‹ Sainte-Beuve, documents inéditsChapitre 7 sur 45 · OUI · texte numérisé non relu

OUI

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je vous disais : Partez! Est-ce que vous ne comprenez pas bien tout ceci, Sainte-Beuve? Où est notre confiance, notre mutuel épanchement, notre liberté d'aller et de venir, notre causerie intarissable sans arrière-pensée? Rien de tout cela. Tout m'est un supplice à présent. L'obligation même qui m'est imposée par une personne que je ne dois pas nommer ici d'être toujours là quand vous y êtes, me dit sans cesse et bien cruellement que nous ne sommes plus les amis d'autrefois. Mon pauvre ami, il y a quelque chose d'absent dans votre présence qui me la rend plus insupportable que votre absence. Au moins, le vide serait complet. Cessons donc de nous voir, croyez-moi, encore pour quelque temps, afin de ne pas cesser de nous aimer. Votre plaie est-elle cicatrisée ! Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que la mienne ne l'est pas. Chaque fois que je vous vois, elle saigne. Vous devez trouver quelquefois que je ne suis plus le même, n'est que je souffre avec vous maintenant. Cela m'irrite :ontre moi d'abord et surtout, puis contre vous, mon pauvre et toujours cher ami, et enfin contre une > autre Jont c'est peut-être aussi le vœu que je vous exprime Jans <:ette lettre. De toutes ces soufTrances du cœur, il > échappe toujours, quoi que je fasse, quelque chose au iehors; et cela nous rend tous malheureux, plus malleureux qu'avant de nous être revus. Cessons donc de lous voir en ce moment, afin de nous revoir un jour, le olus tôt possible et pour la vie. L'éloignement de nos juartiers, l'été, les courses à la campagne, qu'on ne me rouve jamais chez moi, voilà des prétextes suffisants 3our le monde. Quant à nous, nous saurons à quoi nous m tenir, nous nous aimerons toujours, nous nous écrions, n -est-ce pas? Quand nous nous rencontrerons queljue part, ce sera une joie, nous nous serrerons la main

avec plus de tendresse et d'effusion qu'ici. Que dites-; vous de tout cela? Ecrivez-moi un mot.

« J'arrête ici cette lettre. Ayez pitié de toutes ces idées sans suite. Cette lettre m'a fait bien souffrir, mon ami Brûlez-la, que personne ne puisse jamais la relire, pas même vous. Adieu.

« Votre ami, votre frère, |îeiil

« Victor. » -

^1 br

« J'ai fait lire cette lettre à la seule personne qui devaitj ^ou' la lire avant vous. » \ m\

Quel drame ! quels accents ! quelle désolation !... Maisj fi'ai Sainte-Beuve — et c'est heureux ! — ne déchira pas plud f^td cette lettre qu'il n'avait déchiré les autres ; et il trouva sur- El le-champ pour y répondre des mots, des choses qui frap- des peut l'esprit et le rassurent. C'est du moins ce qui ressort Sak de la lettre suivante de Victor Hugo, datée du lende- lift main 7 juillet. pè

« Je reçois votre lettre, mon ami, elle me navre. Voua avez raison en tout^ votre conduite a été loyale et par^ Uk faite, vous n'avez blessé ni dû blesser personne, tout est dans ma pauvre malheureuse tête, mon ami ! Je vouslls aime en ce moment plus que jamais, je me hais sans lai moindre exagération, je me hais d'être fou et malade à ce point. Le jour où vous voudrez ma vie pour un-service, vous l'aurez et ce sera peu sacrifier. Car, voyez-vous, je kmi ne dis ceci qu'à vous seul, je ne suis plus heureux. J'ai lisq acquis la certitude qu'il était possible que ce qui a tout mon amour cessât de m'aimer. J'ai beau me redire tout ce que vous me dites et que cette pensée même est une folie, c'est toujours assez de cette goutte de poison pour ? empoisonner toute ma vie. Oui, allez, plaignez-moi, je suis malheureux. Je ne sais plus où j'en suis avec les deu

iîDre, Il'ai sa vil

1%.li Cor;

ET M»n^ VICTOR HUGO 'S g

iir'^s que j'aime le plus au monde. Vous êtes un des deux. Plaignez-moi, écrivez-moi, aimez-moi.

« Voilà trois mois que je souffrais plus que jamais. Vous voir tous les jours en cet état, vous le comprenez, ^emuait sans cesse toutes ces fatales idées dans ma )laie. Jamais rien de tout cela ne sortira dehors, vous ;eul en saurez quelque chose. Vous êtes toujours, n^est- ;e pas que vous le voulez bien ? le premier et le meileur de mes amis. Voilà an jour pourtant sous lequel li 'DUS ne me connaissez pas encore ! Que je dois vous embler fou et vous affliger I Ecrivez-moi que vous lis n'aimez toujours, (^ela me fera dubien. Et je vivrai dans Q! 'attente du jour heureux où nous nous reverrons ! » ir Et Sainte-Beuve, qui comprenait d'autant mieux la folie p le son ami qu'il était fou lui-même et fou du même objet, )r| lainte-Beuve protestait de la pureté de ses sentiments... le itpendant ce temps-là,il composait /'^n/a/zce d'Adèle(i) t deux ou trois autres pièces de vers du Livre (f amour. lOi t quelque temps après (i8 décembre i83i) il écrivait à ar abbé Barbe :

es « J'ai eu bien des douleurs dans ces derniers mois, de jui 3s douleurs qu'on évite en gardant le port de bonne eure. La passion que je n'avais qu'entrevue et désirée, eàî l'ai sentie; elle dure, elle est fixée, et cela a jeté dans ce, la vie uien des nécessités, des amertumes mêlées de ,j( ouceur, et un devoir de sacrifice qui aura son bon effet, Jaiiais qui coûte bien à notre nature... (2). » oui Quel était ce « devoir de sacrifice »? J'ai beau cher- :ou' ,

11; V enfance (V Adèle est fin 9 août i83i ; les pièces suivantes sont de la UI" ôme anii»'e : Trop Longtemps de toi détachée. — Que vient-elle me dire! iiijj er septembre). — Oh / ne les pleure /joint (les lettres brûlées de Sainte- , uvc). — i/i septembre). — // est ici toujours (5 octobre). — Elle me dit ; Jfi '.jour, — I\/ous sommes f mon amie. p^lj (a) Corresp, de Sainte-Beuve, t. HI, p. 19.

cher.je ne trouve pas (i), car à cette époque la paix sem-; blait faite et bien faite entre les deux amis. A quelle con-' dition? C'est là peut-être qu'était le sacrifice. Mais enfini ils avaient recommencé de se voir comme par le passé,' moins souvent et avec moins d'intimité sans doute, mais' ils se voyaient, ils dînaient ensemble, ils prenaient plaisir à s'obliger mutuellement. Tout au plus aurait-on pu remarquer, et je relève cette remarque de Victor Hu^o dans une lettre à Sainte-Beuve en date du 22 août i833, que l'interruption momentanée de leurs rapports avait produit sur eux deux des effets inverses, que, par exemple, Sainte-Beuve aimait moins Hugo qu'en i83o et que Victor Hugo l'aimait presque autant — sinon davantage. Mais, en somme, leurs relations étaient bonnes, y| cordiales, avec quelques nuages par ci par là qui se dis- i sipaient presque aussitôt. Ce n'est qu'en i834, pour des raisons demeurées entre eux, dit Sainte-Beuve, que chacun d'eux enterra de son côté, en silence, ce qui était déji mort en eux (2).

