‹ Sainte-BeuveChapitre 2 sur 30 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Dans ses Portraits littéraires, à propos de Diderot, Sainte-Beuve nous a, certain jour, de sa plume la plus souple, dévoilé le secret de son art, et cette confidence, consentie comme à l'improviste et sans aucune prétention théorique, nous parait préférable de beaucoup à l'interprétation, plus artificielle et plus ambitieuse, qu'il a donnée de sa méthode vers la fin de sa vie, poussé sans doute par le désir de rivaliser avec Taine pour la rigueur de son procédé analytique. Lorsqu'il entreprend, dit-il, un de ces « portraits » qui ont fondé sa réputation de critique, il s'enferme pendant une quinzaine de jours avec les écrits de l'homme fameux dont il va dessiner la silhouette : il l'examine et le retourne à loisir afin de le contempler sous des angles divers. Cette familiarité intellectuelle de tous les instants lui donne l'impression de passer quelques jours à la campagne en compagnie de son modèle : c'est, dirions-nous aujourd'hui, une interview de longue haleine. Instamment sollicité de révéler sa courbe vivante, chaque trait se perfectionne alors à son tour dans le dessin de l'artiste, de même que chaque étoile vient luire à son point sous le regard du penseur nocturne, dans la trame d'une belle nuit d'été. Au type vague, général, abstrait qu'un premier coup d'oeil avait révélé au visiteur, se superpose et s'incorpore, par retouches successives, une réalité de plus en plus individuelle et vivante : le peintre voit ainsi naître et grandir sous ses yeux la ressemblance. Enfin sonne l'heure et parfois la minute révélatrice où ce peintre saisit inopinément « le sourire, le tic familier, la gerçure inaperçue, la ride intime et doulou-

reuse du front qui voudrait se cacher en vain sous les cheveux clairsemés s. A cet instant, l'analyste s'efface derrière le créateur: le portrait vit et parle : l'œuvre de résurrection est achev

Sainte-Beuve devenu illustre, a posé de la sorte devant maint critique à son tour. Ceux qui ne se contentent pas de lui consacrer un article de journal ou de revue ont mis plus de quinze jours à pénétrer dans l'intimité de son œuvre et de sa personne morale : les lettrés lui reviennent si souvent d'ailleurs qu'ils ne comptent plus près de lui leurs visites. Avons-nous distingué cependant pour notre part, le tic familier, la gerçure intime et la ride à demi cachée de son visage? Cette ride, à nos yeux, c'est le stigmate rousseauiste, ou romantique, préparé par son hérédité et par son ambiance, imprimé sur son front vers la vingtième année, lorsqu'il pénétra dans le jeune cénacle qui s'assemblait autour de Victor Hugo. Une telle gerçure se reforme pourtant et s'efface avec la trenlaine sous l'inlluence de nos grands classiques chrétiens que dut fréquenter longuement l'historien de Port Royal : il devient alors le critique clairvoyant, le juge autorisé de ses premiers maîtres ou compagnons de jeunesse. Mais voici qu'au seuil de la vieillesse, la ride reparaît et se creuse : elle n'a plus i'attrait de se poser sur un frais visage : elle se fait grondeuse, agressive et nous gale alors quelquefois le causeur exquis que nous aimions.

Telle est l'évolution que nous avons entrepris d'étudier dans ce travail, dont il nous faut excuser, avant tout, le caractère un peu théorique, le vocabulaire un peu spécial parfois. Certes, la vie privée de Sainte-Beuve nous fournirait de plus piquants commentaires. En revanche, il serait assez difficile d'en traiter avec le respect que nous devons à nos lecteurs. Nous n'y toucherons donc, ça et là, que d'une main légère, et nous nous efforcerons de compenser la gravité de notre développement par sa brièveté, en prenant soin de ne pas fatiguer l'attention qui nous est libéralement accordée.

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