Complaisances au mysticisme social
Non, pendant les derniers mois de sa vie, il se rapproche davantage encore de l'état d'esprit qui avait été le sien vers 1830 en matière de rénovation sociale. Résumant en 1867, ses souvenirs de moraliste et de politique si souvent discuté ou même injurié parles partis, il ne veuttenir compte quedes plus récentes parmi ces attaques celles qui lui étaient venues du parti légitimiste et catholique : « Mal gré.les fréquentes attaques que j'ai eu àessuyerde la gauche, écrit-il (1), c'est encore de ce côté que je suis et [que je ne cesserai d'être, sinon pour les moyens, du moins pour le but d'avenir et pour l'esprit qui m'anime ! » Pais un peu plus tard encore : « Ce sont moins les adversaires théologiques que sont à redouter que les faux hypocrites-du monde et ceux qui font semblant de se scandaliser, les beaux messieurs, les F... et les M... de la chose (sans doute les Falloux et les Montalembert). » Ainsi il appuie vers la gauche en faisant encore une réserve sur les « moyens » de ce parti 'pour couvrir sa palinodie ; mais, s'il est présentement de ce côté, il est fort excessif d'insinuer qu'il n'a pas cessé de l'être.
Peu après sa nomination au Sénat impérial, sa santé s'altère et son humeur s'aigrit. Delà peut-être sa soudaine explosion oratoire du 29 mars 1807, dont il a dit, — dans la notice autobiographique placée par lui à la fin des Nouveaux Lundis — qu'elle fut moins chez lui le résultat d'une volonté réfléchie qu'un mouvement irrésistible, tout le fond du tempérament initial ressurgissant et se montrant au grand jour après avoir écarté brusquement les acquisitions expérimentales d'une longue vie de pensée personnelle. Ce jour-là, pendant la séance du Sénat, le comte de Ségur d'Aguesseau s'avisa de blâmer à mots couverts une nomination récemment faite par le ministère dans les cadres de l'Instruction publique : il
(1) Corresp. II. 141.
(2) Corresp. II. 162.
s'agissait de Renan, devenu professeur au Collège de France. Aussitôt Sainte-Beuve de prendre feu pour le convive des dîner Magny qui lui ressemble au surplus comme un frère cadet sur plus d'un point, nous l'avons dit. Il proteste contre une accusation qui atteint, dit-il, l'homme de conviction et de talent dont il a l'honneur d'être l'ami ! Et des contre-protestations s'élèvent aussitôt de toutes parts: les mots d'irréligion, d'athéisme, de matérialisme se croisent dans le sein de la grave assemblée, peu habituée à des incidents de cette sorte.
Trois mois de maladie l'éloignent ensuite du Sénat, mais le 25 juin de la même année, il y reprendra la parole et prononcera un discours en forme sur une pétition signée par 102 habitants de la ville de Saint- Etienne, en vue d'exclure de la bibliothèque municipale populaire un certain nombre de livres qui y ont été placés pétition à laquelle le Sénat a déjà donné son approbation. Les auteurs viséspar les protestations sont'd'abord Voltaire pour Candide, Zadig et le Dictionnaire philosophique. Le philosophe lui-même, remarquerons-nous ici, n'aurait pas vu ces ouvrages avec bien grand plaisir entre les mains de ses vassaux de Ferney. Rousseau est également jugé malsain avec ses Confessions ; et, devant ce nom si cher, le rousseauiste de 1829 se retrouve tout entier pour formuler à son tour une protestation passionnée. Les Confessions sont à ses yeux une œuvre de courage, ou se mêle, sans nul doute, une veine de folie ou de misanthropie bizarre, mais malgré tout une production à jamais chère à la classe moyenne et au peuple dont elle a osé représenter pour la première fois les misères, les durs commencements, les mœurs habituelles (!), les désirs et les rêves de bonheur (de pouvoir surtout), les joies simples, les promenades au sein de la nature, sans en séparer jamais l'espérance en Dieu — eh, certes, dans un Dieu garant du règne imminent de ces classes sociales. — « Car, à celui-là, ajoute l'orateur dans un mouvement d'éloquence, vous ne lui refuserez pas, je pense, de croire en Dieu, d'y croire à sa manière qui est à l'heure qu'il est, celle de bien des gens, et pour cause puisque c'est l'étendard mystique de l'impérialisme plébéien). Faute de mieux, convenez-en, croire en Dieu comme Rousseau, c'est déjà quelque chose ! » Cela dépend de ce qu'on fait de cette croyance, et Marat, par exemple ou Collot d'Herbois dont nous parlions plus haut, n'en ont pas fait grand'chose d'édifiant, il faut le reconnaître.