l'en

Ainsi donc, il y eut séduction de M^^ Victor Hugo pa: y Sainte-Beuve. La chose ne saurait faire doute une seul minute. Mais entre la séduction et la chute il y a quel ;

(i) Ou plutôt si, je crois bien deviner, mais la chose est si délicate dire ! • ^

(2; Ce sont les expressions mêmes dont se servait Victor Uu^o dans s lettre de rupture datée du i*^' avril i834 : « Il y a tant de haines et tant d lâches persécutions à partager aujourd'hui avec moi, disait-il, que je con: prends fort bien que les amitiés même les plus éprouvées renoncent et s dénouent. Adieu donc, mon ami. Enterrons chacun de notre côté, en si lence, ce qui était déjà mort en vous et ce que votre lettre tue en moi. Adiei

isi

ET MîïlO VICTOR nUGO 4^

pefois un abîme, comme le plus souvent il n'y a qu'un pas. Ce pas fut-il franchi? Y eut-il chute? C'est ce qu'il st impossible d'affirmer, en l'absence de preuves matérielles, le Livre d'amour devant être écarté comme suspect, et les lettres de M™^ Victor Hugo à Sainte-Beuve ayant été livrées au feu.

Cependant, à défaut des preuves matérielles, il y a les preuves morales qui ressortent de l'enchaînement des faits. Examinons donc la conduite de M"^^ Victor Hugo k l'égard de Sainte-Beuve à partir du moment où la rupture des deux amis fut consommée.

La première chose qui me frappe, c'est qu'elle continua à le voir comme par le passé. Et cela est grave.

Consultez la correspondance de Sainte-Beuve avec Victor Pavie : il y est question à chaque instant de Victor Hugo et de sa femme. Victor Hugo ne peut faire un pas, aller aux Roches ou ailleurs, que Pavio n'en soit informé. C'est au point que Pavie s'était douté de l'intrigue amoureuse de Sainte-Beuve, et qu'il en avait conçu un vif chagrin. Au commencement del'année i835, Sainte- Beuve lui mande qu'à l'occasion du jour de Tan, il a donné comme cadeau à sa filleule (Adèle Hugo) la propriété de a deuxième édition des Consolations, et que son père 'en a remercié par un serrement de main dans une rencontre. Quelques mois plus tard, apprenant que Pavie va se marier, il s'empresse de lui demander s'il en a fait part à M""*^ Hugo. Le jour du mariage arrivé, il prend la diligence d'Angers où M^'^^' Hugo le rejoint avec son père et salilleLéopoldine(i). Victor Hugo empêché, onverratout

(i ; Il all.'jit souvnil aux Roches, dans la vallcc de Bicvre, chez M. Berlin, du Journal des Ih'hdts.

(.'») Sur ce voyai^e de M»»» Victor Hugo à Angers, il y a, dans Victor

à rheure par qui, s'était faitreprésenteràla cérémonie par ses deux anges (i). Et Sainte-Beuve passa de si douces heures aux Rang-eardières (2) et de si douces encore à. Nantes où il alla se promener avec M^^^^ Victor Hug"0, sa fille et son père, quelle 26 septembre^ il écrivait à Pavie qu'il avait plus fait de vers dans ces deux derniers mois (c'est-à dire depuis son mariage), qu'il en avait plus imaginé et projeté, que celane lui était arrivé depuis longtemps (3).

Mais voici qui est plus grave encore :

Le 3 septembre de la même année, Sainte-Beuve écrivait à Béranger : « Il se prépare ici une saison assez

Hugo intime^ par Alfred Asselinc son cousin, des détails très circonstanciés et tout à fait intéressants. J'en extrais les lignes qui suivent :

« Victor Hug'O et sa fille prirent à Chartres l'horrible diligence qui portait le courrier de Vendôme et du Mans, et comme elles faisaient leur entrée dans la ville d'Angers, elles rencontrèrent le célèbre critique qui arrivait par la levée de la Loire ».

J'ai dit que M. Foucher, son père, accompagnait M"'^ Hu^o. Le surlendemain du mariage de Pavie, ils allèrent tous ensemble à Nantes par le bateau à vapeur, et voici en quels termes M. Foucher racontait cette excursion à sa sœur, à la date du 3 août i835 : «... M. de Sainte-Beuve (sic) était aussi agité que moi. Il ne se rappelait plus les vers charmants de Joachim du Bellay qu'il nous avait récités en face du non moins charmant village de Liré-sur-Loire, patrie de ce poète... Les auberges de Nantes regorgeaient et nous n'avons trouve place qu'au grand hôtel de France où, log-és seigneurialement, nous avons, bien malgré nous, payé en seigneurs. Mais le point le plus saillant pour Adèle de notre court séjour à Nantes a été la découverte qu'elle a faite de toute une nichée de tantes et de cousines par les Hugo dans le couvent des UrsuHnes où je l'ai conduite. Elle a trouvé là la sœur et la tante de M^^^ Hugo (sa belle-mère), plus la fille et la petite-fille du frère de la même. Toutes ces bonnes filles l'ont accueillie avec une vive tendresse au point qu'Adèle leur a fait une seconde visite avant de partir, quoique la distance tût assez considérable. Sainte-Beuve présent aux scènes du couvent avait aussi lui les larmes aux yeux. »

Le lendemain, ils étaient de retour à Angers, et ils assistaient, à Saint- Barthélemy, non loin de cette ville, à la fête du retour des noces de Victor Pavie; enfin, la 7 août, ils reprenaient la route de Paris en passant par Tours et Blois où ils se séparèrent. Je ne m'étonne plus que ce voyage ait laissé un si doux souvenir à Sainte-Beuve.

(1) Lettre de Victor Hugo à Pavie. Pendant ce temps-là, il visitait la Brie et la Champagne.

(2) Propriété de V. Pavie aux environs d'Angers.

(3) Th. Pavie ; Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires.

■ littéraire, assez poétique même; nous allons avoir dans une quinzaine un volume lyrique de Hugo. Il y aura des lÉvers A' amour; malgré toutes les hésitations, il se décide à son coup de tète, et bien que ce soit une unité de plus vie qu'il brise dans sa vie poétique (l'unité domestique après i% la politique et la religion), peu importe à nous autres 05 frondeurs des unités et au public qui ne s'en soucie plus guère : les beaux vers, comme seront les siens, je n'en doute pas, couvriront et glorifieront le péché (i). » Et le 26 septembre, au cours de la lettre que j'ai i- citée plus haut, il disait à Pavie :

?z « J'ai vu peu de monde depuis mon retour. M"^^ Hugo est aux Roches, chez M. Bertin, avec son mari et ses enfants; son volume à lui (de vers) s'imprime. Il y en a beaucoup à cette belle Dalila. Il a accommodé tout cela comme il peut, et à la chinoise, avec l'amour conjugal des Feuil/es crautomne qu'ilne veut pas rompre officiellement. Mais il y aura éclat, je pense, et curiosité maligne très enjeu lors de cette publication (2). »

Je ne sais pas si vous avez fait la même réflexion que moi en lisant ces fragments de lettres, mais je me suis demandé par qui Sainte-Beuve avait été si bien renseigné sur le contenu des Chants du crépuscule et, tout bien considéré, il m'a paru que ce ne pouvait être que par M"'* Victor Hugo, aucune des pièces de ce recueil, j'entends de celles que visait Sainte-Beuve, n'ayant été publiée précédemment dans une revue quelconque, et Victor Hugo n'ayant pas l'habitude de communiquer ses pièces en manuscrit. On m'objectera peut-être qu'une indiscrétion avait pu être commise par Renduel ou par un prote (le l'imprimeur, mais comme Juliette Drouet n'était

il) Portraits contemporains, <'(!. de iHOr), l. I, p. (2) Voir l'appendice de ce volume.

nommée ni désignée nulle part, cette hypothèse doit être écartée, surtout après ce qui va suivre.

