SAINTE-BEUVE I
encore que de coutume. Chaque jour, depuis lors, Ursule eut i un bouquet ; peu à peu aux fleurs des champs je mêlai quel- 1 ques plantes de mon jardin ; il y eut des touffes de fleurs sur I la fenêtre, des fleurs à la ceinture d'Ursule. Enfin il y eut un | printemps, un été pour la petite maison grise. ^
Il advint que, rentrant dans la ville, un soir, une pluie d'o- j' rag-e commença à tomber comme je passais dans l'étroite ruelle. ' Ursule s'élança vers la porte de sa demeure, l'ouvrit, me prit | par la main, me fit entrer ; quand nous fûmes dans le corridor qui précède la chambre où elle se tenait habituellement, la pauvre fille saisit mes deux mains, et avec un reg-ard presque humide de larmes : « Merci ! » me dit-elle. — C'était la : première fois que nous nous parlions. — J'entrai. |
La chambre où travaillait Ursule voulait être le salon de la maison : des carreaux roug'esy glaçaient les pieds, des chaises de paille étaient les seuls sièges de cette chambre, deux vieilles consoles en ornaient les extrémités. Cette pièce longue, étroite, n'ayant de jour que par la petite fenêtre donnant sur la rue, était obscure, froide, humide.
Oh ! comme Ursule avait raison de s'asseoir près de la fenêtre, de chercher un peu d'air, un peu de lumière pour vivre; je compris alors la pâleur de la pauvre fille : elle était étiolée ; comme les plantes qui ont poussé à l'ombre. |
Dans un angle obscur du salon, sur deux fauteuils plus | commodes que les autres sièges, je vis deux personnes que j|; l'obscurité m'avait d'abord empêchée d'apercevoir. C'étaient un || vieillard et une femme presque aussi âgée que lui. La femme | tricotait loin de la fenêtre, sans y voir : elle était aveugle. Le vieillard ne faisait rien; il regardait en face de lui, d'un re- i gard fixe, sans intelligence. Hélas ! il avait dépassé les limites habituelles de la vie, et son corps seul existait ; il était impossible de voir ce pauvre vieillard sans comprendre qu'il était tombé en enfance.
On dirait souvent que, lorsque la vie se prolonge, l'âme, comme irritée de sa trop longue captivité, cherche à se dégager de sa prison, et, dans ses efforts, brise les liens qui éta-
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blissaient Tharmonie. Elle trouble sa demeure. Elle n'est pas encore partie, mais elle n'est plus où elle devrait être.
Et c'était là ce que cachait la petite maison g^rise, avec son isolement, son silence, son obscurité : une femme aveugle, un vieillard imbécile, une pauvre jeune fille flétrie avant le temps, parce que sa jeunesse avait été opprimée, écrasée par les vieillesses qui l'entouraient, par les vieux murs qui la retenaient captive.
Encore si le ciel eût fait d'Ursule une intelligence bornée, une ménag^ère active, absorbée par les travaux de la journée, heureuse de ses fatigues, agitée par les petites choses, et parlant pour ne rien dire! Mais, dans cette maison, il avait oublié une mélancolique jeune fille, rêveuse, exaltée, devinant la vie, !i (revoyant ses bonheurs, aimant jusqu'à ses tristesses ; il \ ait fait de son âme un instrument dont les cordes auraient pu rendre un son délicieux, puis il les avait toutes condamnées à, un éternel silence.
Hélas! le sort d'Ursule était encore plus triste que je ne l'avais supposé, lorsqu'à voir sa pâleur et son abattement je la croyais souffrante d'un malheur; il n'y avait rien eu dans sa vie !. . . rien.
Elle avait vu le temps emporter jour à jour sa jeunesse, sa l)eauté, ses espérances, sa vie; et rien, toujours rien, le silence t l'oubli!
Je revins souvent voir Ursule, et voici à peu près comment, •1 jour, assise avec moi auprès de la fenêtre, elle me raconta I vie :
— (( Je suis née dans cette maison, je ne l'ai jamais quittée; mais ma famille n'est pas de ce pays, nous y sommes étranrs, sans liens, sans amis. Mes parents étaient déjà âgés jiiand ils se sont mariés ; je ne les ai jamais connus jeunes. -Ma mère devint aveugle : ce malheur attrista son caractère ; aussi, la maison paternelle fut-elle toujours bien austère, je n'y ai jamais chanté ! Personne n'y a été heureux; mon enfance lut silencieuse ; on ne m'a jamais permis le plus léger bruit.