Sainte-Beuve continue par la défense et l'apologie des principaux rousseauistes suspectés par les pétitionnaires de Saint- Etienne : Michelet, dont il avait si bien discerné vingt-cinq ans plus tôt, l'exaltation dangereuse : Sand qu'il présente comme une amie de l'Empereur (ce qui est devenu faux à cette date) et plus encore comme une amie du prince Jérôme Bonaparte (ce qui est exact) : enfin Balzac, pleinement amnistié désormais par son ancien adversaire : Renan qui a suscité quelques semaines plus tôt la première manifestation de l'orateur : Pelletan, député radical de Paris : a Mais y pensez-vous bien? Quoi! cet écrivain, pour ses livres même, est agréé du peuple, et vous allez, en raison même de ses livres, lui imprimer une note qui le ferait réélire cent fois pour une s'il ne devait pas être réélu sans cela ! » On conçoit l'effet d'un pareil pronostic, dans une pareille bouche, en pareil lieu ! « Ne sonnez pas le tocsin pour si peu, conclut l'homme qui s'est dit envoyé au Sénat pour y représenter les lettres françaises et favoriser des œuvres dignes d'un grand règne... Prenez-y garde ! Les calomniés de la veille deviennent les honnêtes gens du lendemain et ceux que la Société (de plus en plus rousseauisée) porte le plus haut et préconise. Malheur à ceux qui les ont persécutés ou honnis ! » Pourquoi dans l'Empire tout pour la droite désormais, et rien pour la gauche consti tutionnelle et loyale (on l'a bien vu peu après!)? N'est-ce pas à gauche qu'est placé le cœur ! — Ce langage, au plus au point imprévu, soulève un tumulte confus et prolongé qui aboutit, de manière assez ridicule, à une menace de duel pour le malade quasi-impotent et près de sa fin qu'est devenu Sainte-Beuve à cette heure de sa carrière. Il se refuse naturellement à aller sur le pré et clôt le débat par une lettre publique où il promet, pour demain, en dehors de la religion qui s'en va, une morale plus solide que par le passé, parce qu'il n'y entrera plus rien « des craintes puériles de l'enfance ! » Que nous voilà donc loin de ses clairvoyances port-royalistes en matière de psychologie humaine et de morale sociale.
L'année suivante, au mois de mai, il reprendra la parole au Sénat pour demander la liberté de la presse : « Je sais, dit-il, que les événements de 1848, ont été, pour beaucoup d'esprits, un coup de tonnerre qui les a fait se retourner et rebrousser chemin. Je ne suis point de ceux-là ! » Que fut-il donc grand Dieu, vers 1851 ! « Tout en reconnaissant qu'il est bon de ralentir la marche quand il le faut, de la suspendre même quand les circonstances le com-
manient, je pense aussi qu'il ne faut jamais changer de but ni se diriger autre part que là ou est le véritable progrès de la société moderne... 11 s'est formé depuis quinze ans des générations jeunes animées d'un esprit qui n'est plus celui des régimes antérieurs. Cet esprit, quel est-il? Vous l'ignorez : il s'ignore en partie lui-même tant que l'occasion ne lui a pas été donnée largement de s'exprimer et de s'affirmer. Or il est temps que cet esprit se fasse jour. Rien n'est si fort à désirer, car dégagé des préoccupations, des passions, des alarmes et des rancunes de 1848 et de 1851 (1), il n'est, si j'en puis juger, ni enthousiaste, ni hostile au gouvernement établi) : il aspire à perfectionner sans détruire... Au prix de quelques ennuis Aa. publicité vous apportera des torrents d'air salubrp. respirable, favorable au développement des facultés, des avertissements utiles, des surveillances, parfois importunes, mais souvent profitables, etc. » C'est l'optimisme rousseauiste de commande qui allait conduire exactement trois ans plus tard, aux journées parisiennes de mai 1871, comme celui de février 1848 avait conduit aux journées de juin, dans la même année. Le discours renferme également une allusion au fameux dîner du vendredi saint chez Jérôme Bonaparte auquel Sainte Beuve avait pris part, et il fut suivi, dans le même mois, par une autre manifestation oratoire sur la liberté de renseignement que le parti avancé entend n'accepter qu'à armes égales, c'est-à-dire si le clergé est préalablement privé du budget des cultes; on sait de quel côté est le budget depuis lors, et si, comme il arrive toujours avec la nature essentiellement « impérialiste » de l'homme, V égalité n'a pas été réclamée sur ce point en attendant que puisse s'affirmer la supériorité et l'ostracisme en sens inverse, après suffisante acquisition de puissance.