Depuis le carnaval de 1833, Victor Hugo qui, jusquelà, avait été relativement sage, s'était laissé prendre aux rets d'une princesse de théâtre, celle-là même que Sainte- Beuve appelait une Dalila (i). Et cette passion furieuse avait bouleversé complètement sa vie. Lui qui naguère se montrait si jaloux de sa femme, il l'abandonna tout d'un coup sans se préoccuper des conséquences, s'affichant, se compromettant à plaisir avec la plus belle et la plus nulle des interprètes de sa Lucrèce Borgia. Sainte- Beuve qui était à l'affût ne manqua pas d'exploiter la situation. Quoi de plus naturel, d'ailleurs, que M^^^ Victor Hugo en ait éprouvé un profond chagrin, et qu'elle ait pris pour confident et pour consolateur l'ami qui l'avait séduite dans les circonstances que nous venons de voir et à qui elle était demeurée fidèle — malgré tout? Il se peut que, plus tard, avec le temps qui vient à bout de toutes nos peines, elle se soit résignée à n'être plus que la veuve de son mari, et nous savons que, pour excuser sa conduite envers elle, elle disait que Juliette Drouet était bien plus faite qu'elle pour le comprendre ! II se peut qu'après le coup d'Etat, quand vinrent les années d'exil, elle ait accepté que Victor installât sa maîtresse à deux pas de sa porte, qu'il dinât chaque soir chez elle et qu'il y conduisît ses amis et jusqu'à ses enfants. Il se peut même qu'elle soit arrivée, dans son détachement graduel de tout, à tendre la main à sa rivale et que, dans un banquet fameux, elle ait poussé la magnanimité et le pardon des offenses jusqu'àportersa santé — au dessert!... Mais, dans les commencements, elle fut et se montra ce

(i) Voir à l'appendice le récit de sa première nuit avec Juliette Drouet.

que sont toutes les femmes en pareil cas. Et quand les Chenils du crépuscule furent sur le point de paraître, il n y a rien d'étonnant à ce qu'elle ait feuilleté les épreuves d'une main curieuse pour voir la place que les roses occupaient à côté des lis {Date lilia).

C/est donc elle, à mon avis, qui renseigna Sainte-Beuve sur la part accordée dans ce recueil à Tamour adultère. Est-ce à dire que je la soupçonne d'avoir inspiré l'article inconvenant qu'il publia quelque temps après sur les Cliants cla crépuscule? A Dieu ne plaise. Je serais plutôt porté à croire que cet article fut, en partie, cause du refroidissement qui précéda leur rupture définitive. On sait qu'il faillit amener un duel entre Victor Hugo et Sainte-Beuve et que si ce duel n'eut pas lieu, ce fut grâce à l'intervention de Renduel, derrière qui agissait M'^** Victor Hugo. Elle avait toujours espéré qu'elle réconcilierait son mari avec son ancien camarade, car elle s'en voulait d'avoir été la cause première de leur brouille et elle passait son temps à mettre de l'huile dans tous les rouages où Victor mettait du vinaigre. «Moi et le fer, nous sommes ennemis,» disait-elle un jour à UlricGuttinguer(i). Elle avait raison, tous ceux qui l'ont connue s'accordent à dire qu'elle était extrêmement bonne (2) et qu'elle avait une âme d'enfant (3). Donc, quand elle vit que Sainte-Beuve

(1) Lettre inédite du i5 juin iSSq.

(?) Kllc poussa mèrne la bonté jusqu'à 1 oubli de soi-même dans deux ou trois circonstances, notamment dans l'affaire Biard. On sait que Victor Hu;^o fut pris un jour en tbigrant délit avec la femme du peintre Biard, à qui il faisait la cour depuis lonî^temps. Mais ce qu'on ne sait pas, c'est que le inari offensé ne retira sa plainte contre le poète, qui était alors pair de Fr.'inec, rpie sur les instances réitérées de M"^® Victor IlujS^o et que c'est elle qui alla délivnT sa rivale à la prison de Saint-Lazare, où elle attendait sa mise en jut^cment.

(3) Un trait de son bon cœur. En 1849, W^nry Mûrier était tombé dans une misère noire. Pour lui venir en aide, M">o Victor Hugo ne se contenta pas d'écrire aux ministres qu'elle connaissait, elle pria Auguste Vacquerie

coupait les ponts derrière lui, elle s'en montra très contrariée (i). Mais la vraie raison pour laquelle elle se détacha de Sainte-Beuve ne serait pas là, d'après lui, et il nous faudrait la chercher ailleurs.

Consultons le Livre rf'a/nowr; il renferme à sa dernière page un sonnet très suggestif et qui appelle toute notre attention. Le voici :

Insensé, qu ai-je fait ? Voyant le mal sacré Dévorer tout mon cœur et me brûler comme Elle, J'ai voulu, sans atteinte à la flamme éternelle, Diminuer pourtant l'incendie eftaré.

J'ai voulu, sur l'autel tout de foudre éclairé, Allumer un rayon pour l'absence fidèle, Et plus également ménager l'étincelle, La lampe vigilante et qui luit au degré.

J'ai voulu de Didon ou de Phèdre ou d'Hélène Faire, ô ma Laure aimée, une plus douce Reine, Pour elle aussi plus douce et pour le cher vainqueur;

Souriant, se plaisant aux tristesses légères, Chantant sa mélodie au fond des jours sévères... Je voulais la nuance et j'ai gâté l'ardeur I

Ainsi, à s'en rapporter à ce témoignage enveloppé de mystère, la cause immédiate et déterminante de la rup-

de l'amener chaque soir, sous un prétexte ou sous un autre, rue de la Tourd'Auvergne, où Victor Hugo habitait à ce moment. Et chaque soir, après dîner, elle arrangeait une partie de cartes où, d'un commun accord, tout le monde perdait, sauf Henry Murger, qui ne revenait pas de sa chance et put attendre amsi le retour delà fortune. Je tiens cette anecdote d'Auguste Vacquerie lui-même.

(i) Lui-mênae avait si bien conscience de la faute irréparable qu'il avait commise en écrivant cet article, qu'il mandait àPavie en i836 : « Hugo s'est réconcilié avec Dumas. Pour nous, je le regrette, nous sommes sérieusement fâchés, et cela durera, du moins je ne crois pas qu'il y ait raccommodement possible. Il y a des articles entre nous, articles qu'il est impossible d'annuler ou de retrancher. » [Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires.)

