RÉSIGNATION
Cette nouvelle de il/"^^ (TArbouville est tirée de ses Œu" vres complètes, publiées par M. de Barante à la librairie Amyot en i855,
(Se rapporte à la page i5ode ce volume.)
Que le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil indifférent je le suis dans son cours ; En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève, !| Qu'importe le soleil ? — je n'attends rien des jours. %
Lamartine.
Je vais raconter simplement une chose que j'ai vue. C'est un des souvenirs mélancoliques de ma vie ; c'est une de ces pensées vers lesquelles l'âme se reporte avec une douce tristesse quand vient l'heure du découragement; il s'en exhale je ne sais quel renoncement aux trop vives espérances de ce monde, | je ne sais quelle abnég*ation de soi-même qui apaise ce qui murmure en nous, et nous appelle à une silencieuse résig^nation.
Si jamais ces pag'es sont lues, je ne voudrais pas qu'elles fussent lues par ceux qui sont heureux, complètement heureux; ils n'y trouveraient ni invention, ni événement. Mais il y a des cœurs qui ont un peu souffert, beaucoup rêvé, et qui sont aptes à une facile tristesse; qu'en passant ils entrevoient une souf-
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IVance, ou qu'un son qui ressemble à un soupir frappe leur ortille, ils s'arrêtent, écoutent et plaignent. A eux je puis parler presque au hasard, et raconter une histoire, simple comme tout ce qui est vrai, touchante comme tout ce qui est simple. Il y a clans le nord de la France, près de la frontière belge, le toute petite ville obscure, ignorée. Les éventualités de la lierre l'ont fait entourer de hautes fortifications, qui semblent raser les chétives maisons qui se trouvent au centre. La pauj ville, étreinte par un réseau de murs, n'a pu^ depuis lors, isser égarer une seule maisonnette sur la pelouse qui l'entoure. Sa population augmentant, elle a diminué ses places, •itravé ses rues; elle a sacrifié l'espace, la régularité, le bien- ; 0. Les maisons, ainsi entassées les unes auprès des auti^es, i ! étouflees par les murs d'enceinte, n'offrent aux regards, li'an peu loin, que l'aspect d'une grande prison.
Le climat de Flandre, sans avoir des froids extrêmes, est - une morne tristesse : l'humidité, le brouillard, les nuages et neige obscurcissent le ciel et glacent la terre pendant six )is de l'année. Une épaisse et noire fumée de charbon de l ie, s'élevant au-dessus de chaque habitation, ajoute encore lit sombre apparence de cette petite ville du nord. .!e n'oublierai jamais la froide impression de tristesse que l)rouvai en franchissant les ponts-levis qui lui servent d'ene. Je me demandais avec effroi s'il y avait des êtres qui fusiit nés là et qui dussent y mourir sans rien connaître du -le de la terre. 11 y en avait en effet dont telle était la desti- Mais la Providence, qui a des bontés cachées jusque dans > privations qu'elle impose, a donné aux habitanis de cette lie, par l'absence de toute richesse, le besoin d'en acquérir, iiécessité du travail, ôtant ainsi à ces pauvres enfants déshés le temps de regarder si le ciel est gris et privé de soleil, oublient ce qu'ils n'ont pas I Mais moi, en entrant dans cette ie sombre et enfumée, j'évoquai le souvenir de tous les jours soleil qui avaient rempli ma vie, de toutes les heures pass en liberté avec un ciel pur au-dessus de ma tête et de l'es- «j devant moi. En cet instant je pensai à remercier Dieu de
ce que j'avais jusqu'alors regardé comme des dons faits à tous les hommes : la lumière, l'air, l'horizon.
J'habitais dix-huit mois cette petite ville, et j'allais peut-être murmurer contre cette longue captivité, lorsque voici ce qui m'arriva.
