PAR MAD. DE CHARRTERE
Article de M^* Caroline Olivier para dans la Revue SuisSi Aïo de décembre 1(944^
(Se rapporte à la page 117 de ce livre.)
Dans Calisfe, la scène se passe en Ang-leterre, vers la f du xviii^ siècle; mais, hormis quelques nuances de mœurs,, tableau n'en est pas, moins que les précédents, g^énéral et h main. Madame de Staël, en créant plus tard dans Corinne s« héros anglais d'Oswald, semble avoir compris, comme madar de Charrière, la réalité plus parfaite qu'emprunterait un 1 personnage d'une telle patrie, où la convenance domine ari trairement tout le reste. Caliste, dont Corinne est à quelqu i ég'ards la sœur brillante, exceptionnelle, idéale ; dont Adolp est une autre image infidèle, parce que, chez Adolphe, il n j guère de véritable et de saisissant amour ; Caliste se rapproc davantage encore, par le fond et la vie, de Leoni et de Mano malgré de très apparentes différences. C'est un même pe récit fait par l'un des amants près de la catastrophe finale, dans lequel, par un art infini, on sent si bien se dérouler sentiments, se dessiner les caractères, qu'il faut la réflexion un retour sur soi-même pour juger au lieu de comprend Cette adresse admirable est d'autant plus frappante que le nî rateur, un lord anglais, est celui des deux amants qui a cai
le malheur de lautre, et qu'il sait pourtant exciter notre compassion : il émeut, il attache, en dépit de ses torts de nature Mil d'irrésolution, au point de sauver l'impre.ssion fâcheuse de conduite sur l'intérêt de l'histoire. Quand un des personnas est décidément haïssable, sans qu'on puisse Toublier, le - ctacle de la passion qu'il inspire devient pénible. L'amant il Caliste se fait absoudre avant la réflexion qui le condamne, parce qu'il aime sincèrement à sa manière, parce qu'il ne songe pas à se faire de cet amour une excuse, parce qu'il ne pense à rien, en un mot, qu'à montrer son cœur tel qu'il est et les cho- > comme elles ont été.
Il a rencontré une jeune femme, seule, sur un banc, dans une promenade, et cette femme a eu compassion de la douleur morne et maladive où il était plongé. Il venait de perdre, avec un frère jumeau, la moitié de sa vie et le centre de ses pensées. Peu à peu le charme insinuant, noble et doux, de cette inconnue le pénètre et le console. Il renaît au goût de l'existence <'c un sentiment nouveau dont il s'aperçoit très tard. Il n'ilore point cependant la triste position de Caliste. Jeune fille,
I moment où elle débutait avec éclat au théâtre, elle fut ache- ^ par un lord qui est mort ruiné, laissant à ses parents le la d'assurer le sort de sa compagne. Elle avait si bien mérité iir estime qu'en effet elle trouva près d'eux l'appui, la prolion, la société même d'une famille. Mais le monde, touteis, la connaissait seulement par la place qu'elle avait occu- ' , et ne pouvait tenir compte de ses vertus personnelles. Imis à la voir de plus près, le malade qu'elle a guéri pressent
tvec une singulière naïveté d'égoïsme le bonheur d'être aimé 'ime telle femme, et, sans aucun projet indigne d'elle, il en sse échapper le désir. Ce premier aveu est accueilli par Caliste 'C une franchise pleine à la fois d'élévation passionnée et de
II rage dévoué :
^ Je vous ai aimé dès le premier moment que je vous ai vu; mt vous, j'avais connu la reconnaissance et non point iiîour; je le connais à présent qu'il est trop tard. Quelle auation que la mienne! moins je mérite d'être respectée, plus
j'ai besoin de l'être... » (Voir la lettre XXI des « Lettres de Lausanne ».)