Pour achever de pénétrer dans la finale pensée morale et sociale de Sainte-Beuve, il faut lire cette curieuse méditation d'avenir qui a été placée par ses éditeurs à la dernière page de son volume posthume sur Proudhon : elle fut, nous dit-on, jetée sur le papier en 1865 et résume la première idée d'un travail qui devait servir d'introduction à une grande Encyclopédie nouvelle dont le financier Péreire avait décidé de faire les frais. Le critique, alors trop à l'étroit dans son budget, reçut vingt mille francs d'avance pour cette préface qu'il ne mena pas à bonne fin. Il restitua donc la somme à raison de cinq mille francs par an — sans doute après sa nomination au Sénat et l'élargissement de ses ressources qui en
AGENT, JUGï ET COMPLICE DE L'ÉVOLUTION ROMAN 1IQUE. 179
fut la conséquence, — le dernier quart ayant été payé après sa mort. — Le début est digne de Ballanche ou de Pierre Leroux : il y est question d'une floraison de civilisation -première tandis que s'accomplissait le mariage d'une race vierge avec la contrée dans laquelle elle entrait en union étroite et en harmonie : tel fut le beau temps de l'Inde, de la Grèce, de Rome. Mais, ensuite, il y a encore lieu pour les nations à des recommencements et à des inspirations nouvelles plus compliquées, plus travaillées et pourtant originales encore (élans mystiques différemment encadrés). 11 est à souhaiter que nous soyons à la veiile d'une telle époque et plutôt d'un recommencement que d'une trainerie et d'une fin! Tâchons que le sceptre futur ne soit point transféré aux mains des races neuves et rudes qui habitent et peuplent les continents nouveaux. Et, à cet endroit du développement — si saint-simonien encore, comme il paraîtra convenable à l'ancien adepte de Saint-Simon qui est le bailleur de fonds de l'entreprise, — se trouve prévu un coup d'oeil sur la littérature américaine depuis Franklin jusqu'à Emerson, littérature originale et spontanée qui se passe de traditions et de vieilles idées reçues. C'est le contraire de la vérité car la tradition du christianisme rationnel y reste au contraire bien plus présente que dans les littératures de l'Europe contemporaine, engagée sur les voies d'une hérésie mystique imprudente.
Quels sont cependant chez nous les indices d'une possible littérature originale? Sainte-Beuve propose, naturellement, d'en chercher les prodromes chez nos romantiques les plus spécialisés dans l'exégèse du mysticisme social, chez George Sand, Eugène Sue et le Hugo démagogue des quinze années précédentes. Car ce dernier, ce patriarche du romantisme de 1830 que Sainte-Beuve considère bien à tort, comme une période close, lui fait par moments « l'effet d'un homme qui ouvre les portes autant que d'un homme qui les ferme ! » — Indice bien net à qui sait voir de la continuité de l'évolution rousseauisle à travers les diverses générations de notre âge! — Le roman des Misérables a des accents qui percent et ne ressemblent à rien du passé : qu'on songe a L'admirable chapitre d'Une tempête sous un cntne : il y a là de quoi empoigner tout un monde et de quoi s'emparer des foules comme on ne l'avait jamais fait auparavant! — Oui certes,, mais pour les engager sur les chemins du rousseauisme social le plus vertigineux. Nous ne savons pas encore s'il les conduit à l'abîme ou à lu Terre promise.
Sainte-Beuve se propose enfin de bien marquer dans son programme d'avenir de quel côté se trouve présentement le danger pour son pays. Il le voit dans la vanité, dans la corruption parisienne, dans la complaisance pour les courtisanes — (comme si le rousseauisme, sa religion foncière n'était pas responsable, avec le théâtre de Dumas fils et le roman de Sand ou de Balzac, de tout cela pour une grande part) — genre à la mode, genre détestable, qui entraîne et perd la fleur des générations, insiste-t-il avec plus de bonne volonté que d'autorité; car son roman Volupté fat un des manifestes de ce mysticisme passionnel de plus en plus débordant dans l'âme moderne. — Un autre danger de l'heure présente serait le catholicisme hypocrite qui tend à énerver la France de 1789! Mais lequel est le plus énervant du catholicisme qui conserve tant d'éléments rationnels en sa morale ou du rousseauisme follement mystique qui est redevenu l'unique religion de Sainte-Beuve et de ses clients plébéiens de cette date. C'est ce que l'avenir dira sans doute. — Il conclut par un facile acte de foi dans le bon sens et la vigueur conservée des masses qu'il faut éclairer le plus possible et animer d'un souffle à elles — proposition contradictoire dans les termes, — en tâchant de corriger la brutalité sans attiédir la force. Ce ne sont certes pas les guides littéraires dont Sainte-Beuve se fait le répondant qui leur conserveront cette vigueur et prépareront la rationalisation de leur mysticisme conquérant, — condition pourtant essentielle de durée pour toute innovation sociale issue des facultés affectives de l'âme. — Un rousseauisle final, quelque peu éclairé par la vie, mais tenace dans ses foncières illusions sociales d'origine, tel se présente donc à l'observateur de sangfroid le Sainte-Beuve des dernières années de l'Empire qui ont été aussi les dernières années de sa vie.