CHAPITRE PREMIER SAINTE-BEUVE ET M^^ VICTOR HUGO
I. — Premières relations de Sainte-Beuve avec Mme Victor Hugo.
— Elle ne fait d'abord aucune attention à lui. — Portrait de Sainte-Beuve par Jules Olivier et Lamartine. — Date de la séduction de M"^® Victor Hugo. — Joseph Delormeei les Consolations,
— « Le Gyt^ne de Léda » et les six mois célestes de Sainte-Beuve.
— Béranger trouve que Joseph Delorme s'est consolé trop tôt. — Le danger du mysticisme chez la femme. — Pour échapper à Tamour dont il est pris, Sainte-Beuve se met à voyager. — Son excursion aux bords du Rhin avec Boulanger. — Lettres désolées que lui écrivait Victor Hugo pendant son voyage. — Accueil qui lui est fait à son retour. — Victor Hugo le choisit comme parrain de sa fille Adèle. — La brouille éclate entre eux. — Cause de celte brouille. — Sainte-Beuve amoureux de Mme Victor Hugo. — Lettres (jue Victor Hugo lui écrit à ce sujet. — Rapprochement de courte durée. — Les angoisses de Victor Hugo. — Il prie Sainte- Beuve de voyager pendant quelque temps. — Sainte-Beuve refuse d'aller en Italie, en Allemagne et en Belgique, pour ne pas s'éloigner d'elle, — Réconciliation suivie d'une rupture définitive.
II. — M'ne Victor Hugo continue de voir Sainte-Beuve. — Ils vont ensemble aux noces de Victor Pavie, à Angers et à Nantes. — Récit de ce voyage fait par Pierre Foucher à sa sœur. — Mme Victor Hugo et Sainte-Beuve chez les Ursulines, à Nantes. — Les Chants du crépuscule et Juliette Drouet. — Lettres que Sainte- Beuve adresse à ce sujet à Pavie et à Béranger. — Les roses et les lis de ce recueil de vers. — Oui avait renseigné Sainte-Beuve sur la part faite à Juliette dans ce livre ? — Duel manqué entre lui et Victor Hugo. — Caractère de M'^o Victor Hugo. — Traits de sa bonté. — Cause directe de sa rupture avec Sainte-Beuve. — C'est cnrore le, mysticisme (jui agit sur elle. — La première communion de Léopoidiiie. — Madame de Pontivij, — Histoire de ce petit roman. — Une visite d'Alfred Asseline à Mme Victor Hugo
à Guernesey. — Mine Victor Hugo, après avoir rompu, ne revint pas. — Chagrin de Sainte-Beuve. — Lettre qu'il écrivait de Lausanne à Xavier Marmier, en 1887. — Après la catastrophe de Villequier, il refuse de se réconcilier avec M. et Mme Hugo. HL — Histoire du Livre d'amour, — Testament de Sainte-Beuve à ce sujet. — Pourquoi ce livre terminé depuis 1887 ne fut imprimé qu'en i843. — Alphonse Karr en révèle l'existence et le dénonce dans les Guêpes, — Un article malheureux. — Sainte- Beuve distribue confidentiellement quelques exemplaires du Livre d'amour à trois ou quatre dames de ses amies. — Impression que laisse cette lecture à la duchesse de Rauzan et à Mme Allart de Meritens. — Paul Chéron offre ce livre secret à la Bibliothèque Nationale. — Notes inédites que Sainte-Beuve y mit de sa main. — Pièces du Livre d'amour publiées par lui dans ses Poésies complètes, — Caractère odieux de ce livre. — Les poètes du xvie siècle et leurs dames. — Pourquoi nommer sa Muse ? — Ce qui fait du Livre d'amour un livre de haine. — Vers composés par Victor Hugo en vue de cette publication. — Gomme quoi on eût mieux fait de ne pas brûler la correspondance de Mme Victor Hugo avec Sainte-Beuve. — Conclusion.
Je ne connais pas de chapitre d'histoire littéraire plus difficile à écrire que celui-ci. C'est au point que j'ai hésité longtemps à l'entreprendre. Mais, à la réflexion, il m'a paru qu'il était aussi impossible de passer sous silence la liaison de Sainte-Beuve avec M"*^ Victor Hugo, que celle de Victor Hugo avec Juliette Drouet — toutes proportions gardées, d'ailleurs.
Sainte-Beuve n'a-t-il pas dit lui-même que M^^ Victor Hugo futla seule amie constante qu'il ait eue dans le monde romantique (i) et que s'il y aliéna un moment sa volonté et son jugement, ce fut par l'effet d'un charme — qui n'était autre que le sien (2)? N'est-ce pas elle qui, après lui avoir inspiré les chants mystiques des (7o/25o/a/io/z5, lui inspira la nouvelle assez énigmatique de i¥arfam(? dePontivy et les vers SQnmûsàn Livre d'amour? Ces trois ouvrages,
(1) Corresp. de Sainte-Beuve, t. II, p. 47-
(2) Port-Royal, t. II, p. 5i3.
ET M'îlP VICTOR HUGO
qui marquent en quelque sorte les trois étapes de la passion de Sainte-Beuve pour M'^^ Victor Hug-o, appartiennent à riiistoire littéraire et relèvent de la critique, puisque les deux premiers sont dans toutes les mains et que le troisième, pour n^avoir pas été mis dans le commerce, est à la Bibliothèque Nationale où chacun peut le lire.
Et pourquoi ne dirais-je pas tout ce que je sais et tout ce que je crois, quand ce sont précisément les lettres de Victor Hugo à Sainte-Beuve qui m'ont déterminé à ouvrir l'enquête consciencieuse et approfondie dont je livre aujourd'hui le résultat au public? M. Jules Troubat m'écrivait naguère qu'il regrettait de n'avoir pas détruit ces lettres, lorsqu'il céda les papiers de Sainte-Beuve à M. le Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. Bien loin de partager son regret tardif, j'estime qu'en ne les détruisant pas il a rendu un service inappréciable aux futurs historiens de l'Ecole romantique. Reste à savoir s'il a aussi bien servi la mémoire de son maître ! Mais, comme ce n'est pas lui qui a publié ces lettres fâcheuses, sa responsabiUté se trouve diminuée d'autant. Au surplus, je ne vois pas qu'elles aient jusqu'à présent fait grand tort à la mémoire de Sainte-Beuve :. il y en a une autre qui en a souffert beaucoup plus et à laquelle on aurait bien dû penser, quand on fit cette publication. Car, s ces lettres ne prouvent pas que M'^^^ Victor Hugo fut la maîtresse de Sainte-Beuve, elles établissent de façon certaine qu'à un moment donné elle fut séduite — ce qui est déjà trop, — et si on ne peut les citer comme pièces justificatives du Livre d'amour ^ elles en sont à tout le moins l'avertissement.
Je raconterai donc ce roman — car c'en est un, et je n'en sais guère de plus douloureux — depuis le commencement jusqu'à la fin, en m'efPorçant d'éviter le
reproclio que M. Jules Troubat fit à Pons après avoir lu son livre sur Sainte-Beuve et ses inconnues (i).
Et d^abord — pour expliquer la séduction exercée par Sainte-Beuve surM'^^ Victor Hugo, il nous faut remonter à Forigine des relations qui s'établirent entrele jeune critique du Globe et le jeune poète des Odes et Ballades.
Nous avons vu qu'ils avaient fait connaissance au mois de janvier 1827. Dans les premiers temps, M"^® Victor Hugo évitait, paraît-il, de se mêler à leurs conversations. Tout entière à son mari et à ses enfants, elle semblait absorbée par ses devoirs et ne faisait aucune attention à Sainte-Beuve (2), se contentant de lui demander des nouvelles de sa mère et de le saluer gracieusement à l'arrivée ou au départ. Il était si laid! dira-t-on.Le faitest qu'il n'était pas beau, comparé surtout à Victor Hugo, qui ressemblait, à vingt-cinq ans, à un jeune dieu. « De taille moyenne et de figure peu régulière, sa tête pâle, ronde, était presque trop grosse pour son corps. Le nez grand, mais mal fait, les yeux bleus, lucides et d'une grandeur variable, semblaient s'ouvrir quelquefois davantage. Ses
(1) Ce reproché, le voici, j'en ai relevé les termes sur la couverture de l'exemplaire que Pons lui avait envoyé : « Je donnerai pour épigraphe à ce livre de Pons ces lignes tirées de son étude surProudhon dans son volume intitulé : Coups de plume indépendants j p. i8 : « Le sujet aurait demandé « une plume plus délicate ; mais il n'est pas mal que de temps à autre un « poing vigoureux crève ces ballons gonflés de vide et y flanque de grands (( coups de couteau, quand les coups d'épingle n'ont pas suffi. » Pons s'est retrouvé de la famille de Proudhon par la hure, c'est un marcassin. »
(2) Je dois dire ici qu'elle était extrêmement distraite et qu'il lui arriva plus d'une Ibis de s'attirer les gros yeux de son mari, voire ses réprimandes, par ses sorties intempestives, quand, après une absence d'esprit plus 014 moins longue, elle se mêlait tout à coup à la conversation.
LT M»it^' VICTOU HUGO
I cheveux, roug-e blond, très abondants alors, étaient à la ' )is raides et fins. En somme, dit Juste Olivier à qui j emprunte ce portrait daté <^e iSSo, Sainte-Beuve n'était pas beau, pas même bien. (( Toutefois, ajoute-t-il, sa figure n'avait rien de désagréable et finissait môme par plaire (i). » Et puis il apportait dans le commerce de la vie un charme contenu et à demi voilé, « l'insinuant et Tart de relever à ses yeux la femme qui glisse, de lui voiler sa faute, de lui ennoblir sa fail)lesse. Il était à cet âge où Texcès des espérances confuses, des passions troublantes se dissimule mal sous un stoïcisme apparent, où l'on a Tair de renoncer à tout, parce qu'on est à la veille de tout sentir (2) ».
Et Lamartine, qui le fréquentait dès cette époque, nous dit qu'en 1829 Sainte-Beuve était « un jeune homme pâle, blond, frêle, sensible jusqu'à la maladie et poète jusqu'aux larmes (3) ».
Que fallait-il de plus pour toucher le cœur d'une jeune femme qui, sans se bien connaître encore, était tendre, religieuse et profondément mystique ?
M. Emile Faguet, analysant au moment de leur publication les lettres de Victor Hugo à Sainte-Beuve, fixait la date de la séduction de M'^^^ Victor Hugo à l'année 1828. Veut-on savoir pourquoi? parce qu'il avait rcmanjué qu'en 1829 et dans la première moitié de i83o Sainte-Beuve voyageait beaucoup, a II est probable, disait-il, qu'il sent le besoin de se secouer et de s'étourdir. H va partout, au Rhin, en Allemagne, à lloucn, à la Manclie, ce qui n'a jamais été beaucoup dans son caracjlère. Il est probable qu'il se dépayse, qu'il se déracine.
(i) Souvenirs de Juste Olivier.
( •■) Pons, Sainte- Itcaue cl ses inconnues^ p. 66. • 1 Les Ilartnonics, commealaire Je la pièce dodiv'c à S iiult-lit^ivo.
Il est problable qu'on lui a dit : (( Voyagez ! » On nous a dit à tous : « Voyagez !» à un certain moment de notre vie. C'est un mot assez désagréable à entendre (i). »
Cette interprétation est certainement très ingénieuse ; . je crois pourtant que M. Emile Faguet n'est pas tout à fait dans le vrai, et que, pour y atteindre, il aurait dû reculer d'un an la date de la séduction. Nous savons, en effet, par Sainte-Beuve lui-même que Tattitude réservée de ]y[me Victor Hugo à son égard dura deux ans (2) ; d'autre part, il résulte d^une lettre qu^il écrivait à l'abbé Barbe, le 26 juillet 1829, que c'est à partir de la publication de Joseph Delorme — laquelle eut lieu au commencement de cette année-là — qu^'il revint « par le sentier de l'art et de la poésie » aux idées religieuses de sa première jeunesse (3).
Jusqu'alors il avait cherché sa voie, au hasard des circonstances et comme au petit bonheur, faisant de la médecine et du journalisme, et tout à coup, après la mise au jour de son Tableau du XVI^ siècle, se mettant à voyager à droite, à gauche et même très loin, non pas tant pour secouer les idées amoureuses qui pouvaient lui passer par la tète, que pour son instruction et son plaisir. A la fin de l'année 1828, nous le voyons s'informer aupi^ès de son camarade Loudierre du programme de la licence ès-lettres. Théodore Jouffroy et Amédée Thierry, qui professaient à la faculté de Besançon, avaient entrepris de l'attirer dans cette ville, et bien que la province lui causât une secrète horreur, dans l'impossibilité où il était de
(1) Revue Bleue du i4 novembre 1896.
(2) Dites, comprenez-vous ce présage et pourquoi Il fallut l'avertir et la tirer vers moi ; Pourquoi ce fut ainsi durant deux ans peut-être, Nos regards s'effleurant sans qu'amour en pût naître ?
(Le Livre d'amour. — A. Ad.)
(3) Corresp. de Sainte-Beuve^ t. Il, p. 14.
' p;^gner sa vie à Paris, il se disposait à aller les rejoin- ' (Ire (i). Or, je ne sache pas que M"^^ Hugo fût pour ([uelque chose dans cette détermination. Elle l'engageait ' si peu à voyager à cette époque que^ Tannée suivante, ' lorsque, pour échapper au mal d'amour qu'il ressentait en sa présence, il prit Thabitude de se réfugier des " semaines entières à Honfleur ou à Rouen, chez Ulric ' Gutlinguer, elle fut la première à s'en plaindre. ' Que s'était-il donc passé dans Tintervalle ? Nous l'aurions deviné, si Sainte-Beuve n'avait pas pris la peine de ' nous l'apprendre. Le livre de Joseph Delorme avait scan- ^ dalisé les âmes chrétiennes, M"^^ Victor Hugo peut-être ^ plusqu'aucune autre. N'ai-je pas dit qu'elle était très catho- ' lique et qu'elle avait édifié Dubois, du Globe, la première fois qu'il l'avait vue, dans une scène renouvelée de la
■ Sainte-Famille? On ne sait pas grand'chose sur sa mère, et • je ne pourrais pas dire quelle était la couleur de son âme, ' mais je sais que son père était d'origine bretonne, qu'il
■ était foncièrement religieux et que, sur le tard, quand sa t retraite lui eut fait des loisirs {2), il composait des chants ' d'église et rêvait d'être marguillicr de Fourqueux, sa ^ paroisse (o). M'"^ Victor Hugo avait donc de qui tenir (4). s Aussi prêcha-t-elle Sainte-Beuve de son mieux en vue de
j (i; Corrcsp. de Sainte-Beuve, t. I, p. i3.
(2) M. Foucher était chef de bureau à la Guerre et logeait à l'Hôtel des e Conseils de guerre, rue du Cherche-Midi.
i3) Cf. Th. Pavie. Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires. (4/ Quand il mourut (en i8/i5), elle écrivait àVictorPavie : «Mon père est e mort coinine il avait vécu, en saçe et en chrétien, entouré de ses enfants. J'ai ou s;i df-rnifTc étreinte qui était son adieu, si ce mot d'adieu peut servir I l où ceux qui vont dans un autre monde vivent plus que jamais en nous. Je n'ai pas eu de désespoir, ainsi que dans ma première épreuve (la mort Iraçique de sa fille Léopoldine et de son mari), mais un grand abattement de découragemerii, la seconde phase de ces sortes de soufl'rances. Mon boulet est alourdi, ce que je ne croyais pas possible. En traînant ce boulet, il faut lever les yeux en haut : c'est ce que je m'etîorce de faire. » { Victor Pavie, ta jeunesse, ses relations littéraires.)
lui rendre la foi qu'il avait perdue. Au lieu de se défendre, Sainte-Beuve se laissa faire. Sermonné par une si jolie bouche, la religion lui parut séduisante. Il y retrouva une beauté de cœur entrevue dans les extases pieuses de son enfance, il fut sensible à cette affection mêlée de coquetterie et de pudeur qui, tout en faisant naître le désir, savait le contenir sans le désespérer. Bref, « par un restant de mœurs chevaleresques, de sentiments à la troubadour, il brida son impatience, vécut d'amour pur pendant six mois et mangea son pain à la fumée du rôti (i). »
Ainsi s'exprime cette mauvaise langue de Pons, qui, cette fois, me semble avoir vu juste.
N'a-t-il pas dit lui-même que s'il avait fait en son temps un peu de mythologie chrétienne, ç'avait été pour lui (( comme le cygne de Léda, un moyen d'arriver au cœur des belles et de filer un tendre amour (2) » ?
Voilà donc l'explication des six mois célestes qu'il a célébrés sur tous les tons et qui, à l'en croire, furent, pour M"^^ Victor Hugo, six mois de tourments.
Ces six mois de bonheur — s'il est vrai que « notre bonheur n'est qu'un malheur plus oumoins consolé », comme dit le bonhomme Ducis, qui ne se doutait guère qu'un jour Sainte-Beuve lui emprunterait ce mot pour en faire l'épigraphe de la pièce initiale des Consolations ; — ces six mois de bonheur pour l'un et de tourments pour l'autre, pas n'est besoin d'en chercher très loin les deux extrémités chronologiques ; nous n'avons qu'à ouvrir les Consolations pour être immédiatement renseignés sur ce point.
Joseph Delorme avait paru au mois d'avril 1829. La
(1) Sainte-Beuve et ses inconnues^ p. 76.
(2) Corresp. de Sainte-Beuve, t. 1, p. 822.
ET M>»(^ VIGTOtt HUGO
première pièce des Consolations étant du mois de mai suivant, on voit que le charme avait opéré presque tout de suite. Déranger trouvait même qu'il avait agi un peu trop lot ( I ) . En ce temps-là, Victor Hugo habitait encore, rue Notre-Dame-des-Champs, à deux pas de chez Sainte- Beuve, et celui-ci, qui était devenu le familier de la maison, venait voir souvent la femme d'Olympio, dans Taprèsraidi, quand elle était seule, pour la désennuyer et causer plus librement avec elle. Et de quoi parlaient-ils? Ecou- ^ lez, Sainte-Beuve va nous le dire.
) J'entre pourtant; et Vous, belle et sans vous lever, Me dites do m'asseoir ; nous causons, je commen
^ A vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense, Ma jeunesse déjà dévorée à moitié Et vous me répondez par des mots d'amitié;
u Puis revenant à vous. Vous si noble et si pure. Vous que, dès le berceau, Famoureuse nature
^ Dans ses secrets desseins avait formée exprès
Plus fraîche que la vig-ne au bord d'un antre frais. Dorée comme un parfum et comme une harmonie ; Fleur qui deviez fleurir sous les pas du g-énie ;
î). Nous parlons de vous-même, et du bonheur humain, Comme une ombre, d'en haut, couvrant votre chemm, De vos enfants bénis que la joie environne, De l'époux, votre orgueil, votre illustre couronne ;
ir^ Et quand vous avez bien de vos félicités Epuisé le récit, alors vous ajoutez
■0 Triste, et tournant au ciel votre noire prunelle:
M Savez-vous une crainte que j'ai? lui ccrivait-il au mois de mars i83o, ! ) 1110 vos Consolations ne soient pas aussi recherchées du commun des , rs (jue les infortunes si touchantes du pauvre Joseph, qui pourtant ont ^ ' iiil et si fort la criti(jue en émoi. Il y a des gens qui trouveront que Sous n'auriez pas dii vous consoler sitôt; gens égoïstes, il est vrai, qui se I luirent aux soufVrances des hommes d'un heau talent, parce que, disent-ils, ' misère, la maladie, le désespoir sont de honncs muses. Je suis un peu de fcs mauvais cœurs... » [Les OonsolalionSj Jugements et témoignages, Poè^ fe« complètes, éd.Galmann Lévy, t. II, p. 119.)
(( Hélas ! non, il n'est point ici bas de mortelle (( Qui se puisse avouer plus heureuse que moi
Mais à certains moments, et sans savoir pourquoi, « Il me prend des accès de soupirs et de larmes ; (.( Et plus autour de moi la vie épand ses charmes, (( Et plus le monde est beau, plus le feuillag^e vert, (( Plus le ciel bleu, l'air pur, le pré de fleurs couvert, (( Plus mon époux aimant comme au premier bel âg-e, 0 Plus mes enfantsjoyeux et courant sous l'ombrage, (( Plus la brise légère et n'osant soupirer, a Plus aussi je me sens ce besoin de pleurer (i). »
Cette situation n'était pas nouvelle. Ce n'est pas la première fois que l'excès même du bonheur rend l'âme rêveuse, mélancolique et plutôt triste. Seulement^ ce qui compliquait ici la situation, c'est queM"^^^ Victor Hugo, au lieu du réconfort dont elle avait besoin, malgré sa vertu, pour sortir indemne de la crise de mysticisme où elle venait d'entrer, trouvait dans l'ami qui lui confiait ses pei nés une âme malade et d'autant plus dangereuse qu'elle était très voluptueuse et très vicieuse au fond. George Sand, qui plus tard devait le prendre comme confesseur, disait de Sainte-Beuve^: « Son âme a quelque chose d'an gélique, et son caractère est naïf et obstiné comme celui d'un enfant (2). » C'est là précisément ce qui constituaii le danger de ses relations avec M™^ Hugo. Tout d'aborcj elle prit un plaisir extrême à recevoir ses épanchementî et à lui faire la leçon; elle attendait l'heure de sa visite avec une impatience chaque jour plus grande ; quand tardait, elle était inquiète; s'il ne venait pas, elle se per dait en conjectures, et le lendemain, c'étaient des ques tions àn'enplus finir, accompagnées de tendres reproches Au bout de quelque temps de ce régime, il arriva ce qu
(1) Les Consolations. Poésies complètes^ t. il, p. i5.
(2) Lettre à Alfred Taltet du 22 mars i834.
ET MȔ<^ VICTOR HUGO
dev ait arriver. Sainte-Beuve s'éprit d'amour pour sa confidente, et celle-ci éprouva pour lui une sympathie qui, de proche en proche, à la faveur des circonstances, se changea en un sentiment beaucoup plus accentué et infiniment plus doux.
Rendons-lui justice, Sainte-Beuve , qui n'avait pas encore aimé pour de bon (i), semble avoir voulu jeter de l'eau sur le feu dès qu'il sentit la première brûlure. II commença par espacer ses visites, inventant toutes sortes de raisons pour s'excuser, et puis il se remit à voyager de plus belle, tout en écrivant le roman à' Arthur j dans l'espoir qu'en changeant d'air il changerait aussi de sentiments, et qu'en répandant son mal sur le papier il en déchargerait son cœur. Mais vous allez voir la malchance et comme les événements, gros ou petits, contrarient quelquefois nos desseins. Quand il partit pour le Kliin au mois d'octobre 1829, il avait été convenu que ses amis de la rue Notre-Dame-des-Champs lui écriraient poste-restante à Strasbourg et qu'ils répondraient à toutes ses lettres. Sur ces entrefaites, Victor Hugo tomba malade et faillit perdre la vue. Sa femme, qui durant sa maladie tenait la plume, oublia-t-elle, volontairement ou non, d'écrire à Sainte-Beuve? Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en arrivant à Strasbourg il ne trouva aucune lettre d'elle, que ce n'est qu'à Reims, à la veille de rentrer à Paris, qu'il en reçut un« de Victor Hugo en réponse à celles qu'il leur avait adressées de Dijon, de Besançon et
^ ^i) Il disait à Ernest Fouinet, dans la pièce des Consolations à lui dédiée :
Oh! moi, si jusqu'ici j'ai tant gëmi sur terre,
C'est plutôt jusqu'ici d'avoir aimé trop peu I Et il avait donné comme épigraphe à celte pièce de vers cette phrase des Confessions de saint Augustin : « Nondum amabam et amare amabam; qucrebam quid amarcm amans amare. »
sainte-bf:uvè
de Worms, et que cette contrariété ne fit qu aviver la flamme qui le dévorait.
((... Ainsi, lui disait Victor Hugo, rien de notre pensée, rien de notre tristesse ne vous a accompagné, durant votre voyage! Vous n'avez pas vu à quel point tout ici a été rempli de votre absence, combien nous avons parlé de vous, pensé à vous, qu'il n'y a plus de bonne soirée rue Notre-Dame-des-Ghamps, depuis que vous n'y êtes plus, plus de canapé, plus de coin du feu, plus de causeries, que vous nous avez manqué pour tout. Vous n'avez rien su de tout cela, vous, mes deux amis les plus chers (i), et si vous en avez deviné quelque chose, cette absurde lacune de Strasbourg est venue dérouter votre amitié et la faire douter delà mienne. Gela n'est-il pas désolant? Dépêchez-vous donc bien vite d'arriver à Reims et de lire ce que j'écris ici.
« Au reste, vous m'avez encore porté bonheur. Votre troisième lettre m'a rendu mes yeux. G'est la première chose que j'aie lue depuis votre départ, et avec la lettre pour Boulanger, ceci est la première chose que j^écris. Cette lettre vaudrait d'être moins insignifiante. Les vôtres font notre joie, et nous les relisons sans cesse : G'est un journal charmant de votre voyage mêlé de bonnes et tendres pensées pour nous.
(( Hélas ! mon pauvre ami, hors vos lettres, il ne m'est guère venu de joie du dehors depuis trois semaines. Tout s'assombrit autour de nous. Nous voilà revenus comme à nos premiers jours de lutte et de combat. Ges misérables Janin et Latouche, postés dans tous les journaux, épanchent de là leur envie et leur rage et leur haine. Ils ont fait une défection fatale dans nos rangs au moment décisif.
(i) Boulanger, avec qui Sainte-Beuve avait fait ce voyage.
« La vieille école qui ne soufflait plus a repris rofi^ensive... Othello a réussi cependant, non avec fureur, mais autant qu'il le pouvait et grâce à nous! Ma conduite en cette occasion a tout à fait ramené Alfred de Vigny et nos Shakespeariens; cela du moins est un bien; mais à la caverne des journaux et dans Tantre des coulisses une double cabale s'organise contre moi et ne fait que s'aiguiser sur Othello pour Heniani. Voilà où nous en sommes. Cela est bien triste, comme vous voyez. On nous fait payer bien cher l'avenir. Mais arrivez vite, et pour quelques jours du moins je n'y penserai plus...»
Cette lettre où le cœur déborde, comme dans toutes celles que Victor Hugo écrivit alors à Sainte-Beuve, nous donne une idée de la joie avec laquelle notre voyageur fut accueilli à son retour. S'il est vrai que les absents ont souvent tort, on peut dire qu'ils ont toujours raison quand ils reviennent auprès de ceux qui les désirent. Oui sait même si Sainte-Beuve n'eut pas trop cruellement raison dans cette circonstance! Il s'est vanté, dans le Livre d'amour^ d'avoir commis à ce moment ; chez Victor Hugo un acte intime dont les conséquences auraient été irréparables. Jusqu'à preuve du contraire — et les preuves ataviques, qui nous ont été fournies longtemps après et d'une manière absolument inattendue, semblent donner à Sainte-Beuve un éclatant démenti — j'aime mieux croire, pour son honneur, qu'il a pris cela sous son bonnet... pour corser ou dramatiser un peu son roman avec Adèle. En tout cas, c'est déjà trop qu'il ait commis cet acte de vantardise !...
Sachez donc que neuf mois après M'"® Victor Hugo donna le jour à une petite fille qui reçut le nom de sa mère et dont Sainte-Beuve fut le parrain!
Quand l'enfant vint au monde, « unpeuaprèsla mitraille
et la canonnade de Juillet (i) «.Je poète des Consolations était encore chez Guttinguer qu'il ne quittait plus depuis les derniers jours de Tannée 1829, c'est-à-dire depuis que les six mois célestes avaient pris fin. Et il se trouvait si malheureux « de n'être pas être aimé comme il aurait voulu l'être », qu'il écrivait à Victor Pavie:(( Priez pour moi et aimez-moi un peu, car je souffre d'horribles douleurs à Tâme ; toute ma poésie refoulée, tout mon amour sans issue s'y aigrissent et me dévorent. Je suis redevenu méchant (2). »
Nous venons de voir qu'il n'assistait pas à la bataille qui fut livrée mvV Othello d'Alfred de Vigny. Il prit part, cela va sans dire, à celle qui se livra sur Heruani au mois de février i83o ; il fut même un des organisateurs de la victoire ; mais comment expliquer son absence au moment où Victor Hugo transporta ses pénates de la rue Notre-Dame-des-Champs à la rue Jean-Goujon ?
« Si vous saviez, lui écrivait Victor Hugo, le 1 6 mai 1 83o, combien vous nous avez manqué dans ces derniers temps I combien il y a eu de vide et de tristesse pour nous, même en famille comme nous vivons, même au milieu de nos enfants, à emménager ainsi vous dans cette déserte ville de François PM Comme à chaque instant, vos conseils, votre concours, vos soins nous manquaient, et, le soir, votre conversation et toujours votre amitié 1 C'est fini. L'habitude est prise dans les cœurs. Vous n'aurez plus désormais, j'espère, la mauvaise volonté de nous déserter ainsi. Voilà une épreuve qui sera bonne, et la Normandie nous sauvera de la Grèce... »
J'ai déjà dit que Sainte-Beuve avait eu la pensée de
(1) Corresp. de Victor Hugo. — - Lettre à Victor Pavie du 16 septembre i83o.
(2) Victor Pavie, sa jeunesse^ ses relations littéraires.
ET Mnie VICTOR HUGO
suivre Lamartine en Grèce, quand il avait été question de lui confier l'ambassade d'Athènes, mais ce que Victor HuîTO ne savait pas, c'est que dans le même temps il refusa d'accompagner Lamennais à Rome et David d'Angers à 'Weimar, par amour pour sa femme et pour ne pas s'éloigner d'elle (i). S'il l'avait su, il aurait compris pourquoi, un an après, Sainte-Beuve refusa également d'aller faire un cours à Liège. Est-ce que tous les amoureux ne se ressemblent pas? Ne raconte-t-il pas lui-même, dans une de ses Lettres à la Fiancée, que Chateaubriand voulait l'attacher à l'ambassade de Londres, mais qu'il refusa, paîrce qu'il aurait fallu la quitter. « Et j'aurais aimé autant mourir, s'écriait-il. Aller si loin de toi, mener une vie brillante et dissipée eût été impossible pour moi! »
Cependant, le jour approchaitoù de gros nuages allaient se lever dans le ciel jusqu'alors serein du poète des Feuilles d'automne, et où, 'pour la première fois de sa vie^ ce jeune homme, à qui tout avait réussi et dont tant de gens étaient jaloux, allait s'écrier: je ne suis plus heureux!... Comment s'aperçut-il du manège de Sainte- Beuve autour de sa femme ? D'où lui vint ou qui lui donna le premier éveil ? Un jour que j'en parlais à l'un de ses exécuteurs testamentaires, il me dit que Victor Hugo, étonné de ne plus voir Sainte-Beuve, était allé un matin chez lui (il habitait alors rue Notre-Dame-des- Ghamps) lui demander l'explication de sa bouderie, et que Sainte-Beuve, après une certaine hésitation et mis au pied du mur, avait fini par lui avouer qu'il était amoureux de sa femme, ce qui, bien loin de fâcher Victor Hugo, l'avait fait éclater de rire!...
Cette historiette me trouva sceptique, et je ne pus
(i Vuir au tome l'-r de cet ouvrage, cliap. Hï, p. 109.
m'empêclier de faire remarquer à mon interlocuteur qu'elle n'était guère vraisemblable.
Relisons les lettres de Victor Hugo à Sainte-Beuve et cherchons-y des indications qui nous mettent sur la voie. La première qui nous frappe est datée du 4 novembre i83o. La voici :
« Je viens de lire votre article sur vous-même (i) et j'en ai pleuré. De grâce, mon ami, je vous en conjure, ne vous abandonnez pas ainsi. Songez aux amis que vous avez, à un surtout, à celui qui vous écrit ici. Vous savez ce que vous êtes pour lui, quelle confiance il a en vous pour le passé comme pour Tavenir. Vous savez que votre bonheur empoisonné empoisonne à jamais le sien parce quil a besoin de vous savoir heureux. Ne vous découragez donc pas! Ne faites pas fi de ce que vous avez de grand, de votre génie, de votre vie, de votre vertu. Songez que vous nous appartenez et qu'il y a ici deux cœurs dont vous êtes toujours le plus constant et le plus cher entretien.
(( Votre meilleur ami,