Pour gagner une des portes des fortifications, il me fallait chaque jour, à l'heure de la promenade, descendre une petite ruelle semblable à un escalier, le sol étant creusé en forme de marches, pour rendre sa pente d'un accès plus facile. En traversant cette étroite et obscure ruelle, pendant longtemps mes pensées devançant mes pas, je ne songeai qu'à la campagne que j'allais chercher ; mais un jour, par hasard, mes yeux s'arrêtèrent sur une pauvi^e maison, qui seule paraissait habitée. Elle n'avait qu'un rez-de-chaussée, deux fenêtres ; entre elles, une petite porte; au-dessus, des mansardes. Les murs de la maison étaient peints en gris foncé, les fenêtres avaient mille petits carreaux d'un verre épais et verdâtre : le jour ne devait pas pouvoir franchir cet obstacle pour éclairer l'intérieur de cette demeure. La rue était trop étroite, d'ailleurs, pour que iamais le soleil y parut. Il régnait là une ombre perpétuelle et il y faisait toujours froid, quelle que fût, du reste^la chaleur du jour.
L'hiver, quand la neige était ^elée sur les marches de la petite rue, on ne pouvait faire un pas sans risquer de tomber ; aussi était-ce un chemin désert que moi seule, peut être, je traversais une fois par jour. Je ne me rappelle pas d'y avoir rencontré un passant, ou d'y avoir vu un oiseau se poser un instant sur les crevasses des murs, et j'espère, me disais-je, qufcette triste maison n'est habitée que par des personnes arrivées presque au terme de leur vie, et dont le corps vieilli ne peut ni s'attrister ni regretter. Ce serait affreux d'être jeune là !
La petite maison restait silencieuse ; aucun bruit ne s'en échappait, aucun mouvement ne s'y faisait remarquer. Elle était calme comme un tombeau, et chaque jour je me disais : (( Qui peut donc vivre ainsi ? »
Le printemps vint. Dans la ruelle, la glace se changea en
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humidité; puis riiiimidité fit place à un terrain plus sec; puis quelques herbes poussèrent au pied des murs. Le coin du ciel que Ton pouvait à g'rand'peine entrevoir devintplus clair. Enlin, même dans ce passag'e obscur, le printemps laissa tomber une ombre de vie; mais la petite maison restait toujours sans bruit et sans mouvement.
Vers le mois de juin, je me rendais comme de coutume à ma promenade de tous les jours, lorsque je vis avec une proibnde tristesse — qu'on me pardonne cette phrase — un petit bouquet de violettes placé dans un verre sur le bord d'une des fenêtres de la maison. « Ah! m'écriai-je,il y a là quelqu'un qui souffre! »
Pour aimer les fleurs, il faut, sinon être jeune, du moins M voir conservé quelques souvenirs de jeunesse; il faut n'être as absorbé entièrement par la vie matérielle; il faut avoir la iouce faculté d'être inoccupé sans être oisif, c'est-à-dire de l êver, de se souvenir, d'espérer. Dans la jouissance qu'apporte Je parfum d'une fleur, il y a une certaine délicatesse d'âme; ( est un peu de poésie qui se glisse au milieu des réalités de la vie. Quand, dans une existence pauvre et laborieuse, je vois aimer les fleurs, j'entrevois qu'il y a lutte entre les nécessités (le la vie et les instincts de l'âme. Il me semble que je pourrais presque toujours m'entendre avec quiconque cultive une pauvre lleur près du mur de sa cabane. — Ce jour-là, ce bouquet de violettes m'attrista ; il semblait dire : Il y a là quelqu'un qui iten re^î^-rettant l'air, le soleil, le bonheur; quelqu'un qui 'Ht tout ce qui lui manque ; quelqu'un de si pauvre en fait de )uissances que même un pauvre petit bouquet de violettes est ' lie joie dans sa vie.
Je regardai ces fleurs avec mélancolie ; je me demandai si l'obscurité et le froid delà petite ruelle n'allaient pas les faire l'icn vite se faner, si le vent ne pouvait pas les atteindre. Je l''ur portais intérêt ; j'aurais voulu les conserver longtemps à I l personne qui les aimait.