ET Mnifi VICTOR HUGO

tiire de M'^^ Victor Hugo avec Sainte-Beuve aurait été a purement pliysiologique ! Mais était-ce bien là la rais son? N'aurait-elle pas été plutôt mystique ? Le mysticisme chez certaines natures de femme amène parfois . des retours étranges : telle qui succomba dans une crise de religiosité aiguë se relève après la satiété ou même quand son ardeur n'est pas encore éteinte et se donne entièrement à Dieu. Quoi qu'il en soit, il est certain que ]\jme Victor Hugo eut une nouvelle crise de mysticisme aux approches de la première communion de sa fille Léo[)oIcline. Elle qui avait peu à peu désappris le chemin de l'église, ou tout au moins du confessionnal, on la vit, à Fourqueux, édifier toutes les âmes pieuses — à commencer par le curé de la paroisse. Et comme les relations de on mari avec Drouet n'étaient un

secret pour personne, tout le monde disait que c'était pour s'en consoler qu'elle s'était jetée dans la dévotion.

Elle écrivait à Pavie le 6 septembre i836 : « C'est après-demain, 8 septembre, que mon petit ange reçoit le plus beau des sacrements : que Dieu veuille qu'elle soit heureuse et qu'elle vive dans la vertu, seule source du bonheur (i) ! »

Cependant, Sainte-Beuve ne pouvait se résigner à ne plus la voir, car il l'aimait profondément. 11 disait à l'abbé Marbe le i^^* octobre i836 : (( Il est aussi des douleurs, une douleur, qu'en causant avec toi il me serait difficile de ne pas toucher; je la toucherai seulement, ô mon ami, respectant ta profession grave et scrupuleuse; je la toucherai pourtant et tu me la pardonneras, car elle est le fond de mon cœur, et puis la douleur, religieuse^ metit (jdrcUc^ consacre^ purifie^ expie beaucoup {'j). »

[ i] Victor Pauiey sa Jeunesse^ ses relations littéraires, h.) Carres/), de Sairite-Iieuve, t. lU, p.

Le temps n'était plus où il adressait à Adèle Tadmi' rable sonnet que voici :

SI quelque blâme, hélas ! se glisse à l'orig-ine En ces amours trop chers où deux cœurs ont failli, Où deux êtres, perdus par un baiser cueilli, Sur le sein l'un de l'autre ont béni la ruine ;

Si le monde, raillant tout bonheur qu'il devine, N'y voit que sens émus et que fragile oubli ; Si l'ange, tout d'abord, se voilant d'un long pli, Refuse d'écouter le couple qui s'incline;

Approche, ô mon Amie, approche encor ton front, Serrons plus fort nos mains pour les ans qui viendront, La faute disparaît sous sa constance même.

Quand la fidélité, triomphant jusqu'au bout,

Luit sur des cheveux blancs et des rides qu'on aime,

Le Temps, vieillard divin, honore et blanchit tout (i)!

Ces derniers vers pourraient bien avoir été inspirés à Sainte-Beuve par ce passage des Mémoires d'outretombe où Chateaubriand, parlant de la fidélité de Saint- Lambert et de Mme d'Houdetot, dit : « II suffit de tenir bon dans la vie pour que les illégitimités deviennent des légitimités. On se sent une estime infinie pour l'immoralité parce qu'elle n'a pas cessé d'être et que le temps Ta décorée de rides (2). »

En tout cas, ces vers me rappellent une anecdote des plus piquantes que j'ai lue dans Victor Hugo intime^ par Alfred Asseline.La voici résumée en quelques lignes. Un jour qu'Alfred Asseline, dans un de ses voyages à

(1) Pièce du Livre d'amour publiée à la suite de Joseph Delorme. . Poésies complètes, t. î, p. 284.

[2) lMémoires d' outre-tombe^ t, II, p. 3o5, éd. Biré.

ET M^e VICTOR HUGO

Guernesey, était allé voir M"^^ Hugo, il la trouva seule au salon.

— Tu ne dîneras pas ici ce soir, lui dit-elle.

— Et pourquoi pas?

— Parce que ces Messieurs dînent chez M'^^ Drouet. Ces Messieurs, c'étaient Victor et ses fils. Et comme

Asseline s'offrait à tenir compagnie à sa cousine.

— Non, dit-elle songeuse et triste, va dîner avec Victor, tu lui feras plaisir.

Asseline approcha alors son fauteuil près du sien, et ils s'oublièrent dans des causeries sans fin.

(( Le jour baissait, nous n'échangions que de la tristesse.

— « Ah! bien! va-t-en, me dit-elle, tu me ferais pleurer.

(( Je fis quelques pas vers la porte. Elle me rappela.

— « Tu m'écriras le vers que tu citais tout à l'heure :

(( Le Temps, vieillard divin, honore et blanchit tout! »

Asseline ne savait pas évidemment que ce vers qu'il appliquait,pourlesexcuser, à Victor Hugo etM"^^ Drouet, avait été fait — cruelle ironie des choses! — par Sainte- Beuve pour M"^^ Victor Hugo, et que c'était ce souvenir qui venait de lui arracher des larmes.

J'ai dit que Sainte-Beuve ne pouvait se résigner à ne plus la voir.

Pendant quelque temps, il la harcela de toutes les manières et lui adressa des lettres désespérées qu'elle laissa sans réponse. A laiin, pour essayer de la reconquérir, il eut recours à un moyen tout romanesque : il imagina d'écrire en vue d'elle seule une petite nouvelle, dans l'espoir qu'elle la lirait et qu'elle en partagerait le sentiment. Cette nouvelle parut dans la lieviie des Deux Mondes du

i5 mars 1887 sous le titre de Madame de Pontivy et scandalisa quelque peu Vinetj quand elle lui tomba sous les yeux. Il faut dire qu'il était facile à scandaliser. Je viens de relire ce petit roman : le sujet n'a aucun rapport avec rhistoire de M"^^ Hug-o, mais le tempérament de M°^^ de Pontivy semble avoir été pris au vif sur le sien. Et le début de l'ouvrage nous jette en plein dans la situation où Sainte-Beuve se débattait avec elle.

« Non, s'écrie-t-il, il n'est pas vrai que l'amour n'ait qu'un temps plus ou moins limité à régner dans les cœurs; qu'après une saison d'éclat et d'ivresse un déclin soit inévitable ; que ciiic/ années, comme on l'a dit, soient le terme le plus long assigné par la nature à la passion que rien n'entrave et qui meurt ensuite d'elle-même... Quand les souvenirs déjà anciens et en mille façons charmants se sont mêlés et pénétrés, quand les cœurs sont restés fidèles, un accident, une froideur momentanée, ne sont pas irréparables. L'amour, comme tout ce qui tient à la pensée, ne saurait être à la merci d'un jeu du dehors, d'un tort sans intention; il ne se brise pas comme le verre dont le cadre neuf a tout à coup joué sous un rayon ardent ou sous une pluie humide. »

Et pour en convaincre M"^^ Victor Hugo, Sainte-Beuve raconte ce qui arriva à M"^^ de Pontivy. Elle était orphehne et se nommaitM^^^ d'Aulquier. Appelée par une tante à Paris et placée par elle avec la faveur de M"^^ de Maintenon à la maison de Saint-Cyr, elle fut mariée en sortant de pension à un gentilhomme breton, M. de Pontivy,qu'elle accompagna dans ses terres. Ce gentilhomme, ayant commis la faute de conspirer comme tant d'autres nobles contre le gouvernement, était sur le point d'être arrêté, lorsqu'il parvint à s'enfuir en Espagne. Restée seule, M"^^ de Pontivy se retira à Paris chez sa tante,

ET MïïiO VICTOR HUGO 5l

M'"* de Noyon, qui était liée avecles Tencin et les Rohan. Elle y rencontraM. de Mm çay, qui lui fit d'abord une cour respectueuse et auquel elle résista longtemps. Car elle aimait M. de Pontivy , et si ce premier amour était peut-être faible et dépende profondeur, elle ne soupçonnait pas qu'on pût sentir autrement. « L'âme seule lui suffisait ou du moins lui semblait suffire : mais quand Tami lui témoigna sa souffrance, elle ne résista pas, elle donna tout à son désir, non parce qu'elle le partageait, mais parce qu'elle voulait ce qu'elle aimait pleinement heureux !... » C'était là toute la poétique de Sainte-Beuve en matière d'amour et celle qu'il développa avec un réel talent, quoique en pure perte, dans le long siège qu'il livra à la vertu de ^jme d'Arbouville. Fut-il plus heureux avec M^^*^ Victor Hugo?Nous n'en savons que ce qu'il lui aplude nouslaisser entendre. Continuons donc la lecture de cette nouvelle. La liaison de M'^*^ de Pontivy avec M. de Murçay durait depuis des années, quand elle fut traversée par un incident de la même nature que celui qui, d'après Sainte- Beuve, aurait rompu son lien avec M^"^ Victor Hugo. Très ardente, très passionnée, elle s'aperçut un jour ou crut s'apercevoir que M. de Murçay, à la longue, le devenait moins. Elle en éprouva une déception qui, peu à peu, se manifesta dans tous ses actes. « Il y avait des moments plus sombres et comme désespérés, quand le silence de M""' de l^ontivy, après une lettre tendre qu'il avait écrite, se prolongeait trop longtemps. Il errait aux endroits les plus déserts, ne sachant que se redire à lui-même ces mots : Ldlssez-moi^ tout a fui! Et pour continuer sa plainte et la tirer tout entière, il aurait fallu les pleurs d'Or[)hée. )) Mais, comme elle aimait tendrement M. de Murçay, In froideurqu'elie lui témoigna pendant quelque I ' iiips, bien loin de s'accentuer, cessa un beau jour, après

une explication aussi franche que cordiale. « Et, dit Sainte- Beuve, une fois qu'ils se furent raccommodés, ils eurent delà sorte plusieurs printemps, et dans cette harmonie rétablie, il eût été de plus en plus malaisé de distinguer en eux les différences premières. Son ardeur, à elle, laissait les nuances; ses lueurs, à lui, allaient à Tardeur. L'ivresse entre eux régnait plus égale, plus éclaircie, bien que toujours de l'ivresse... Et ils s'avançaient ainsi dans les années qu'on ^tni appeler crépusculaires^ et où un voile doit couvrir toutes choses en cette vie, même les sentiments devenus chaque jour plus profonds et plus sacrés. »

Tel est le thème de Madame de Pontivy. M.^^ Victor Hugo eut-elle connaissance et prit-elle lecture de cette nouvelle? Je ne sais^ mais si elle la lut, il est impossible qu'elle n'y ait pas saisi les allusions faites à son cas : elles étaient, en effet, plus que transparentes. Comme pour mieux dissiper ses doutes, si elle en avait eu, Sainte- Beuve avait pris soin de glisser dans le dernier passage que j'ai cité le premier hémistiche du vers qui a donné son nom à certaine poésie du Livre d'amour, poésie qu'il lui avait adressée quelques semaines auparavant :

Laissez-moi I fout a fui. Le printemps recommence;

L'été s'anime et le désir a lai ; Le sillon et les cœurs agitent leur semejice .

Laissez-moi! tout a fui.

Laissez-moi ! dans nos champs, les roches solitaires,

Les bois épais appellent mon ennui !

Je veux au bord des lacs méditer leurs mystères,

Et comment tout pi'a fui.

Laissez-moi m'égarer aux foules de la ville J'aime ce peuple et son bruit réjoui.

ET M^^^C VlCTOn HUGO

Il double la tristesse à ce cœur qui s'exile, Et pour qui tout a fui.

Laissez-moi ! midi règ'ne et le soleil sans voiles

Fait un désert à mon œil ébloui.

Laissez-moi ! c'est le soir, et l'heure des étoiles ;

Qu'espérer? tout a fui.

Oh ! laissez-moi, sans trôve, écouter ma blessure, Aimer mon mal et ne vouloir que lui.

Celle en qui je croyais, Celle qui m'était sûre^ Laissez-moi ! tout a fui (i) !

Mais M^"^ Hugo ne revint pas (2). Et Sainte-Beuve eut un tel chagrin de sa perte que, neuf mois après, de Lausanne, où il était allé faire son cours sur Port-Royal, il écrivait à Xaxier Marmier : «...L'amour est ajourné ; le reprendrai-je jamais ? Ai-je passé le temps, d'aimer ? — Attendons, oublions surtout, oublions ce que nous avons cru éternel. Voyez-vous, c'est à jamais fini de ce côté que vous savez ; je ne reverrai ni n'écrirai jamais ; j'ai été si blessé d une telle indifférence ! Mais blessé^ cela veut dire que j'en souffre encore (3). »

Et le surlendemain de cette lettre (i^^ janvier i838), il avouait à Vinet, dans une note confidentielle et à propos

(1) Dans le passasse de Madame de Pontivy où se trouve inséré ce dernier vers, Sainte Beuve a mis à la suite : « Il y aurait fallu les pleurs d'Orphée. » En t<*le de la pièce, dans le Livre d'amour, il a mis : « // y faudrait de la musique de ^/ric/f. » Encore un détail qui ne pouvait échapper au re^-ard de M'^e Victor Hugo.

(2) J\'ii di'\i(\n(' ^fadame de J^ontivif ai\a\\ \)av\x le i5 mars 1887 dans la

drs l)eu.r Mo nd es. JJnmois plus tard avait lieu TeQterrementde GabrielleDorval, où Sainte-Ikuve et Victor Hui^o, après s'être évités pendant la cérémonie, montèrent malii^ré eux dans la même voilure avec Fontaney, le mari de 1.1 morte. (Ict incident, (jui lit ^rand bruit alors, n'était pas pour ramener M'"" Victor HuL,^o. Le 3o septembre de la ménie année, Sainle-Beuve écrivait à Pavie : « ... INfaillard vous parlera de Hni;o. Je n'ai vu personne de là, on me laisse, ou autant vaut, et je me crois libre de })arlir et de m'exiier désormais. )) IFrafcment d'une ietlre })ubliée j)ar Frédéric Loliée dans le Correspondant, du 10 mars 1903.)

(3) Corresp. de Sainte-Beuve, t. I, p. 4o. Lettre du 29 décembre 1887.

de Madame de Pontivy ^que « si d'autres souffles lui rapportaient durant quelque loisir des parfums oubliés, il s'y laisserait reprendre », preuve dernière que l'oubli ne s'était pas encore fait dans son âme.

Gependant,il s'efforça de tenir sa parole : il n'écrivit plus et ne revit que longtemps aprèSjSans avoir rien fait pour cela. Nous dirons tout à l'heure dans quelles circonstances. Peut-être même aurait-il dû faire violence à son ressentiment et revoir... après l'affreuse noyade de Villequier. Pavie, qui savait tout, l'avait engagé à ce moment-là « à se réconcilier avec les Hugo, à rentrer dans leurs bonnes grâces par cette large blessure ». Mais il s'y refusa pour des raisons qui n'étaient que des prétextes (i) — ce qui fit dire au frère de Pavie : « On ne peut que blâmer la conduite de Sainte-Beuve en cette circonstance : son extrême susceptibilité faussait parfois son jugement... Il ne lui suffisait pas que Victor Hugo l'invitât à dîner, il fallait que M^^^ Hugo lui témoignât le désir de le revoir. Non, elle ne le voulait pas, elle ne le devait pas ; les relations intimes interrompues depuis 1887, il ne lui convenait pas de les reprendre sur le tombeau de sa fille. On conçoit que Hugo fut très choqué de ce refus, qui cachait un dépit inavouable (2). »

Pourquoi donc, en i843, Sainte-Beuve s'avisa-t-il tout à coup de faire imprimer le livre odieux dans lequel il a

(i) J'ai publié sa lettre au tome 1er Je cet ouvrage, p. i44.

{'i) Théodore Pavie : Victor Pavie, .sa jeunesse, ses relations littéral res. — Cela n'empêchait pas Sainte-Beuve de s'intéresser aux infortune conjugales de M°»e Victor Hugo. En i845, quand son mari l'ut pris en lia grant délit d'adultère avec M"'» Biard, notre critique écrivait à Mad. Juste Olivier: « On ne parle que de cela. Vous, n'en dites rien. Jugez, chère Madame, de mon chagrin et de mon trouble en tout ceci, avec tout ce que vous savez 1 » [Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et M"^^ Juste Olivier.)

célébré ses amours avec « Adèle » ? C'est ce que je vais examiner à présent.

Il y a deux choses, dans cette affaire, qu'il importe de ne pas confondre, si l'on veut être juste. H y a l'impression et la publicité. Si Sainte-Beuve est. responsable de la première, il ne saurait l'être de la seconde, attendu que, dans sa pensée, le Livre d'amour devait, une fois imprimé, demeurer secret jusqu'à la mort des trois intéressés — qui étaient le mari, la femme et lui-même — et qu'il avait pris ses dispositions pour que sa volonté fût exécutée (i). Cela résulte effectivement du testament qu'il rédigea le 19 décembre i843, testament confirmé par un codicille en date du mois d'août i844? et dans lequel il disait en propres termes à Juste Olivier, son légataire universel :

«... Il trouverait dans une armoire (ou ailleurs si je le déplace dans la suite) (2) un ensemble de petits volûmes imprimés ayant pour titre : Livre d'amour, lls'eissureraii de bien recueillir la totalité de ces volumes qui se mon-

(i) 11 écrivait le :>8 janvier i858 à une jeune personne de Genève... « J'ai des vers bien anciens non publiés, non publiables. Gomme cela ne s'adresse ni à une Iris on l'air, ni à une nuaçeusc Elvire, mais à un être fort réel et fort existant, cela n'est ])ubliable et ne le sera peut-être jamais convenablemrnt. Gelui ([ui exécutera a{)rès moi mes volontés sera juge souverain dans sa délicatesse... » {Heuue de Paris, du juillet igo4.)

(a) Dans une lettre datée du 4 août i844, revenant sur ce petit livre, il disait il Olivier : « ... Le petit volume de vers secrets se trouve en presque totalil«' dans une petite chambre non meublée au-dessus de ma chambre à coucher, dans un placard ou armoire, ])rcs de la cheminée à droite, il faudra un certain art [)our le découvrir, mais vous voilà averti, » {Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et M^* Juste Olivier.)

SAINTE-BEtJVE

tent en tout à 2o4 (plus un petit paquet contenant les bons à tirer de ce volume retirés de rimprimerie).Ce chiffre de 2o4 est essentiel, afin que pas un exemplaire ne soit distrait. Parmi les 2o4, un exemplaire est à demi broché en jaune, tandis que les autres, au nombre de 202, sont brochés en vert : il y a de plus, pour faire ce chiffre de 204, un exemplaire en bonnes feuilles non broché !

(( 202 brochés en vert;

« I exemplaire mal broché en jaune ;

« I exemplaire non broché de bonnes feuilles ;

(( plus un paquet des bons à tirer,

<( Mon ami Olivier s'emparerait de ces volumes et les conserverait jusqu'à la mort des deux personnes qui, ainsi que moi, n'en doivent pas voir la publication. Après quoi, il serait libre d'en user à volonté; mon intention expresse est que ce livre ne périsse pas. S'il devait retarder lui-même cette publication, il la recommanderait, après lui, à quelque autre de fidèle et de sûr (i). »

Mais une question se pose immédiatement : pourquoi Sainte-Beuve avait-il attendu jusqu'en i843 pour faire imprimer le Livre d'amour, et quel intérêt, quelle urgence y avait-il à ce qu'il fût imprimé cette année-là? 11 est certain qu'il aurait pu le livrer à l'impression longtemps avant, puisqu'il était achevé dès 1887.

(( Je me trouve avoir en ce moment, et sans trop y avoir visé, disait-il dans la préface des Pensées d'août, deux recueils entièrement finis. Celui qu'aujourd'hui je donne, le seul des deux qui doive être de longtemps, de fort longtemps publié, n'est pas, s'il convient de le dire, celui même sur lequel mes prédilections secrètes

(i) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M,et M^^^ Juste Olivier,

ET MITIO VIGTOU HUGO

se sont le plus arrêtées. Il n'exprime pas, en un mot, la partie que j'oserai appeler la plus directe et la plus sentantedemon âmeen ces années. Maison ne peut toujours se distribuer soi-même au public dans sa chair et dans son sang. »

Et en attendant le moment propice pour la publication de ce livre, il le montrait volontiers en manuscrit à quelques intimes, comme en témoigne ce passage d'un article que Collombet fit paraître dans le Courrier de Lyon du i4 décembre i838, swvles Pensées d'août :

« M. Sainte-Beuve lient un autre volume en réserve pour une époque éloignée. Lorsqu'au mois d'août, revenant de visiter la Suisse, il passa quelques jours à Lyon, avec deux ou trois amis qui Tattendaient là, nous vîmes ce volume entre ses mains, et nous savons qu'il est d'un genre bien différent de ceux qu'il a publiés jusqu'à ce jour (i). »

Sainte-Beuve tenait donc absolument à ce qu'on sût qu'il avait dans ses cartons un autre recueil de vers où il avait mis (( la partie la plus directe et la plus sentante de son âme ». Que s'il ne se décida qu'en i843 à le faire imprimer, c'est, d'une part, qu'il « travaillait de plus en plus à liquider ses affaires littéraires en vue de la mort (2) », d'autre part, qu'il faisait alors une cour assidue à une autre grande dame, et que, ne pouvant venir à bout de sa résistance, il espérait sans doute la vaincre en lui donnant à lire son roman avec Adèle. Il est acquis, en effet, que la femme un peu glorieuse se laisse plus volontiers tenter par l'homme qui passe pour avoir eu dans sa vie quelque bonne fortune éclatante — et nous verrons tout à

(1) Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collombet^ p. 17.

(2) Correspondance inédile de Sainte-Beuve avec M. et M^^ Juste Olivier.

rheure que d'Arbouville — car c'est d'elle qu'il s'agit — reçut le Livre amour en présent.