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(( On ne m'a donné que de bien rares caresses. Mes parents m'aimaient cependant, mais ils ne m'ont jamais dit ce qu'ils sentaient ; j'ai jug"é leur cœur d'après le mien, je les ai aimés," et j'en ai conclu qu'ils m'aimaient aussi. Cependant ma vie n'a pas toujours été aussi triste qu'elle l'est en ce moment, j'avais une sœur... » ^
Les yeux d'Ursule se mouillèrent de larmes, mais ces larmes ne coulèrent pas : elles avaient l'habitude de rester cachées dans le fond du cœur de la pauvre fille. Elle reprit : ^
« J'avais une sœur aînée ; elle était un peu silencieuse, comme ma mère, mais elle était compatissante, douce, affectueuse pour moi. Nous nous sommes bien aimées !... Nous nous partag-ions les soins à rendre à nos parents. Jamais nous n'avons eu la joie de nous promener ensemble, là-bas, dans les bois, sur le haut de la colline : l'une de nous restait toujours à la maison pour soigner notre vieux père ; mais celle qui était sortie rapportait quelques branches d'aubépine, cueillies sur les haies, et parlait à sa sœur du soleil, des arbres, de l'air : l'autre croyait aussi avoir quitté la maison. Le soir, nous travaillions ensemble près de la lampe ; nous ne pouvions causer, car nos parents sommeillaient à côté de nous ; mais, du moins, en levant les yeux, chacune de nous rencontrait sur le visag-e de l'autre un doux sourire. Nous montions ensuite nous coucher dans la même chambre, ne nous endormant qu'après qu'une voix amie eût souvent répété ! (( Bonsoir ! dors bien, ma sœur I »
(( Dieu aurait dû nous laisser ensemble, n'est-ce pas ? Je ne murmure pas, cependant : Marthe est heureuse là-haut I
« Je ne sais si c'est le manque d'air, d'exercice, ou bien encore' le manque de bonheur, qui donna à Marthe les premiers g-ermes de sa maladie, mais je la vis s'affaiblir, lang^uir, souffrir. Hélas ! moi seule m'inquiétais pour elle : ma mère ne la voyait pas et Marthe ne se plaignait jamais ; mon père commençait à entrer dans l'insensibilité que vous lui voj^ez aujourd'hui. Ce ne fut que bien tard que ie pus décider ma sœur à appeler un médecin.
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Il n'y avait plus rien à faire; elle languit encore quelque [>s, puis mourut.
La veille de sa mort, elle me fit asseoir près de son lit, ;[ une de mes mains dans ses mains tremblantes : « Adieu, 1,1 pauvre Ursule ! me dit-elle. Je ne reg^rette que toi sur la (\ Aie bon courage ; soigne bien notre père et notre mère: )nt bons, Ursule, ils nous aiment, quoiqu'ils ne le disent [oujours. Ménage ta santé pour eux ; tu ne peux mourir iprès eux. Adieu, ma bonne sœur ; ne pleure pas trop; Dieu souvent... et au revoir, Ursule ! » Trois jours après, on emportait d'ici Marthe, couchée dans cercueil, et je restai seule près de mes parents. Quand j'appris à ma mère aveugle la mort de ma sœur, jeta un grand cri, ht quelques pas au hasard dans la cham- . puis tomba à genoux. Je m'approchai d'elle, la relevai et i menai à son fauteuil. ,
Depuis lors, elle n'a plus crié ni pleuré ; seulement, elle plus silencieuse encore qu'elle n'était, et je vois plus souque de coutume les grains de son chapelet rouler entre loigts.
.le n'ai presque plus rien à vous raconter. Mon père tomba à fait en enfance ; nous perdîmes un peu de la petite for-
qui faisait notre bien-être. Je voulus que mes parents ne aperçussent pas ; les tromper était bien facile ! l'un ne prend rien, l'autre n'y voit pas. Je me mis à travailler et idrc en secret mes broderies. Je ne cause plus avec per-
depuis que ma sœur est morte. J'aime la lecture, et je ne lire : il faut que je travaille. Je ne prends l'air que le inche ; je ne vais pas bien loin, car je suis seule. Il y a quelques années, lorsque j'étais plus jeune,j'ai beau- • rêvé, là, à cette fenêtre, en regardant le ciel. Je peuplais >litude de mille chimères qui abrégeaient la longueur du ; maintenant une espèce d'engourdissement alourdit mes •es, je ne rêve plus.
