V. II
Ce jour ne vint pas, contrairement à l'attente du poète offensé, ou, s'il vint, Sainte-Beuve s'arrangea de façon à n'en rien laisser voir. Gela n'empêche pas que, dans
(i) Sainte-Beuve fréquentait alors beaucoup les Saint-Simoniens.
ET M"ï«i VICTOR HUGO
3 celte douloureuse alTaire, Victor -Hugo fut tout simplcj ment héroïque, — j'ciitends qu'il fit là ce que probaj blemeiit personne n'eût fait à sa place. Lamennais, qui 5 l'avait connu avant son mariage, quand il était encore ^ (c l'enfant sul)lime », lui écrivait peu de temps après qu'il ^ aimait sa droiture^ sa franchise et ses sentiments élevés jI plus encore que son talent qu'il aimait cependant beau- ,j coup (i). Je ne sais pas pourquoi Sainte-Beuve qui, depuis trois ans, avait rais son amitié à plus d'une épreuve, ç lui refusait ces qualités de cœur et d'esprit, quand elles 13 éclatent dans les lettres qu'on vient de lire. Mais, en i[ ^'examinant mieux, il finit par reconnaître ses torts, et 15 le 4 avril Victor Hugo, qui ne demandait qu'à oublier, ,5 Ten remerciait par le petit mot suivant :
« Votre lettre m'a causé une vive et réelle joie. Croyez, ij mon ami, du moins je l'éprouve, qu'on ne se défait pas ip si vite d'une vieille amitié comme la nôtre. Ce serait un ,j profond malheur que de pouvoir vivre après la mort d'un . >i grand morceau de nous-mêmes.
\i] « Victor Hugo. r>
'* Hélas ! c'est pourtant ce qui arriva quelques années >lus tard. Si Victor Hugo avait eu plus d'expérience, s'il ivait vécu davantage au dehors, il n'aurait pas tenté, m i83i, de ressouder ce qui était cassé depuis des mois. 1 aurait su que l'amitié est un pacte secret, intime, dont 'article unique est la confiance réciproque ; que lorsqu'un les deux contractants a manqué aux devoirs qu'elle lui mpose envers l'autre, c'est fini à tout jamais de l'amitié.
i, l peut y avoir rapprochement, réconciliation, tout ce ju'on voudra, mais il n'y a plus d'abandon, parce que a conliance a disparu.
(i) L'enfance de Victor Ilur/o, par Gustave Simon. — Lettre inédite.
Victor Hugo mit trois mois à s'en apercevoir ; après trois mois d un essai loyal de sa part, je n'ose dire de part et d'autre^la jalousie, le respect de soij le sentiment de l'honneur ou tout autre aussi noble, lui mit de nouveau la plume à la main, et voici la lettre admirable et navrante qu'il écrivit à Sainte-Beuve :
« Ce 6 juillet i83i.
« Ce que j^ai à vous écrire, cher ami, me cause une peine profonde, mais il faut pourtant que je vous Técrive Votre départ pour Liège m'en aurait dispensé, et c'est pour cela que je vous ai semblé désirer une chose qui en tout autre temps eût été pour moi un véritable malheur, votre éloignement. Puisque vous ne partez pas, et j'avoue que vos raisons peuvent être bonnes, il faut, mon ami que je décharge mon cœur dans le vôtre, fût-ce pour la dernière fois. Je ne puis supporter plus longtemps un état qui se prolongerait indéfiniment avec votre séjour à Paris.
« Je ne sais si vous en avez fait comme moi i'amère réflexion, mais cet essai de trois mois de demi-intimité ^1 mal reprise et mal recousue, ne nous a pas réussi. Ce n'est pas là notre ancienne et irréparable amitié. Quand vous n'êtes pas là, je sens au fond du cœur que je vous aime comme autrefois; quand vous y êtes, c'est une torture. Nous ne sommes plus libres l'un avec l'autre, voyez-vous! nous ne sommes plus ces deux frères que nous étions. Je ne vous ai plus, vous ne m'avez plus, il y a quelque chose entre nous. Cela est affreux à sentir, quand on est ensemble, dans la même chambre, sur le même canapé, quand on peut se toucher la main. A deux cents lieues l'un de l'autre^ on se figure que ce sont les deux cents lieues qui vous séparent. C'est pour cela qu
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