lèvre rie \]\ i[\u'. (le toule humeur sa lèvre soit guérie, Il suffit d'un bon mot de son bouffon Gautier.

également lui qui était le bibliothécaire de la Princesse ; au xvp siècle on aurait dit son libraire, et la sinécure était assez lucrative (i).

Sainte-Beuve était tout à la fois quelque chose de plus et de moins à Thotel de la rue de Courcelles. S'il ne venait qu'en second et même en troisième ligne dans le cœur de la Princesse, il occupait le premier rang dan^ sa considération. A cet égard, il est fâcheux que nous n'ayons pas les lettres qu'elle lui écrivit de 1861 à 1869, elles achèveraient, je n'en 'doute pas^de nous prouver qu'il fut son confesseur, son mentor et son maître. Je prends ce dernier mot dans le sens de précepteur. C'est lui qui lui avait choisi son professeur d'histoire, lequel était M. Zeller, car il avait voulu qu'elle eût un professeur d'histoire. « Vous avez l'esprit historique, lui écrivait-il un jour (26 décembre i865), en lui envoyant la collection des Mémoires sur r Histoire de France. Votre Altesse est de la race historique même : à quelque page qu'elle ouvre cette collection, elle y trouvera des faits, des portraits^ ce qu'elle aime. »

Cette façon de la traiter lui avait plu beaucoup. Aussi s'était-il établi dès le principe entre elle et lui un commerce de lettres et des rapports suivis où Sainte-Beuve, en dépit de sa mauvaise réputation, ne se départit jamais de la déférence la plus respectueuse. Je dois ajouter qu'entre elle et lui, il y avait des points de contact, des affinités de nature que les événements ne firent que rendre plus sensibles. Elle avait beau être très fîère du nom qu'elle portait, elle était comme lui plus républicaine

(1) OiKiiidil fil!, nomme son ljibJioîlj('('nirc,G>Tiilier demanda aux Goncourt, ({iii le rapportent cji leur Joarnal,-6l lu Princesse avait vraiment une bibliothèque.

A quoi les Goncourt répliquèrent:

— Un conseil, mon cher Gautier, faites comme si elle n'en avait pa^î.

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