... Le lendemain, il retourne auprès de Caliste, dont l'amour enivrant et pur, Fesprit charmant et le caractère dévoué prennent sur lui un ascendant auquel il ne songe plus à se soustraire. Ils s'aiment avec une honnêteté et un respect réciproques qui rend plus touchante encore l'intimité de leurs âmes et de leurs habitudes . Une passion vraie éclate dans leurs moindres L impressions. Le jeune lord ne songe point à réhabiliter son amie en l'épousant ; elle-même ne pense à rien qui la regarde : elle est heureuse, elle craint par pressentiment et par expérience de la vie toute tentative pour changer leur situation. Mais lui, il a besoin d'elle, il faut qu'elle devienne sa femme, que rien ne puisse jamais la lui arracher, que leurs sentiments soient consacrés et deviennent complets. Il essaie donc d'obtenir le consentement de son père. Celui-ci le refuse, en alléguant les raisons qu'on peut aisément imaginer contre une personne de la classe de Caliste, en faveur de qui il fait pourtant une exception honorable et inutile. La justesse et la modération des lettres qu'il écrit alors à son fils apportent dans les dispositions et dans la conduite de celui-ci un tempérament dont Caliste prévoit l'effet, sans user davantage, même pour défendre sa vie et son bonheur, du pouvoir qu'elle conserve : elle l'emploie tout entier à remplir de douces et innocentes félicités les jours de celui qu'elle aime. Aifectueux et habile dans son inertie apparente, le père n'oppose au courant invincible de cet amour réciproque que des obstacles d'un effet insensible et presque sûr. Adolphe a bien moins de peine à résister aux volontés impérieuses et aux attaques directes de l'omnipotence paternelle. Peu à peu le faible amant de Caliste se laisse amener à une extrémité où il faut prendre une résolution pour elle ou contre elle. Il ne se décide pas et la laisse désespérer de son affection. Elle épouse, dans cet abandon, un honnête homme qui l'aime, et qui la rendrait heureuse, si elle pouvait l'être par autre chose que par son fatal amour. De son côté, lord*""" se marie. Une jeune et belle veuve, lady Betty, sa parente, que son père lui destinai!
n secret, se trouve là pour entraîner son irrésolution : conve- ' le et sotte union, qui ne lui donne ni repos de cœur, ni lieur domestique. Solitaire, et devenu indifférent à sa lae, il se rencontre tout à coup avec Galiste, seule aussi, s une loge de théâtre.
Qu'on jug-e de notre étonnement, de notre émotion, de joie! car tout autre sentiment céda dans l'instant môme 1 joie de nous revoir... »
... Galiste lui raconta ensuite que ses efforts pour trouver i paix dans le bonheur de son mari ont été suivis, au bout {iiatre mois, d'une catastrophe cruelle. Elle n'a pu surmoniii cacher l'impression terrible du mariage de l'homme lie aimait. Son mari, justement blessé, ne le lui a point lonné, et l'a laissée, avec un dédaigneux respect, se retirer iientanément à Londres, chez ce parent d'adoption auquel avait été léguée... [Relire la page dans le Roman.) ... Aussi incapable de se détactier de Galiste que de se lier à elle, lord***, après cette entrevue, prend un de ces l is intermédiaires qui sont dans son caractère. Il part pour jiitinent. Pendant ce voyage, Galiste meurt réconciliée avec mari, mais toujours la même. Elle a marché résignée vers mort qui n'est pour elle que le repos. Son cœur brisé reste i.itigable seulement pour se relever, en faisant du bien et lîî^ré tout le monde, d'une flétrissure dont on est d'autant
tenté d'accuser rinjustice que Galiste ne s'en plaint pas. 'ans une personne dont la nature n'a point fait une charité scélérate comme Manon, cette rigueur contre elle-même un trait de bon goût et de haute distinction. Une délicasi droite ôte au personnage la couleur un peu vulgaire 1 il aurait prise en se classant, de sa propre autorité, dans > êtres opprimés par l'aveuglement de la société, parmi les ;»ables innocents, les grandes âmes méconnues. Galiste, en i.mt parti pour le monde contre ses droits individuels au tiouret à l'estime, rend en quelque sorte innocent, en même i)s que jjlus vif, l'intérêt qu'on lui porte. Get intérêt s'atta-
SAINTF-BEUVE |
che à elle uniquement, et il n'en retourne rien de mal à propc indulg-ent vers son ancienne condition. Dans les efforts mêm qu'elle tente pour amener le père de son amant à permettr leur mariage, il y a toute la dig^nité d'un cœur capable de com prendre l'innocence et la bonne renommée dans ce qu'elles on de plus sévèrement nécessaire à la vie des femmes. Son amou seul, qui se connaît aussi pour ce qu'il vaut, lui paraît avoi droit d'obtenir g-râce : jamais une autre, elle en est sûre, n saura tirer toutes choses d'un sentiment si infini. Elle a di vrai ; un tel amour est une puissance à laquelle on n'a pas im punément touché ; toute autre félicité en est d'avance dévorée Lord*** a beau s'éloigner de Galiste, la sacrifier, elle est mai; tresse de tout ce qui reste sensible en lui ; elle le sera toujours | même du fond de sa tombe.