Quoi qu'il en soit, Sainte-Beuve chargea en i843 l'imprimerie Pommeret et Guenot, 2, rue Mignon, de lui imprimer un petit volume in-i8 qui avait pour titre : Livre d'amour et qu'il eût mieux fait, à mon avis, de baptiser, à l'instar et en souvenir de Pontus de Thiard^ une jE'rreur amoureuse^ — - sa passion pour Adèle, cet amour sans issue j comme il l'appelait lui-même, ayant été la plus grande erreur de sa vie.

Ce petit livre, anonyme, comme Joseph Delorme et Volupté^ était sous presse, quand l'indiscrétion de quelque typographe éventa le pot-aux-roses — c'est ici le cas de le dire. On s'en émut naturellement autour de l'héroïne, et comme elle ne manquait pas d'amis, il s'en trouva un plus empressé et plus maladroit que les autres, pour achever de la compromettre en voulant la défendre. Cet ami n'était autre qu'Alphonse Karr, et voici l'article qu'il publia un beau matin dans les Guêpes :

<^ Il ne s'agit, tout simplement, que d'une grande infamie que prépare dans l'ombre un poète béat et confit, un saint homme de poète. Le dit poète est fort laid. Il a rêvé une fois dans sa vie qu'il était l'amant d'une belle et charmante femme. Pour ceux qui connaissent les deux personnages, la chose serait vraie qu'elle n'en resterait pas moins invraisemblable et impossible. Cet affreux bonhomme ne s'est pas contenté des joies qu'il a usurpées, à la faveur de quelques accès de folie ou de désespoir causés par un autre. Il ne trouve pas que ce soit assez d'avoir eu une belle femme, il veut un peu la déshonorer. — Sans cela, ce ne serait pas un triomphe suffisant.

« Il a réuni, dans un volume de iio pages, toutes

KT Mme VICTOR HUGO 69

sortes de vers au moins médiocres, qu'il a faits sur ces amours invraisemblables. Il a eu soin d'en faire un dossier avec pièces à l'appui, pour laisser sur la vie de cette femme la trace luisante et visqueuse que laisse sur une rose le passage d'une limace. Non seulement il a soin de relater dans ses vers toutes les circonstances de famille et d'habitudes qui ne permettent pas d'avoir le moindre doute sur la personne qu'il a voulu désigner, mais encore il Ta nommée à diverses reprises. Cette infamie, tirée à cent exemplaires, doit être cachetée et déposée chez un notaire pour être distribuée entre certaines personnes, désignées après la mort de l'auteur.

« J'espère qu'à cette époque les gens qui liront cette œuvre de lâcheté trouveront ce monsieur encore plus laid qu'il n'était de son vivant.

« Ce livre de haine est appelé, par l'auteur, Livre d^amoiir (i). »

Voilà comment fut divulguée la publication secrète et anonyme de Sainte-Beuve (2). On ne saurait donc, en bonne justice, le rendre responsable du bruit qu'elle a fait — avant sa mise au jour officielle et publique. .. qu^on attend encore. Aussi bien, Sainte-Beuve n'en fut pas autrement contrarié ; cela lui permit de satisfaire immédiatement la curiosité de quelques dames de ses amies et

(i) En lisant ces li|çnes parues dans les Guêpes du n i- avril i843, Sainte- Beuve dut se souvenir do celles en quelque sorte prophétiques qu'il avait consacn-es à Alphonse Knrr au mois de février i84o:

(( l.es Gui'prs de M. Alphonse Karr en sont à leur quatrième livraison, du février. Dans les trois premières, l'auteur a su amuser avec malice 8ans ("ître trop méchant. Qu'il y prenne garde pourtant : récueil est là. 11 est difficile en C(; métier de persévérer sans passer outre; on ne pique pas au prrmipr srinr/, aussi loni^temps qu'on veut, et il vient un moment où Kaclion l'emporte et où Ton ne calcule plus... Ces Guêpes, si acérées qu'elles soient d'es[)rit, pourtant sans passion aucune, ces jp^uêpes-là ne peuvent aller longtemps sans se man(|uer à elles-mêmes » [Premiers tandis, \. II, p.

(a) Le Livre (Vamoiir fut annoncé dans la Bibtiogniphie de la France du II novembre i843.

sainti>beuVe

de distraire à leur intention quelques exemplaires du paquet de volumes enfermés dans son armoire. Nous savons par une indiscrétion de M. Paul Chéron,de la Bibliothèque Nationale, que M"^^ la duchesse de Rauzan, M^^® Hortense Allart de Méritens et M"^*^ d'Arbouville furent du petit nombre des privilégiées qui reçurent le Livre d'a^ mour en présent. M. Paul Chéron nous a même transmis, de la façon que je dirai tout à Fheure, les réflexions que cette lecture suggéra aux deux premières de ces dames.

« Il y a de ces choses introuvables d'expression et de charme, dit la duchesse de Rauzan : la pièce Amour^ ou donc eS'tii(i), elc, etc. ;eipuis N'avoir qu'un seul désir [2); puis le récit du portrait (3) ; il y a un vers sur la louange acceptée pour l'absent qui est divin ; puis encore celui qui finit ainsi : // est fête eh son cœur (4). »

— (( C'est un amour enlevé, ravi, c^est une beauté invincible, dit M™^ Hortense Allart de Méritens. Je ne crois pas que chez les Grecs, chez les Latins, ni chez nous, on ait jamais si bien joint les impressions, les sensations que la beauté cause avec ses airs, ses cheveux, ses façons. Vous pouvez espérer comme André Chénier que là chaque homme pourra retrouver ce qu'il aura une fois senti, comme par la femme et la beauté. Il y a moins de subtilités que je n'attendais (5). »

Nous ne connaissons pas l'appréciation de M™^ d'Ar-

(i) Fin de V Invocation, (â) Pièce H, ler vers :

N'avoir qu'un seul désir^ n'aimer qu'un être au monde.

(3) Pièce XXVm, ler vers :

Qu'elle est belle, toujours renaissante et plus belle Dans son long peignoir blanc, le matin, en dentelle !

(4) Pièce II dernier vers :

Pour un hôte invisible il est fête en son cœur.

(5) Ces réflexions ont été consignées par M. Paul Chéron sur la dernière feuille blanche, au verso de l'exemplaire du Livre d'amour qui est à la Bibl. Nat.

ET M^e VICTOR HUGO

lioiiville, mais je serais bien étonné si la pudeur de cette I? charmante femme n'avait pas été offensée de certains f ■ détails aussi indiscrets qu'inutiles. Après avoir lu les poé- , sies de Joseph Delorme qu'elle croyait mort, elle écrivit un jour à Sainte-Beuve : « Si je l'avais connu, je l'aurais ; console, » Mot à double entente que Sainte-Beuve inter- ' prêta à sa façon qui n'était pas la bonne, et auquel elle donna sa vraie signification, le jour où elle lui renvoya les lettres originales de George Sand qu'il lui avait com- ^' muniquées en les accompagnant de cette réflexion : (( Si \ jamais, dans longtemps, ces lettres devaient paraître, je ' voudrais qu'elles eussent pour épigraphe cette phrase du j'. psaume, belle en latin: Dieu Va voulu ainsi pour qu^une ^ âme désordonnée fût ci elle-niême son propre supplice! » Mais ce n'est pas la seule indiscrétion que M, Paul Chéron ait commise. Sainte-Beuve, qui lui devait beaucoup, lui ayant offert un jour, en remerciement, un de$ '^^ six ou sept exemplaires du Livre d'amour qu'il avait annotés de sa main et fait relier à la suite d'autres ou- ^' vrages (i), pour être plus sûr de leur conservation, '!'|M. Paul Chéron eut la bonne pensée, en 1879, d'offrir à son tour ce précieux exemplaire à la Bibliothèque Nationale, si bien que c'est grâce à lui que j'aipu relever, sur le Livre d'amour^les notes manuscrites dont Sainte- Beuve Ta en quelque sorte illustré.

(i) Savoir: un avec ses poésies complètes, édition Charpentier, i84o- 184.'», in-i8.

— un avec Volupté, fie édition, Charpentier, i84o.

— un avec Portraits de Femmes, Paris, Didier, i845.

— un avec (Euvrcs de Louise Labbé, publiées par P. Boitel. Lyon et Paris, iS^jf), in- 18.

— un avec les Letlrea de J/"" Aïssé, éd. Ravcnel, Paris, Gerlès, 1846, in-18.

— un avec Çalisie par Mi"" de Charrière, Paris, LabiUe, 184^5 n-i8. (Note de M. Chéron.)

Ce petit volume, relié à la suite deTédition des Poésié\ ^ complètes de Sainte-Beuve publiée chez Charpentier ei i84o (i), comprend 2 folios pour le faux-titre et le titre 108 pag-es et une table des matières indiquant XLI pièce de vers et 4 pièces finales précédées de cette mention à li page io3 : « On a pensé que les 4 pièces suivantes, biei qu'elles ne se trouvassent pas classées parmi celles di recueil, se rapportaient à la même passion dont elle; exprimaient le déchirement ou la décroissance. »

Sur lafeuille de ^dsà^àts Poésies complètes^ au verso on lit :

Lege atque tace^ et fidei tuœ commissiim secreto ir posteriim serva.

Au verso du faux-titre, sous le vers du Dante prii comme épig'raphe :

Amor cha'nullo amato amor pardona (2)

Sainte-Beuve a écrit :

Si faut-il une fois brûler d'un feu durable (La Fontaine, Elégie 11

Au verso du titre ainsi libellé : Livre d'amour^ Paris 1843, on lit la page suivante de Técriture fine de Sainte Beuve :

a Ce sont ici des vers d'amour composés autrefois, en ce temps où Ton avait le bonheur de la jeunesse, des vrais plaisirs et des vrais tourments. On s'est décidé à en assurer Texistence parce qu'ils ont été faits, de Favei des deux êtres intéressés^ pour consacrer le souvenir dl

(1) Cet exemplaire, ignoré jusqu'en ces derniers temps, porte la cote Y" 4800, /}8oi (Réserve).

(2) L'amour qui ne permet point à l'aimé de ne point imer. (Traduction de Lamennais.)

eti Mi u cèri (

fêi Sal céli ces il(

tïïfseur lien. Ils portent avec eux, d'ailleurs, leur explication îrei)lus que suffisante et n'en souffrent pas d'autre. Fruit lire are et mystérieux de plusieurs années d'étude, de coniece rainte et de tendresse, ils se ressentent par moments de li;e manque de grand air et de soleil, ils ont sans doute ei les parties difficiles et obscures, maisils gagnent dumoins sdi )our la vérité, la sincérité. Ceux qui, tôt ou tard, y jettea 'ont les yeuxpourronty remarquer un mélangeet comme m conflit de deux inspirations, que le poète n'a pas fonlues sans doute autant qu'il aurait fallu : Uamour anique^fatal^ violent, y passe et revient déjouer par il iccês i amour chrétien^ mijstique^ idéal^ qui se flatait de régner. Cette contradiction et ce combat étaient irt ine partie de l'orage même que le poète agitait en son œur et qu'il s'est borné à tâcher d'exprimer. S'il lui était iermis de s'expliquer par ses propres exemples, il dirait |ue la manière de Joseph Delorme revient ici traverser ît troubler celle des Consolations^ qu'il y a mélange, iélas! et obscurcissement. On trouvera peut-être qu^ily i chute. Du moins, encore une fois, la poésie en est sincère, et Tâme a coulé par la blessure. »

Ces lignes, que j'ai marquées d'un trait, confirment :e que nous savions déjà de cet amour mystique à qui Sainte-Beuve dut, selon ses propres réflexions, six mois :élestes de sa vie. Que si vous me demandez comment il :essa d'être idéal et chrétien, je vous conseillerai de méliterce passage de Madame de Pontivy que j'ai cité plus laut : (( L'âme seule lui suffisait bu du moins lui semblait >uffire ; mais quand l'ami lui témoigna sa souffrance, îlle ne résista pas, elle donna tout à son désir, non parce qu'elle le partageait, mais parce qu'elle voulait ce qu'elle limait pleinement heureux. »

Ce n'est pâola première fois que pareille chose se pro-

duit, et le mysticisme en amour est coutumier de ces inconséquences !

Mais continuons à butiner dans le jardin d'Epicure.

Nous avons dit que le Livre d'amour se composait de *XLV pièces de vers, en comptant les quatre pièces finales qui y furent ajoutées. Voici les notes que Sainte-Beuve a mises à quelques-unes d'entre elles :

ÎV. — Denfance d'Adèle. — Après les vers :

Ainsi, quand notre espoir, ta tante FEspag^noIe,

Qui connut trop l'amour pour t'estimer frivole,

Arrive, t'apportant un messag-e adoré.

Je crois te voir bondir comme un faon altéré,

La presser, l'embrasser, et, si de chambre en chambre,

Elle fuit, tu la suis tremblant de chaque membre^

Gomme ce faon suivrait dans les bois de Vindsor

Sa mère, implorant d'elle un peu de lait encor,

Ce que j'ai dit, ce que j'ai fait, et mon visage,

Et mon accent, s'il a semblé de bon présag-e,

Tu veux tout.

Sainte-Beuve a piqué cette note r

(( Ainsi Médée dans le poème des Argonautes, Wvvoi III, vers 454. »

Vill. — Récit : A Adèle, — Epigraphe ajoutée à celle du Purgatoire de Dante :

Cantet, amat quod quisque: levant et carmina curas, (Calpurnius, Eclog.^ XI).

Après les vers :

(( Déjà j'avais en vers chanté ton Epoux-roi. » « En note :

Ava^,ausens antique.

ET MniP VICTOR HUGO 65

« XV. — A la fin de cette pièce, qui commence par ces vers :

Qui suis-je, et qu'ai-je fait pour être aimé de toi,

Pour être tant aimé, pour avoir de ta foi

Des gages si secrets, de si grands témoignages !

On lit :

(( On pourrait mettre à la pièce précédente cette épigraphe : Je vois que ce n'est pas moi que vous aimez, mais une idée qui vous appartient uniquement et que vous avez rendue digne de vous^et trop peu ressemblante à la chétive créature à qui vous en faites présent. Vous me réduisez enfin à ma juste valeur. J'espère cependant qu'accoutumée à m'aimer et touchée de mes sentiments vous ne m'en aimerez pas moins. »

{Lettre de M^^ de Staël à i/me du Dejffand).

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