‹ Sainte-Beuve et Alfred de VignyChapitre 25 sur 37 · Billets inédits · texte numérisé non relu

Billets inédits

LETTRES DE SAINTE-BEUVE

Enfin le 12 février 1835, Alfred de Vigny eut son jour ou, comme il disait, « sa soirée », un de ces succès qui donnent aussitôt l’auréole. Son drame de Chatterton ne manqua pourtant pas de critiques. La plus cruelle parut dans la Revue des Deux Mondes , dans la chronique de Gustave Planche. Elle suait la haine et l’envie. L’auteur, d’une laideur et d’une crasse illustres, était jaloux de Vigny et ne se donnait pas la peine de dissimuler. « Entre le poète et l’actrice, il n’y a pas d’alliance possible. A jouer des rôles comme Kitty Bell, madame Dorval finirait par appauvrir ses facultés oisives ; et pour atteindre jusqu’à elle, M. de Vigny court le risque de compromettre la pureté paisible de son style. » Ces équivoques atroces n’empêchaient pas

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le public d’accourir en foule, et c’est l’écho de tout cela qu’on entend dans la lettre suivante de Sainte-Beuve.

Mon cher ami,

Malgré votre envoi si obligeant qui s’est croisé avec ma lettre, je n’ai pu assister à la première représentation de Chatterton ; ce n’est qu’à la troisième que j’ai pris ma part d’émotion et de souffrance à ce drame si poétique et si touchant. J’étois seul dans un coin de l’orchestre, sans voisins, et tout entier au développement de ce caractère et de cette douleur. Bien des fois durant cette soirée, madame Dorval et vous, vous avez obscurci mes yeux de larmes. