VICTOR
« Venez nous voir ! »
Cette lettre, évidemment, suffirait à détruire l'anecdote que je viens de rapporter. Unmari^ fût-il le plus innocent de la création et eût-il la plus grande confiance dans sa femme, n'irait pas dire à Tami qui lui aurait fait une confidence de cette nature: « Tai besoin que vous soyez heureux^ venez nous voir ! » Ce serait lui dire : puisque ma femme est nécessaire à votre bonheur, vous pouvez la prendre.
Mais voici une autre lettre du 8 décembre, qui va nous permettre de soulever un coin du voile :
(i) Article paru dans le Globe du 4 novembre i83o. Voir à l'appendice. '
ET M'"C VICTOU HUGO
(( Pouvez-voiis croire que je parle de vous légèrement ? i\û pu vous dire inconstant pour des affaires d'art ou d'autres misères, mais point pour des affaires de cœur. N'ensevelissons point notre amitié ; gardons-la chaste et sainte comme elle a toujours été. Soyons indulgents l'un pour Tautre, mon ami. J'ai ma plaie, vous avez la vôtre. L'ébranlement douloureux se passera. Le temps cicatrisera tout. Espérons qu'un jour nous ne trouverons dans tout ceci que des raisons de nous aimer mieux. Ma femme a lu votre lettre. Venez me voir souvent. Ecrivez-moi toujours. Songez (\yjL' après tout vous n'avez pas de meilleur ami que moi. »
Nous n'avons pas les lettres de Sainte-Beuve et c'est une perte irréparable, car il est impossible, avec la plus grande perspicacité du monde, d'en deviner les choses essentielles sous les phrases quelque peu mystérieuses de celles de Victor Hugo. Cependant, il n'est pas douteux que le critique avait fait au poète certaines confidences. Autrement ce dernier n'aurait pas dit : « J'ai ma plaie, vous avez la Apôtre ! » Mais de quelle plaie voulait-il parlez ? S'était-il aperçu dès ce moment-là que sa femme n'était plus la môme pour lui? Peut-être; en tout cas, il ne soupçonnait pas encore Saint-Beuve d'en être la cause, puisqu'il l'invitait à venir le voir souvent et à lui écrire toujours (i) !
(i) On a prétendu que Victor Hugo avait besoin avant tout de l'encens de Sainte-Beuve, et celui-ci dans une page de ses Cahiers a dit en pensant à son ancien camarade : « S'il veut obtenir de vous un service qui liai te sons am()nr-[)ropre, rhomme grossier est bonime à faire intervenir près de vous dans la conversation le nom de sa femme, pour peu (|u'il se doute que vous en (Hes un peu amoureux ; il ne voit aucune indélicatesse, mais seulement une ruse très permise à cela. » Ce sont là des allégations gratuites, auxquelles pour ma part je refuse d'ajouter foi, parce qu elles sont démenties par ce (jue nous savons du caractère de Victor IIu^io et de ses sentiments, dans la première partie, tout au moins, de sa vie. r)ue plus tard, après ses triom-
c( Vous faites bien de m'écrire, mon ami, lui mandaitil encore le 24 décembre, vous faites bien pour nous tous. Nous lisons vos lettres ensemble, ma femme et moi, et nous parlons de vous avec une profonde amitié. Les temps que vous rappelez sont pleins de douceur. Croyezvous qu'ils ne reviennent jamais ? Moi, je Tespère. Allez, j'aurai toujours joie à vous voir, joie à vous écrire. Il n'y a dans la vie que deux ou trois réalités, et l'amitié en est une. Mais écrivons-nous, écrivons-nous souvent. Ce sont nos cœurs qui continuent à se voir. Rien n'est rompu. »
Et moi je dis : Quelle est cette énigme?
Quelques jours après, Sainte-Beuve, à l'occasion du nouvel an, envoyait des jouets aux enfants de Victor Hugo qui, pour l'en remercier, l'invitait à dîner le surlendemain par un petit billet se terminant ainsi : « i83o est passé I »
« Je ne connais pas grand'chose de plus touchant et de plus exquis que ce (( i83o est passé! » dit M. Emile Faguet. Et moi, je ne connais rien de plus poignant et de plus douloureux. Songez donc que les Feuilles d'automne, Henianij les Consolations sont de i83o, et que c'est dans cette année, glorieuse entre toutes, que Sainte-Beuve publia sur le peu de sûreté des amitiés humaines les pages saisissantes qu'il devait si cruellement vérifier (i).