Tant que j'ai été jeune et un peu jolie, j'ai espéré, au 1(1, je ne sais quel changement dans ma destinée. Mainte-
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nant j'ai vingt- neuf ans ; la tristesse a, plus encore que le'j années, flétri mon visag'e — tout est dit !.. . Je n'attends pluJ n'espère plus ; j'achèverai ici mes jours isolés. f
« Ne croyez pas cfue j'ai tout de suite accepté cette amèredes tinée avec résig-nation. Non I il y avait des jours où mon cœuk se révoltait de vieillir sans aimer. — N'être pas aimé, celi est encore possible, mais ne pas aimer cela tue ! — Vous l'a vouerai-je? j'ai murmuré contre la Providence ; j'ai ^eu conti elle de coupables pensées de révolte et de reproches.
(( Mais ce tumulte intérieur a passé aussi comme mes espé, rances. Je songe aux douces paroles de Marthe : « Au revoiii ma sœur! » et il ne reste plus en moi qu'une passive rés gnation, qu'une humble abnégation de .moi-même. Je pr souvent, je ne pleurs plus que rarement ! Et vous, vous êt( heureuse !»
Je ne répondis pas à la question d'Ursule : parler du boi heur devant elle, c'eût été comme parler d'un ami ingr; devant ceux qui sont oubliés de lui. i
Par une belle matinée d'automne, à quelques mois de 1 j'allais sortir de chez moi pour me rendre chez Ursule, quai un jeune lieutenant du régiment en garnison dans la peti ville que j'habitais vint me voir ; me trouvant prête à sortir, m'offrit son bras et se [dirigea avec moi vers l'étroite ruelle Ursule. Le hasard me fit parler d'elle, de l'intérêt que je 1 portais : et comme le jeune officier, que j'appellerai Mauri|t d'Erval, semblait prendre plaisir à cette conversation, je mù chai plus lentement. Quand nous atteignîmes la maison gris | je lui avais raconté toute l'histoire d'Ursule. Il la regarda avl ? intérêt et pitié, la salua et s'éloigna. Ursule, interdite par i| présence d'un étranger^ quand elle s'attendait à ne voir q j moi, avait légèrement rougi. — Je ne sais si ce fut à eau; de cet instant d'animation de son teint, ou si ce fut seuleme par le désir que j'en avais, mais la pauvre fille me parut pre' que jolie.
Je ne pourrais dire quelles vagues pensées traversèrent in<
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3oi
vsprit : je reg-ardai long-temps Ursule, puis, absorbée par mes réflexions, sans lui parler, je me levai, je passai mes mains sur les bandeaux de ses cheveux, je leur donnai une forme plus baissée sur ses joues pâles. Je détachai un petit velours noir autour de mon cou, pour le passer au sien, et je |)ris quelques fleurs pour les mettre à sa ceinture. — Ursule souriait sans me comprendre. Le sourire d'Ursule me faisait toujours mal : il n'y a rien de si triste que le sourire des per- M)nnes malheureuses; elles semblent sourire pour les autres et non pour elles.
Il se passa bien des jours avant que je revisse Maurice d'Erval, bien des jours encore avant que le hasard me ramenât avec lui près de la maison grise. Mais enfin cela arriva. C'était au retour d'une promenade faite joyeusement par plusieurs personnes ensemble. En entrant dans la ville, chacun se dispersa; je pris le bras de Maurice d'Erval pour me rendre chez Ursule. C'était dénué de raison, mais j'éprouvais involontairement une vive émotion; je ne parlais plus, je formais mille rôves. Il me semblait impossible que le jeune officier ne devinât pas mes pensées. Je croyais, j'espérais presque qu'il comprenait mon trouble intérieur; mais, hélas! peut-être n'en était-il rien... Il y a tant de choses qui ne se disent qu'avec les paroles.
C'était le soir, un de ces beaux soirs d'automne où tout est calme et reposé ; pas un souffle d'air n'ag'italt les arbres que coloraient les derniers rayons du soleil couchant. Il était impossible de ne pas se laisser aller à une douce rêverie, en présence de cette belle nature qui endormait à cette heure-là tout ce qui avait vie dans son sein hors l'homme qui veillait pour penser. C'était un de ces moments où Tâme s'attendrit, où nous devenons meilleurs, où nous sommes prêts à pleurer, sans chag-rin cependant.
Je levai les yeux; du bout de la ruelle, j'aperçus Ursule. Un dernier rayon de soleil éclairait sa tête ; ses cheveux noirs on recevaient un lustre inaccoutumé. Un peu de joie passait dans ses yeux en reg-ardant, et elle souriait de ce triste sourire
que j'aime tant. Sa robe noire, à longs plis tombants, dessi- ] nait sa taille que la maigreur rendait bien mince, bien sou^ : pie, et non dépourvue de grâce ; des violettes, ses fleurs favo- l rites, étaient attachées à son corsage.
Il y avait dans la pâleur d'Ursule, dans sa robe noire, dans ses fleurs aux tristes couleurs, dans ce rayon de soleil cou* chant qui l'éclairait, quelque chose qui s'alliait harmonieusement avec la beauté de la nature ce soir-là, avec la douce rêverie que nous éprouvions.