Il y a dans cette énergique et discrète peinture, dont nou avons cité les moments les plus vifs, une remarquable puis sance. Elle est si réelle qu'elle ne paraît bien qu'à la réflexion N'est-il pas singulier qu'entre ces trois ouvrages où l'amou éclate par tout ce qu'il y a de plus puissant dans sa natur étrange, ce soit précisément la force qui distingue les deu chefs-d'œuvre féminins, tandis que la naïveté et la douceu marquent celui que nous devons à un homme? La force d madame Sand, ardente et ferme, s'exprime dans son sujet ave un entier abandon, avec l'audace de ce qui ne relève que d soi-même, et non d'aucune autre opinion. Il en résulte un ta bleau des plus audacieux et tout à part dans le monde moral| en même temps qu'une création littéraire : mais, dans cett double action, madame Sand est bien maîtresse de ses moyens et les déploie librement ; elle n'est point emportée par l'idée elle en mesure les gradations, aussi bien qu'elle en possède! qu'elle en rend toute la passion. L'énergie voilée de madam de Charrière est, comme Galiste elle-même, pleine de charme de retenue et d'insinuation : elle tisse avec des riens une chaîn de vie et de mort. Autant que lord***, si ce n'est mieux, 0 pleure sur son malheur, non pas de ces larmes stériles comm celle qu'arrache Ellénore, à qui, malgré ses qualités, on dirai
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I. entiers ce que pense trop souvent Adolphe: Allez! puissiez- Noiis être heureuse, pourvu que je ne m'en mêle pas! Et dans < tte fascination sincère, qui met toute la vie de Caliste à la i ci des irrésolutions et des actes de son amant, on lui sait sque gré, tant on la comprend, d'essayer de s y soustraire moyen du bonheur qu'elle peut encore donner à un honnête inme. En un mot, à part la tache originelle de son histoire, 1 liste est une des héroïnes qui réunissent au plus haut degré la simplicité, la passion, le naturel exquis des âmes élevées, Tatliait des esprits ornés, fins et doux, l'idéal enfin, avec un je ne sais quoi de parfaitement humain qui se trouve aussi chez Manon, mais moins peut-être chez Juliette ou chez Leoni.Dans ce f dernier roman, l'idée est plus vraiment humaine que les caracres ne sont réels, tandis que ce double mérite est entier dans les deux autres. L'abbé Prévost semble y avoir atteint par bonmie et par inspiration, madame de Charrière par un suprême )rt de talent, par une distinction et une profondeur singurcs.Le point commun dans la manière des trois auteurs, c'est iiie certaine spontanéité qui semble venir du cœur et que le 1 lent gouverne, dispose, assujettit, en lui laissant son coloris verve; c'est aussi la bonne foi de ce talent qui respecte sa )pre tâche, la prend pour but unique, s'y dévoue sans arrièreusée, et n'y mélange rien d'étranger au sujet, rien qui vienne itérer l'effet d'un drame dont, le premier, l'auteur subit l'inliience, accepte l'impression. H y a beaucoup de pouvoir dans me fascination que le narrateur lui-même semble éprouver. Madame Sand y mêle les jets de flamme et l'entraînement lis frein de la passion, telle que, dans notre monde du xix'sièl'ont acclimatée la fantaisie de Byron, l'ardeur rêveuse, élo- (iH'nte et sensualiste de Rousseau, toutes les théories enfin qui, l'établissant comme de droit naturel, lui enlèvent son voile ^a pudeur de coupable. Ce sentimentalisme raisonné qui la j itime au grand jour précisément par la fatalité de vSon irme, de sa force et de son malheur^ est une de nos prétends philosophiques les plus étranges. Aussi, tout accompli qu'il it, et sobre, plus qu'aucun autre roman de madame Sand, de
ces réflexions qui précisent les vues de Fauteur en rappelanti celui-ci au travers de ses personnag-es, Leone Leoni est un livre! attachant, mais triste, un livre qui trouble et fait peur, un livre! plein de prescience ou d'expérience amère et fatale. Qu'espérer J en effet, pourlesort individuel de l'homme, pour l'avenir mêniel de l'humanité, s'il n'y a pas d'autre domination sous le ciel quel les instincts passionnés, de plus en plus débarrassés d'entraves?'!