L'année i83i ne fut pas, d'ailleurs, plus heureuse pour Victor Hugo que l'année i83o. Elle était à peine com-
phes, il ait été d'humeur à sacrifier l'amour à la gloire, c'est bien possible, mais en 1829 il était trop amoureux pour préférer la gloire à l'amour.
(i) Lire la lettre-préface des Consolations et la pièce Vde ce recueil dédiée à Mi^e 'Victor Hugo et datée de juillet 1829, qui commence par ces vers :
Un nuage a passé sur notre amitié pure.
Un mot dit en colère, une parole dure
A froissé votre cœur, et vous a fait penser
Qu'un jour mes sentiments se pourraient effacer.
ET Ml^iC VICTOR HUGO
mcnci^e, qu'il acquit la certitude que ce qui avait son amour pouvait avoir cessé de Taimer! Comment cela? par quel moyen ? par quelle surprise? C'est ce que personne ne saurait dire, les trois intéressés ayant emporté ce secret dans la tombe. Cependant, j'incline à croire que Victor Hugo arracha un jour à sa femme, à force de la questionner, l'aveu de son amour pour Sainte- Beuve.
((Le i3 mars, il écrivait à ce dernier — et toutes ces lettres qui se suivent à des distances plus ou moins rapprochées, disent assez que, sans être brouillés positivement, ils ne se voyaient presque plus :
(( Je ne vous ai pas vu hier soir, mon ami, et vraiment ç'a été un chagrin. J'ai tant de choses à vous dire, tant de peines que vous me faites à vous conter, tant de prières a vous faire, mon ami, du plus profond de mon cœur, pour vous, Sainte-Beuve, qui m'êtes plus cher que moi, j'ai tant besoin que vous me disiez encore que vous m'aimez pour le croire, qu'il faudra que j'aille un de ces matins vous chercher et vous prendre pour causer longuement, profondément, tendrement, de toutesces choses avec vous. N'avez-vous pas quelquefois l'idée que vous vous trompez, mon ami? Oh ! je vous en supplie, ayezla, c'est la seule prise qui me reste peut-être encore sur vous. Nous en causerons, n'est-ce pas? »
Un autre que Sainte-Beuve aurait été touché par ces tendres reproches. Lui non, car plus rien désormais de ce qui concerne Ifugo ne pourra le toucher. Au contraire, comme s'il était furieux d'avoir été démasqué, il n'aura que des paroles amères à lui adresser en guise de consotion, jusqu'à ce qu'il finisse par le prendre en haine. .X Je suis devenu méchant! »
Cependant, le 1 8 mars, Victor Hugo lui écrivait de non-
veau : « Mon ami, je n'ai pas voulu vous écrire sur la première impression de votre lettre. Elle était trop triste et trop amère. J'aurais été injuste, à mon tour. J'ai voùlu attendre plusieurs jours. Aujourd'hui, je suis du moins calme, et je puis relire votre lettre, sans trop raviver la profonde blessure qu'elle m'a faite. Je ne croyais pas, je dois vous le dire,quece qui s'est passé entre nous, ce qui est connu de nous deux seuls au monde, pût jamais être oublié, surtout par vous, par le Sainte-Beuve que j'ai connu. Oh 1 oui, je vous le dis avec plus de tristesse encore pour vous que pour moi, vous êtes bien changé ! Vous devez vous souvenir, si vos nouveaux amis (i) n'ont pas effacé jusqu'à l'ombre de l'image des anciens, vous devez vous souvenir de ce qui s'est passé entre nous dans l'occasion la plus douloureuse de ma vie, dans un mo^ ment où fai eu à choisir entre elle et vous, rappelez-vous ce que je vous aidit^ ce que je vous ai proposé, ce que je vous ai offert, vous le savez, avec la ferme résolution de tenir ma promesse et de faire comme vous voudriez ; rappelez-vous cela et songez que vous venez de m'écrire que dans cette affaire j'avais manqué envers vous d'abandon, de confiance, franchise. Voilà ce que vous avez pu écrire trois mois à peine après. Je vous le pardonne dès à présent.
« 11 viendra peut-être un jour où vous ne vous le pardonnerez pas.
(( Toujours votre ami malgré vous,