‹ Sainte-Beuve et Alfred de VignyChapitre 15 sur 37 · Lettre inédite · texte numérisé non relu

Lettre inédite

LETTRES DE SAINTE-BEUVE

Honneur à vous! De peur qu’un éclatant spectacle

De l’art régénéré n’achève le miracle

Et ne montre en son plein l’astre puissant et

[doux,

On veut s’interposer entre la foule et vous... On sème donc, ami, des pièges sous vos pas...

Ce ne sont point des vers ailés. Boileau est plus lyrique dans YEpître à Racine. Mais il n’est pas meilleur ami, ni surtout plus dévot en ses exhortations, et la fin de la pièce n’est pas sans une certaine douceur de cantique pauvrement écrit, mais touchant, presque suave en sa médiocre psalmodie :

Et puis, un jour, — bientôt — tous ces maux

[finiront.

Vous rentrerez au ciel, une couronne au front, Et vous me trouverez, moi, sur votre passage, Sur le seuil, à genoux, pèlerin sans mes. âge ;

A ALFRED DE VIGNY

Si

Car c’est assez pour moi de mon âme à porter, Et, faible, j’ai besoin de ne pas m’écarter. Vous me trouverez donc, en larmes, en prière, Adorant au dehors l’éclat du sanctuaire,

Et, pour tâcher de voir, épiant le moment Où chaque hôte divin remonte au firmament.

Et si, vers ce temps-là, mon heure est révolue, Si le signe certain marque ma face élue,

Devant moi roulera la porte aux gonds dorés, Vous me prendrez la main, et vous m’introduirez.

Voici la réponse de Vigny :

19 novembre 1829.

« O mon ami, quels vers adorables !

Quels vers de poète! Vous me consolez de cet amer succès. Mes amis sont ma gloire et ma couronne ; je n’ai ni l’une ni l’autre par moi-même. Cette nuit, j’ai écrit quelques vers bien noirs, que je me garderai de vous montrer, et qu’une

LETTRES DE SAINTE-BEUVE

inquiétude sérieuse et une embûche sans nom ont interrompus à la fois. Je n’ai plus de calme, hélas! je n’ai plus ma chère solitude ; je crois que je ne suis plus poète ; je crois que mon âme va se retirer de moi et remonter. Tant mieux! puisque toutes les communications avec l’humanité sont troublées, puisque la parole ne peut passer que par des égouts, quand il lui faudrait un porte-voix de cristal !

» Que je serai fier de voir paraître au grand jour ces vers à Alfred de Vigny ! Je les contemplerai comme adressés à un mort qui fut de ma connaissance. Embrassez-moi, si vous pouvez, car il me semble que je ne suis plus que l’ombre de moi-même. Cependant, j’ai encore un cœur pour vous aimer et battre en mesure

A ALFRED DE VIGNY

à la cadence harmonieuse de vos beaux vers.

Il est clair que Sainte-Beuve se souvenait de la cabale de Phèdre en « consolant » Vigny des intrigues menées contre Othello, et qu’il a voulu donner un pendant à YEpître de Despréaux. Ce cours de pensées le conduisit à écrire un portrait de Racine : Esther et Eloa. L’article à peine paru2, Vigny se hâte d’en féliciter Sainte- Beuve.

1. Alfred de Vigny, Correspondance, recueillie et publiée par Emma Sakellaridès, 1906, p. 34. L’original porte cette annotation de Sainte-Beuve : « De de Vigny, après la pièce de vers que je lui avais adressée. »

2. Revue de Paris, décembre 1829, janvier 1830, avec la pièce : Les Larmes de Racine. On remarquera que, le 27 octobre, il jurait de n’écrire de sa vie à la Revue.

LETTRES DE SAINTE-BEUVE

29 décembre 1829.

« ... Vous avez vraiment créé une critique haute qui vous appartient en propre, et votre manière de passer de l’homme à l’œuvre et de chercher dans ses entrailles le germe de ses productions est une source intarissable d’aperçus nouveaux et de vues profondes... » Vigny devait se montrer moins satisfait de ce procédé appliqué à lui-même : d’où les ressentiments et les rancunes de Sainte-Beuve. Mais poursuivons : « La vie de Racine est racontée avec une originalité et une finesse qui me font un plaisir infini... Vos dernières pages sont pleines d’une onction et d’une sensibilité qui m’enchantent. Cet article

Mais « c’est très bien payé, 200 francs la feuille, écrit-il à Loudierre ; c’est même, entre nous, ce qui m’a décidé. »

A ALFRED DE VIGNY

est composé comme une vie de ce tempslà même, finissant par une retraite pieuse après une gloire pleine de gravité. » La gloire de Racine a-t-elle été si grave, au temps de la du Parc et de la Champmeslé ? L’image, en tout cas, était faite pour charmer Vigny : il pouvait y retrouver quelques-uns de ses traits. De là au souvenir des vers que venait de lui dédier Sainte-Beuve, il n’y avait qu’un pas : « Je vous ferai porter, quand vous les voudrez, vos beaux vers qui sont miens, et j’ai le projet de vous adresser la douzième de mes Elévations , qui pourront un jour former un recueil. En voulezvous ? — Ce ne sera pas un échange, car je vous devrais trop de retour. » Ici quelques mots sur la grande affaire romantique d’alors, Hernani , et sur les « baladins »

de l’Académie et des théâtres, qui <■ font des parades sur nous ». — « En vérité, je ne puis réussir à m’en fâcher, c’est par trop bas. Adieu, mon bon ami, plût à Dieu que je pusse vous voir aussi souvent qu’on le croit!

Sainte-Beuve répond tout de suite, du même ton affectueux. On remarque dans sa lettre une plainte qui s’exprime plus d’une fois dans cette correspondance. Sainte-Beuve est le type du grand homme malgré lui : il était né critique et se croyait poète. Il passa vingt ans à lutter contre sa vocation. Quant à Y Elévation dont il est question ici, a-t-elle été jamais écrite ? Plus d’une esquisse

r. Portraits contemporains , II, p. 86.

A ALFRED DE VIGNY

conservée dans le Journal d'un Poète porte ce nom significatif. Mais il n’a paru sous ce titre que deux pièces isolées, assez longtemps après la lettre qui en annonçait le recueil \ Voici ce qu’écrit Sainte- Beuve :

Ce Ier janvier 1830.

Votre lettre est bien bonne, mon cher ami, et beaucoup trop, quant à ce que vous me dites de mon Racine. Vous faites tous les jours des articles comme celuilà, sans y penser, en causant, en racontant vos lectures et vos impressions ; seulement, moi, j’écris et j’enregistre, au lieu

1. Ces deux pièces sont Paris, chez Gosselin, 16 avril 1831, in-8°, et les Amants de Montmorency , Revue des Beux Mondes, Ier janvier 1832. — Paris porte le titre de XIe Élévation. Que sont devenues les dix premières ?

58 LETTRES DE SAINTE-BEUVE

de répandre et de jeter mes paroles. C’est une triste condition, selon moi, et contraire à ce tact exquis, à ce velouté de poésie que tout travail un peu matériel et pesant déflore ; après un article critique, il faut bien quinze jours au moins à l’esprit pour se revêtir de son duvet de lys et de sa rosée du matin : c’est presque comme une répétition au Français. — Vous voilà donc revenu au monde idéal et aux Elévations : je vous en félicite ; votre âme s’y retrempera, s’y rafraîchira avec bonheur pour redescendre ensuite, encore une fois, dans ce monde de boue et de poussière ; car c’est la loi, et le parfait Eden n’appartient plus à cette vie. Vous me demandez si je veux de la 12e de vos Elévations ! ... Je la considère comme mienne et il me tarde de l’aller

A ALFRED DE VIGNY

entendre. — Où en est l’impression d'Othello? Je l’attendois depuis longtemps ; pourquoi cela tarde-t-il encore ? On m’a parlé d’une préface dont je suis avide r. Les attaques auxquelles vous êtes en butte ne doivent pas vous atteindre ; vous dites vrai, cela est trop bas. On est tout consolé, quand on a le bonheur de vivre dans l’art et dans l’amitié.

Adieu, mon cher ami, et à bientôt.

Votre dévoué de cœur,

Veuillez présenter mes respectueux hommages à madame de Vigny 2.

La lettre suivante de Vigny, à propos

Page 1