« Voilà Ursule ! )) dis-je à Maurice d'Erval en fixant son attention sur la fenêtre basse de la petite maison. Il la regarda, et continua à marcher, les yeux fixés sur elle. Ce regard déconcerta la pauvre fille, encore timide comme on Test à quinze ans, et, quand nous arrivâmes près d'elle, les plus belles couleurs animaient son teint. Maurice d'Erval s'arrêta, échangea quelques paroles avec nous, puis s'éloigna. Mais depuis ce jour, il rentra souvent dans la ville par la ruelle d'Ursule; il en arriva à lui dire bonjour; enfin, une fois, il entra chez elle avec moi.
Il y a des âmes si désaccoutumées de l'espérance qu'elles ne>^ savent plus comprendre le bien qui leur arrive. Enveloppée dans sa tristesse, dans son découragement de toutes choses, comme dans un voile épais qui lui cachait le monde extérieur, Ursule ne voyait rien, n'interprétait rien, ne s'agitait de rien. Elle resta sous les regards de Maurice comme elle avait été sous les miens, abattue et résignée.
Quant à Maurice, je ne savais pas clairement ce qui se passait dans son cœur. Il n'avait pas d'amour, je le crois du moins ; mais la pitié que lui inspirait Ursule allait jusqu'à l'affection, jusqu'au dévouement. Ce jeune homme, un peu exalté et rêveur, aimait l'atmosphère de tristesse qui régnait autour d'Ursule ; il venait là, près d'elle, dire du mal de la vie, blasphémer contre ses bonheurs, ne parler que de ses mécomptes, sans s'apercevoir que de cet échange de tristesse s'exhalait dans ces deux âmes, jeunes encore, une douce sympathie qui allait ressembler au bonheur dont ils avaient l'existence.
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Enfin, quelques mois après, un soir encore, sur la lisière Tune foret, marchant au milieu de landes incultes, à quelques )as de nos amis communs, IMaurice me dit :
— « Le bonheur le plus positif en ce monde n'est-il pas de MC celui d'une autre? N'y a-t-il pas dans la joie que l'on
ine une immense douceur? Se dévouer à qui sans vous 1 aurait connu que les larmes de la vie, n'est-ce pas un bien M-t'lerable aux destinées les plus brillantes? Faire renaître une
0 qui se meurt; mieux que Dieu, peut-être, lui donner la
... n'est-ce pas là un beau reve? »
lo regardai avec anxiété. Une larme brilla dans nos
— « Oui ! dit-il, demandez à Ursule si elle veut m'épouser! »
i^n cri de joie fut ma réponse, et je me précipitai vers la iieure de la pauvre fille.
Lorsque j'arrivai chez Ursule, elle était comme de coutume -ise, travaillant somnolente. La solitude, l'absence de t bruit, le vide de tout intérêt avaient réellement endormi âme. C'était là une des premières bontés de Dieu : elle souffrait plus, les autres seuls s'apitoyaient encore sur cette laobilité d'une existence qui n'avait pas eu sa part de vie et leunesse. Elle sourit en me regardant : c'était là le plus iiid mouvement de cette pauvre âme paralysée. Je ne craiis pas de donner une violente secousse à toute cette organiion souffrante, de la frapper d'une brusque commotion de iheur : je voulais voir si la vie n'était qu'absente ou était iiiitivement éteinte.
!e m'assis sur une chaise devant elle, je pris ses deux mains is mes mains, et, fixant mes yeux sur les siens :
— (( Ursule ! lui dis-je, Maurice d'Erval m'a chargée de is demander si vous vouliez être sa femme. »
'/i pauvre fille fut comme frappée de la foudre : à l'instant jaillirent de ses yeux ; son regard, à travers ce voile
humide, étîncela ; son sang*, si longtemps arrêté, précipita son cours et couvrit ses joues des plus éclatantes couleurs; sa poitrine se souleva, livrant à peine passage à sa respiration oppressée ; son cœur battit avec violence, ses mains pressèrent convulsivement les miennes. Ursule n'était qu'endormie, elle se réveillait. Comme la voix de Dieu avait dit à une jeune fille| morte : (( Lève-toi et marche ! » ainsi lamour disait à Ursule ^ « Réveille-toi ! »
Ursule aima subitement ; peut-être avait-elle aimé jusqu'a-j lors en secret d'elle-même et des autres : en ce moment, lej voile se déchira, et elle vit son amour.