Le lendemain je revins. Les fleurs avaient souffert de ce jour ■ existence de plus; elles avaient vieilli, et leurs pétales déco-
lorés se recourbaient en eux-mêmes. Cependant elles avaient il:
encore un peu de parfum et Ton avait pris soin d'elles. — En il
m'avançant, je vis que la fenêtre était entr'ouverte. Un rayon, |i
je ne dirai pas de soleil, mais de jour, pénétrait dans la mai- ||
son, et faisait une traînée lumineuse sur le plancher de la !|
chambre; mais à droite et à g-auche l'obscurité n'était que plus !|
profonde, et mes yeux ne purent rien distinguer. 1
Le lendemain encore, je passai. C'était presque un jour I
d'été : tous les oiseaux chantaient, tous les arbres se couvraient i
de bourg-eons, mille insectes bourdonnaient. Tout brillait au j|
soleil. Il y avait de la vie, presque de la joie partout. ||
Une des fenêtres de la petite maison était toute grande il
ouverte. jl
Je m'approchai, et je vis une femme assise, travaillant près |
de la fenêtre. — Le premier regard que je jetai sur elle ajouta | à la tristesse que m'avait inspirée l'aspect de sa demeure. Je n'aurais pu dire l'âge de cette femme ; elle r^'était plus très jeune, elle n'était pas jolie, ou n'était plus jolie. Elle était pâle — malade ou triste, je ne pouvais le définir. Ce qu'il y avait
de sûr, c'est que ses traits étaient doux, que leur absence de |
fraîcheur pouvait venir d'un chagrin aussi bien que du nombre \
des années, et que leur ])âleur, si elle n'eût attristé le cœur, j
eût paru avoir quelques charmes, à côté du noir mat des chc- l
veux. Elle était inclinée sur son ouvrage; elle était mince — ^
ou amaigrie ; ses mains étaient blanches, mais un peu osseuses, j
allongées. Elle portait une robe brune, un tablier noir, un j
petit col blanc, tout uni ; et le bouquet qui avait fleuri deux i
jours sur la fenêtre, presque caché dans un pli de son corsage, I
était là pour que rien ne fût perdu de ses derniers parfums. :
Elle leva les yeux et me salua; je la vis mieux. Elle était ;
jeune encore, mais elle était si près du moment où l'on cesse i
de l'être, que ce dernier adieu de la jeunesse me sembla triste |
à regarder. Evidemment elle avait soufl^ert, mais probable- i ment sans lutte, sans murmure, presque sans larmes. 11 y avait, sur sa physionomie, silence, résignation et calme ; mais c'était ce calme qui succède à la mort. Je m'imaginai qu'elle avait
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dil éprouver mille secousses, qu'elle ne s'était pas brisée, mais qu'elle s'était inclinée, courbée, que son ume avait lang'ui, puis s'éUiit doucement endormie.
Oui, le regard, la physionomie, l'attitude de cette femme (lisaient tout cela. Il y a des personnes qui vous parlent rien .[u'en vous regardant, et dont on se souvient pour avoir passé une seconde auprès d'elle. Chaque jour je la retrouvais la môme place. Elle me saluait; lis, avec le temps, elle ajouta un triste et doux sourire à son 'lit. — Voici ce que je pus entrevoir de l'existence de cette nme que je voyais constamment assise près de sa fenêtre. Le dimanche elle ne travaillait pas. Je crus qu'elle sortait ce ur-là, car le lundi il y avait le petit bouquet de violettes sur fenêtre ; mais il se fanait les jours suivants, et n'était rem- H'é qu'après la fin de la semaine. Je pensai encore qu'elle lit presque pauvre et qu'elle travaillait en secret pour vivre; ! elle brodait sur de belles et riches mousselines, et je ne lui vais jamais que la plus humble simplicité dans sa toilette. i(in elle n'était pas seule dans la maison, car un jour une ix impérieuse appela « Ursule! » et elle se leva précipitamnt. Cette voix n'était pas celle d'un maître, Ursule n'avait s obéi comme -une servante obéit. Il y avait eu je ne sais ' lie bonne volonté de cœur dans la précipitation avec laquelle ' s'était levée, et cependant la voix n'avait eu nulle expresn affectueuse. Je pensai qu'Ursule, peut-être, n'était pas née de ceux avec lesquels elle vivait, qu'elle en était même lovée, tandis que sa triste et douce nature s'était attachée à \ , sans rien recevoir en échang-e.
Le temps s'écoulait, et chaque jour je m'initiais davantag'e à \istence de la pauvre Ursule. Cependant, pour deviner ses rets, je n'avais d'autre moyen que de passer une fois par ir devant sa fenêtre ouverte.
l'ai déjà dit qu'elle souriait en me reg-ardant ; bientôt, peniitma promenade, je me mis à cueillir des fleurs, puis un itin, timidement, avec un peu d'embarras, je les déposai sur i'enêtre d'Ursule. Ursule rougit, et sourit plus doucement