CONCLUSION
A notre avis, on ne saurait dessiner l'évolution intellectualle de Sainte-Beuve en prenant pour point central de ce schéma ses velléités catholiques qui ne furent jamais, selon nou*, que superficielles, exagérées plus ou moins consciemment par lui sous l'influence de sa passion pour Mme Hugo, et qui, au surplus, n'apparaissent nettement que pendant trois ou quatre années de sa vie. C'est pourtant cette voie qu'a choisie Michaud, le plus copieux, le
plus consciencieux aussi de ses biographes jusqu'ici. Mais ce biographe n'est nullement parvenu à expliquer de façon satisfaisante pour notre faculté logique que l'apogée du prétendu catholicisme de Sainte-Beuve ait coïncidé avec celle de son mysticisme révolutionnaire vers 1831, tandis que l'extinction totale de sa foi chrétienne accompagnait sa période de morale rationnelle à peu près impeccable entre 1837 et 1855. Il est encore moins facile de faire comprendre, dans ce mode d'exposition, que son anticléricalisme de vieillesse se soit affirmé au même instant que ses complaisances revenues pour sa période catholique ou catholisante. — Le cadre d'un utile examen de sa pensée doit donc être tout autre. Après une éducation catholique, il adopte une attitude mentale qu'on peut qualifier de mystique rousseauiste, sous l'influence de sa triple ambition lyrique, passionnelle et politique de ce temps. Cette attitude se fait plus rationnelle sous une triple action, celle de Texpérience acquise au lendemain de 1830, celle de Port-Royal et du XVIIe siècle chrétien étudiés de près, enfin celle de l'ambition académique éveillée (1). Et une nouvelle expérience du myslicisme rousseauiste appliqué à la conduite des sociétés en 1848 ne fera qu'accentuer cette attitude rationnelle, préparant la période bonapartiste de Sainte-Beuve. — Après 1855 toutefois et surtout après 1865, rassuré sur l'avenir social prochain de son pays, satisfait doublement dans ses ambitions par l'Académie et le Sénat, touché par la contagion d'une nouvelle et séduisante génération rousseauiste, il retournera vers le mysticisme romantique en couvrant cette dernière évolution de quelques précautions, fruits conservés malgré tout de la période rationnelle de son existence.
Nous avons dit ses sympathies pour Gœthe et il nous parait avoir été en effet, pour la troisième et quatrième génération rousseauiste en France, ce que l'auteur de Werther, du Tasse et des Affinités électives avait été pour la première et la seconde en son pays. On pourrait le considérer comme une Gœthe français, lyrique moins doué certes que l'auteur du Faust à son point de départ, mais bientôt venu lui aussi au roman, puis «à la critique. De part et
(1) On peut remarquer augsi que sa période catholisan'e, commencée sous l'influence du catholicisme assez rousseauiste de Hugo produisit de très médiocre» fruits moraux dans son œuvre : tandis que sa période de psychologie rationnelle, entamée sous l'influence de Port-Royal, l'a conduit à des conclusions solides et saines.
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d'autre, on constate une jeunesse rousseauiste avec tendance au mysticisme chrétien, ici sous l'influence d'une Kletlenberg, là d'une Adèle Hugo : puis l'assagissement par la vie, par la femme du monde d'éducation rationnelle, ici Charlotte de Slein, là Sophie d'Arbouville; et l'attitude antichrétienne avec certaines réserves prudentes, dans les Elégies romaines ou dans les derniers volumes de Port-Royal. — Toutefois le dernier acte de la vie de Sainte- Beuve lui appartient en propre; si en effet Gœthe ne renie pas sa romantique jeunesse — car le mysticisme est une attitude normale de la jeunesse, il faut le reconnaître, — il se félicite de s'être dégagé à temps d'excessives illusions psychologiques et d'avoir conquis, non sans peine, l'équilibre affectif dont le défaut le fit si longtemps souffrir : il admire Byron, son s petit ami libertin » de vieillesse, mais avec des réserves utiles : il ne sourira pas à l'incarnation nouvelle du rousseauisme dans sa patrie, à la « jeune Allemagne » de 1830, dont il répudie les audaces à la fois passionnelles et sociales.
Le critique des Nouveaux Lundis va au contraire à l'anticléricalisme militant et revient à prôner Rousseau, ainsi que ses sectateurs les plus marqués dans les différentes générations du mouvement rousseauiste. Par là, il n'a pas fourni jusqu'au bout à ses concitoyens cet élément modérateur, rationalisateurdu mysticisme moderne qui fut, au delà du Rhin, un des motifs d'action de l'œuvre gœthéenne. On peut accompagner jusqu'au bout l'auteur des Entretiens avec Eckermann, en formulant quelques réserves sur ses opinions de vieillesse, mais sans emporter finalement de lui de suggestions socialement malsaines. — Pour Sainte-Beuve, on ferait sagement de le quitter vers 1860, si l'on voulait tirer le même profit de sa compagnie, en tout temps si séduisante, d'ailleurs, et si agréablement instructive.