La donnée première a beau être toute pareille dans Manon} il ne ressort pas moins du ton, de la manière et du dénouement de l'abbé Prévost une morale différente : il tient compte de tout, dans une certaine mesure, en peig-nant avec un entier; abandon les égarements d'un invincible amour. Sa naïveté, d'ailleurs, est plus tendre, plus sensible que la foug'ue passionnée et l'habile séduction g^raduée dans Leoni avec un art si merveilleux. Il réussit mieux à rendre tout simplement le lecteur son complice ; et ce reproche, que la conscience lui adresse, est un éloge littéraire qu'il ne faut pas trop regretter d'accorder à un tort involontaire et nécessaire à l'intérêt. L'abbé Prévost n'a point les moyens de madame Sand, l'éclat du style, l'art et* la variété des tableaux, la magie pour ainsi dire extérieure qui revêt les personnages de couleurs poétiques et brillantes ; tout son art vient du dedans, d'une chaleur sensible et doucement, exprimée, qui donne aux traits du récit et aux figures le coloris de l'âme plutôt que celui du sang. Il est assez difficile d'aimer Leoni, à moins d'excentricité extrême dans les goûts; il; est plus difficile encore de ne pas aimer un peu Manon : c'est tout au plus par curiosité qu'on s'inquiète de l'un, lorsqu'il disparaît; mais, tout mérité qu'il soit, le sort de l'autre intéresse assez pour qu'on ne consente point à l'abandonner dans son exil . Dès lors, elle attache toujours davantage; il est vrai qu'alors aussi elle s'attendrit : elle se corrige, elle montre des facultés de cœur réelles, quoique tardives ; elle fait réparation aux vertus outragées, par le bonheur qu'elle cherche et qu'elle trouve dans ce retour.
La portée morale de Çaliste est de tout autre sorte. Caliste, flétrie par son passé, est une personne telle que, s'il pouvait
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iitror dans la teto d'une femme raisonnable crattaqiier comme préjuûcé les lois éternelles de la pudeur et de l'honneur, on I rait soupçonner madame de Charrière d'avoir créé ce caracravissant tout exprès pour cela. Jamais être, mis en dehors i société, ne fut, à une seule tache près expliquée et ense- % plus dig-ne du bonheur qui lui est impitoyablement sé. Mais madame de Charrière, esprit juste et élevé autant ilisting-ué, n'a point voulu toucher le moins du monde aux ralités d'une semblable thèse. Entraînée par la veine fêle d'un sujet où elle déploie à la fois les ressources d'un art rai re finement ing-énieux et l'élan naturel qui produit les Itères émotions, madame de Charrière semble se prendre avec
)ii lecteur au plèg-e qui laisse échapper lord***. Caliste est si le, si humble, elle aime tant, qu'on la voudrait, au rebours
0 qu'on sent pour Leoni, encore plus, encore mieux, aimée, ne pardonne pas à son amant une hésitation juste, une leur raisonnable, un manque de courage contre l'opinion semble devenir une cruelle lâcheté. Mais, au milieu de tout pourtant, ce qui reste g-randit et subsiste; ce n'est ni la
ilication du passé de Caliste, ni ses droits comme innocente, ; l'effroi, c'est l'horreur de l'ég-oïsme de nature, de race, de lu même et d'honneur, devant lequel la destinée des autres brise sans miséricorde; c'est le respect qu'on doit aux sensi- !ts vrais, n'importe chez qui on les trouve; c'est enfin une vivante et énerg'ique plainte du faible contre le fort, de lour contre les calculs, de la victime contre le meurtrier, il n'y a g-uère de danger à prêcher ainsi, par le fait, le 1 ifice de soi-même et de ses intérêts.