Au bout de quelques secondes, elle posa la main sur son front, et dit à voix basse (( Non ! ce n'est pas possible ! »
Je ne fis que répéter la même phrase : « Maurice d'Erval demande si vous voulez devenir sa femme, » — afin d'accoutumer Ursule à cette assemblage de mots, qui, ainsi que des notes harmonieuses, forment un accord, formait pour la pauvre fille une mélodie inconnue. ^
— (( Sa femme! répéta-t-elle avec extase, sa femme! » et se précipitant vers le fauteuil de sa mère : « Ma mère, entendez* vous? dit-elle, il me demande d'être sa femme. »
— (( Ma fille, répondit la vieille aveugle en cherchant à ^ prendre la main d'Ursule, ma fille bien-aimée, Dieu devait tôj ou tard récompenser tes vertus. » -
— (( Mon Dieu ! s'écria Ursule, qu'est-ce qui m'arrive doik aujourd'hui? — Sa Jemme / — Ma fille bien-aimée ! »
Elle se jeta à genoux, les mains jointes, le visage inond( de larmes.
En ce moment des pas se firent entendre dans le petit corridor.
— « C'est lui! s'écria Ursule. Mon Dieu! ajouta-t-elle en posant deux mains sur son cœur, voilà donc la vie !»
Je sortis par une porte dérobée, et je laissai Ursule, belle d( larmes, d'émotion, de bonheur, recevoir seule Maurice d'Erval j
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Depuis ce jour, Ursule fut métamorphosée. Elle se releva,
e ranima, se rajeunit sous la douce influence du bonheur.
"Ile retrouva bien plus encore que la beauté qui s'était enfuie ; eut en elle je ne sais quel rayonnement intérieur qui don-
iiL à son visag-e une expression indéfinissable de joie voilée.
i)a bonheur prenait en elle quelque chose de sa première
i(ure,il était recueilli, silencieux, calme, exalté avec mystère.
I l fin Maurice, qui avait aimé une femme assise à Tombre, ' et désenchanté de la vie, n'avait rien à changer aux cours du tableau qui lui avait plu, quoique Ursule fûtheu-
■iise.
Ils passèrent l'un à "côté de l'autre de long-ues soirées dans ' petit salon du rez-de-chaussée. Ils se parlaient un peu, se irdaient beaucoup et rêvaient ensemble, rsule aimait avec candeur, avec simplicité. Elle disait à iirice : « Je suis heureuse, je vous aime, je vous remercie. » j'ur bonheur ne chercha ni le soleil, ni le grand air, ni icice; la petite maison grise en fut le seul témoin. Urilc travaillait toujours, et restait près de ses parents. Mais si I personne occupait, immobile, la même place qu'au para- !, son âme s'était envolée, libre, ressuscitée, radieuse; les s de cette étroite demeure ne la contenaient plus : elle avait son essor. Ainsi la douce magie de l'espérance non seuiit embellit l'avenir, mais encore s'empare du présent, et >on prisme tout-puissant métamorphose l'aspect de toutes ('S. Cette pauvre maison était toujours morne et sombre me depuis vingt ans... mais une seule pensée, glissée au 1 du cœur d'une femme, en avait fait un palais. 0 rêves gérances! dussiez-vous fuir toujours comme les nuages s s'enfuient dans le ciel, passez! passez dans notre viel... lui qui ne vous a pas connus est mille fois plus pauvre que lui qui vous regrette.
Ainsi s'écoula pour Ursule un temps bien heureux, î iis un jour arriva où Maurice, en entrant dans le petit 11, dit à sa fiancée :
— (( Mon amie, hâtons notre mariage; le rég^iment va chai g-er de g-arnison : il faut nous marier pour que vous partie avec moi. »
— (( Allons-nous loin, Maurice? »
— (( Etes-vous donc eiFrajée, ma chère Ursule, de voir u nouveau^ pays, un autre coin du monde? Il y en a de plii beaux que celui-ci. »
— « Ce n'est pas pour moi, Maurice, mais pour mes parents ils sont très vieux pour faire un long- voyage ! »
Maurice resta immobile devant Ursule. Quoique le voilj épais que le bonheur met sur les yeux eût empêché Maurice dj f i réfléchir, pourtant il savait bien qu'Ursule, pour partager s! destinée errante, devait se séparer de ses parents. Il avait pn! isl vu sa douleur ; mais, confiant dans Tamour qu'il inspirait, ! A avait cru que cet amour dévoué aurait la puissance d'adouci lli toutes larmes dont il ne serait pas la source. Il fallait enfi ler éclairer Ursule sur son avenir, et^ triste de l'inévitable chagrif qu'il allait donner à sa fiancée, Maurice la prit par la mairii la fit asseoir à sa place accoutumée et lui dit doucement : |
— (( Mon amie, il est impossible que votre père et votre mèr ' puissent nous suivre dans notre vie errante!... Jusqu'à pré sent, Ursule, nous avons aimé, pleuré ensemble; nous avon, fait de la vie un rêve, sans aborder aucune question qui eu rapport à ses détails positifs. Le moment est venu de parle de notre avenir. Mon amie, je suis sans fortune, je ne possèd que mon épée. Encore au début de ma carrière, mes appointe ments ne s'élèvent qu'à quelques cents francs, dont Finsuffi sance nous impose à l'un et à l'autre une vie toute de privaj^ tions. J'ai compté sur votre courage. Mais vous seule devez tù suivre, la présence de vos parents dans notre intérieur amène rait une misère impossible : nous n'aurions pas de pain ! »
— (( Quitter mon père et ma mère! » s'écria Ursule.
— (( Laissez-les avec le peu qu'ils possèdent dans cette petit maison; confiez-les à des mains sûres, et vous, suivez votr mari ! ))
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— (( Quitter mon père et ma mère ! répéta Ursule ; mais vous e savez donc pas que ce qu'ils possèdent ne peut suffire à »ur existence ; que, pour payer le loyer de cette triste demeure, ï travaille à leur insu; que depuis ving't ans ils n'ont reçu autres soins que les miens? »
— « Ma pauvre Ursule, reprit Maurice, il faut se soumettre ce qui est inévitable. Vous leur avez caché la perte de leur 3tite fortune; qu'ils l'apprennent maintenant^ puisque cela .t nécessaire. Réglez leurs habitudes sur le bien qui leur reste; T, hélas! mon amie, nous n^avons rien à leur donner! ))
— (( Partir sans les emmener!... c'est impossible! Je vous s qu'il faut que je travaille pour eux !
— (( Ursule, mon Ursule ! reprit Maurice en serrant dans ses ains les mains de la pauvre femme, je vous en conjure, ne us laissez pas égarer par les élans de votre cœur généreux; fléchissez, regardez la vérité en face. Nous ne refusons pas de nner; nous n'avons rien à donner! Nous ne pouvons vivre le seuls ; et encore, parce que vous et moi nous aurons du arage pour souffrir. »
— (( Je ne puis les quitter ! ... » reprit Ursule avec déchirement regardant les deux vieillards endormis dans leurs fauteuils.
— i( Ne m'aimez-vous pas, Ursule?» dit Maurice à sa fiancée.
La pauvre fille ne répondit que par un torrent de larmes. Baurice resta longtemps encore près d'elle. Il lui dit de aces paroles de tendresse; il lui expliqua cent fois leur posin, amena dans son esprit la conviction que ce qu'elle avait ré était impossible, entra dans les détails de l'existence future ses parents, puis la quitta, après lui avoir prodigue mille us affectueux. — Elle l'avait laissé parler sans lui répon-
Jrsule, restée seule, appuya sa tetc sur sa main et demeura mobile des heures entières. Hélas! le tardif bonheur qui était briller un instant sur sa vie s'enfuyait; les doux rêves, amis de toutes les âmes jeunes, absents pour elle depuis si giemps, n'ét.iicut revenus que pour partir encore! L'oul)li,
le silence, Tobscurité reprenaient possession de cette existent que le bonheur leur avait un instant disputée. — La nuit s'ç coula ainsi. Que se passa-t-il dans Fâme de la pauvre fille Dieu l'a vu. Elle, elle n'en a rien dit sur la terre.
Aux premières lueurs du jour, elle tressaillit, ferma la fen(| tre restée ouverte depuis la veille au soir^ et pâle, tremblantl de froid et d'émotion, elle prit du papier, une plume, ( écrivit :
« Adieu, Maurice! Je reste près de mon père et de mamèr( Ils ont besoin de mes soins et de mon travail ; les abandonm! dans leur vieillesse, ce serait les faire mourir. Ils n'ont plil que moi dans le monde! Ma sœur, à son heure dernière, meïe a confiés et m'a dit : (( Au revoir, Ursule ! » Je ne la reverrà pas, si je ne remplissais pas mes devoirs.
(( Je vous ai très aimé! je vous aimerai toujours; ma vie i sera plus qu'un souvenir de vous. Vous avez été bon, g^énéreui mais, hélas! nous sommes trop pauvres pour nous marier ;^ l'ai compris hier!... Adieu! — il faut bien du courage poi écrire ce mot-là! J'espère que votre vie sera douce. Une autî femme, plus heureuse que moi, vous aimera... cela est si façl de vous aimer! Pourtant, n'oubliez jamais tout à fait la pauv| Ursule. Adieu, mon ami. — Ah! je savais bien, moi, que je j pouvais pas être heureuse !