.1 vigueur et la passion, dans le roman de madame de
1 rière, sont beaucoup plus voilées que dans celui de ma-
Sand, sans être moins réelles. Caliste a des traits d'une iisibilité contenue, des nuances de la vie de l'âme plus pénétes et plus hautes que Manon ou des Grieux; moins de nhomie, il est vrai, mais plus d'esprit, et surtout une disction remarquable et soutenue. Leoni est le roman des jeucœurs ardents et des libres imaginations. Manon ^0 glissera
partout où la pensée romanesque, simple, tendre, rêveuse, ne reculera pas devant des incidents trop positifs, c'est-à-dire partout où vont les livres d'amour, dont celui-ci est le naïf e1 commun chef-d'œuvre. Caliste restera un ouvrag-e de choix el de g*oût, g-énéral par les émotions qu'il soulève, plus littérain peut-être que les deux autres par le fini, le mélang-e exquis de leurs qualités. Même dans ses pag-es les plus vives, on y sen une touche délicate et savante qui réclame l'examen approfond pour être complètement appréciée. Dans les tableaux de ma dame de Gharrière rien ne frappe qu'à l'étude, et presque ai second regard. Les proportions, la sobriété, la perfection di dessin, l'idée et l'esprit des choses, au lieu de leur matérialité voilà son talent. Si nous y insistons, c'est que son nom, moiiï connu que les deux autres, exige cette explication ; c'est que tou ceux qui lisent un roman ont lu Leone Leoni, que les gens qu se piquent de littérature n'ignorent point le prix de Mano\ Lescaut, mais que trop peu de personnes connaissent Caliste Quant au style, en ces trois romans, il est partout à mer veille, et ce qu'il devait être; il est la chose même, il se mei] avec les objets : abondant et plein d'éclat chez madame Sand flexible, candide, touchant et vrai dans l'abbé Prévost; sobre nerveux, pénétrant et ferme sous la plume virile de madam de Gharrière. Lorsque les qualités de premier ordre de cefl femme distinguée seront remarquées comme elles le méritea même dans le second rang littéraire dont sa figure ne quittai jamais le demi-jour, on observera en elle, parmi des singulf " rités qui témoignent d'une grande puissance d'esprit, le privi , lège très rare d'avoir écrit en province comme on ne le fa qu'à Paris, Elle a le tour précis, bref, spirituel et courant ( la langue toute française, telle qu'on ne l'apprend et qu'on^î l'emploie guère hors du centre qui la conserve et la vivil continuellement. Le talent de madame de Gharrière semble ( avoir toujours possédé l'esprit ; en se jouant, elle en trouve 1 formes dans toute leur clarté rapide, dans leur aisance hard et pittoresque, dans leur goût châtié et capricieux. Gela 1 vient, non comme '^ar une étude bien faite, mais comme p
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1 don inné, partout très rare à ce degré-là, mais surtout inarquable chez une femme qui passa presque toute sa vie en )liande, à Lausanne, et dans une terre près de Neuchâtel. Si Ue réclusion n'a pu arrêter ou borner le développement d'une lellig'ence si forte et si indépendante des ressources extérieu- , celles-ci, en revanche, ont manqué au succès; du moins, peut le croire en comparant la réputation à peine admise madame de Charrière avec son mérite d'auteur et surtout
• •rivai n. D'autres causes peut-être aussi, en elle, contribuèiit à cette obscurité, et rendirent Calisie une merveille sans ^ur parmi les oeuvres nombreuses de madame de Charrière. les sont cependant dig'nes d'attention, mais à un point de
• ^ presque uniquement littéraire. Le talent qui les a produiest du petit nombre de ceux qu'il faut regarder d'un peu
"S, parce qu'ils ont plus de distinction que d'apparence, plus finesse que de couleur, et plus de pénétration que d'éclat. Mais, lorsqu'on s'en approche ainsi, il est difficile de ne s entrevoir, de ne pas chercher la personne et sa destinée I l'ière l'auteur et sa vocation si marquée. Là, quelle tristesse ' 'rieure! dans cet esprit si distingué, quelle ombre de découoments accumulés ! Cette femme si aimable, si bonne, si le de pensée et de cœur, qui avait tout reçu de la fortune et la nature pour le bonheur et pour la gloire, ne connut ni la )irc, ni, semble- t-il, le plus humble bonheur. Sa vie, qu'elle lit pourtant arrangée à son gré, fut vide et consumée. L'abice d'un rayon secret, d'une illusion ou d'une foi quelconque,
• ssaire à tous les horizons de la terre, même sans parler de ix du ciel, se fait toujours sentir dans son âme et dans ses its. Quand on l'a bien comprise, elle excite autant de pitié
d'admiration. A quoi servent, se dit-on, les plus beaux dons l' S plus rares? à mieux mesurer, à mieux sentir l'aride obscude la vie humaine dans tout ce qui lui appartient en pro- . Prise comme but, elle est stérile et dérisoire; comme un -sagcet un moyen, elle explique et ne promet plus rien qu'elle puisse tenir.