(( Ursule. »
If/If; iinii |le pii }Iaii
J'abrèg'e ce récit. — Ursule revit Maurice, me revit; ma |i toutes nos prières, nos supplications furent inutiles : elle i i voulut jamais quitter ses parents. « Il faut que je travaille péî |pp eux ! » disait-elle. En vain, ayant de l'ég-oïsme à sa place, : |t
lui parlai de l'amour de Maurice, de son bonheur à elle; (j jd^ff vain^ avec une sorte de cruauté, je lui rappelai son âge, riii jaijcf possibilité de retrouver une chance quelconque de changer destinée... Elle pleurait en m'écoutant, mouillant de ses larmi! jjg'ju l'ouvrage qu'elle ne voulait pas interrompre ; puis, la tête bai sée sur sa poitrine, elle répétait à voix basse : « Ils en môu raient; il faut que je travaille pour eux! » Elle exigea de noi ^
la
Siij ,eil |k it( iaiei m\\ M'
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-a mère ne fiit pas instruite de ce qui se passait; ceux pour lels elle se sacrifiait Tignorèrent toujours : un pieux menles trompa sur les causes de la rupture du mariag'e de \v fille. Ursule reprit sa place près delà fenêtre, recommença broderies et travailla sans relâche, immobile, pâle, brisée, las ! Maurice d'Erval avait une de ces âmes sages et urées qui assignent des limites même au dévouement, et lie savent pas entreprendre de sublimes folies; son cœur, mine sa raison, admettait qu'il y eût des choses impossibles, li^ mariage d'Ursule avait eu lieu sans obstacle, peut-être elle pu jusqu'à son dernier soupir croire à l'amour sans mes de son époux : il y a des affections qui ont besoin d'un K min facile; mais une barrière à franchir vint, comme une laie épreuve, mettre en pleine lumière aux yeux mêmes de aurice l'amour qu'il éprouvait : il en vit les limites. ,A[aurice supplia, pleura longtemps, puis enfin se découragea . s éloigna.
!Un jour vint où, tandis qu'Ursule était assise près de la fenê- 0, elle entendit de loin passer une musique militaire, et des is lourds et mesurés retentirent à son oreille. C'était le régicnt qui partait musique en tête. Les fanfares du départ 'uaient, comme un triste adieu, résonner,puis s'éteindre dans lé ruelle qu'Ursule habitait. Tremblante, elle écouta. La musi- :^ie, d'abord éclatante et tout près d'elle, bientôt s'adoucit et éloigna; de loin, elle ne parvint plus à ses oreilles que comme le rumeur incertaine ; puis, de temps en temps, le vent seul apporta jusqu'à elle un son isolé; puis enfin, un silence comet succéda à tous ces chants qui se perdaient dans Tespace. \ dernière espérance de la vie d'Ursule semblait attachée à 5 accords qui résonnaient au loin... elle fuyait, s'éloignait, éteignait avec eux I — La pauvre fille laissa tomber sa broirie sur ses genoux, et cacha sa figure dans ses deux mains; travers ses doigts quelques larmes coulèrent. Elle resta ainsi nt que l'on entendit le bruit des pas et de la musique du ginient ; puis elle reprit son ouvrage... Elle le reprenait pour ulc sa vie!
Le soir de ce jour d'éternelle séparation, de ce jour où l g-rand sacrifice fut consommé, Ursule, après avoir donné à se parents les soins qui terminaient chaque journée, s'assit au pie( du lit de sa mère et se pencha vers elle, fixant sur elle ui reg'ard que Faveug-le ne pouvait voir humide de larmes. Lu prenant doucement la main, la pauvre fiancée abandonné murmura d'une voix émue :
— (( Ma mère, vous m'aimez, n'est-ce pas? Ma présence vou fait du bien? mes soins vous sont doux, ma mère ? N'est-ce pas vous souffririez de me quitter? »
L'aveug-le tourna la tete du côté de la muraille, et dit :
— « Mon Dieu! Ursule, je suis fatiguée; laisse-moi dont reposer. »
Ce mot de tendresse qu'elle était venue demander commt unique récompense de son douloureux dévouement ne fut prononcé. La vieille aveugle s'endormit en repoussant la ma| que sa fille lui tendait. Mais entre les deux rideaux de sei^j verte de l'alcôve, il y avait un Christ en bois bruni par î temps. Ses pauvres mains, que nul ami ne voulait presser su: la terre, Ursule les tendit vers son Dieu,et,s'ag'enouillant prèi^ du lit de l'aveugle, elle pria long-temps. |
Depuis lors, Ursule devint plus pâle, plus silencieuse, pliifî immobile que jamais. Les nouvelles larmes emportèrent le;! dernières traces de sa jeunesse et de sa beauté; elle vieillit erj quelques jours. j
A personne maintenant elle ne pouvait plaire ; mais, l'eut-; elle pu, Ursule ne Teût pas désiré, (c Tout est dit I » était uncj phrase qu'elle avait déjà prononcée; mais, cette fois-là, ellcj}| avait tristement raison, tout était dit pour elle. lî
On n'entendit plus parler de Maurice d'Erval. Ursule lui|| avait plu comme un g^racieux tableau dont la mélancolie avait ému son âme ; en s'éloig^nant, les couleurs du tableau pâlirent, puis s'effacèrent. Il oubfia.
Hélas! que de choses s'oublient dans la vie ! Pourquoi le ciel
APPENDICE
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li il |)ei'inis que, pour bien des cœurs, Tamour s'éleig^oît par ilude de se voir, n'a-t-il pas du moins accordé à ceux qui jiareiit la faculté de se pleurer long-temps? Mon Dieu! la
• ([ue tu as faite est souvent bien triste I
! i an après ces événements, la mère d'Ursule tomba ma- Son mal n'était pas du genre de ceux pour lesquels il ' des remèdes : c'était la vie qui s'en allait sans secousse, déchirement. Ursule veilla près du lit de sa mère, puis <m dernier soupir avec sa dernière bénédiction.
^ A ton tour, iMarthe ! dit Ursule, notre mère est près de éiintcnant, conduis-la vers Dieu! »
Puis elle vint s'agenouiller près du vieillard qui restait seul. !ui fit prendre le deuil sans qu'il parût sans apercevoir : le deuxième jour après la mort de la pauvre aveugle, -d on eut enlevé le fauteuil où elle était restée assise tant lées près de son vieux mari, le vieillard se tourna vers la vide et cria : « Ma femme ! » Ursule lui parla, essaya distraire, il répéta : (( Ma femme ! » et deux larmes rou- 1 sur ses joues. Le soir on lui porta sa nourriture ; mais luurna la tête et, d'une voix triste, les yeux fermés sur la
vide, il dit encore : « Ma femme ! » ; suie, au désespoir, essaya tout ce que sa douleur et sa esse purent lui suggérer... le vieillard idiot, penché vers l oit où était le fauteuil de l'aveugle, et refusant toute riture, les mains jointes, regardait Ursule en répétant lie un enfant qui supplie pour obtenir ce qu'il désire : i femme ! »
1 mois après il se mourait.
L's derniers instants, quand le prêtre appelé près de lui ;i de le faire penser à Dieu, son créateur, un moment où cette intelligence mourante parut se raminer, car le lard joignit les mains et regardale ciel. Mais une dernière il s'écria : «Ma femme » comme s'il l'avait vue planer auiis de sa tête.
u moment où l'on emporta de la petite maison grise le cer-
cueil de son père, Ursule murmura : « Mon Dieu j'avais méril qu'ils vécussent plus longtemps! » ;
Et Ursule resta seule pour toujours. V
Tout cela s'est passé il y a bien des années. Il m'a fallu qui ter la petite ville de X. .., quitter Ursule. — J'ai voyag^é. Mil! événements se sont succédé dans ma vie, sans eliacer de mo souvenir l'histoire de cette pauvre fille. Mais Ursule, comtï ces âmes brisées qui refusent toute consolation, se fatigua c m'écrire. Après de vains efforts pour la porter à pleurer c loin avec moi^ j'ai perdu sa trace.
Qu'est-elle devenue ? Existe-t-elle ? Est-elle morte ?
Hélas ! la pauvre fille n'a jamais eu de chances heureuse/ je crains qu'elle ne vive encore!
Ce simple récit est fini. — Peut-être ne pourra-t-il avo d'intérêt que pour ceux qui ont connu Ursule; peut-être tableau fidèle de cette vie de souffrances n'apportera- t-il qu'^ moment d'ennui aux heureux de ce monde... Mais lorsqpi pour secourir le malheur, quelques pages ignorées, écrit^ l'écart, durent se changer en humble offrande, cette triste liî toire revint à ma mémoire. Je me suis dit : « Pauvre femn dont la vie fut inutile, dont le dévouement fut sans résulta que le récit de tes larmes devienne l'obole offerte au malhei| Morte ou vivante, Ursule ! que ton âme ait un mouvement! joie... Ce que tu as souffert apportera une aumône à ceux (} pleurent aujourd'hui comme tu pleurais autrefois, et tou aumône, quelque humble qu'elle soit, fait un peu de bien s la terre et ne s'oublie pas dans le ciel. »
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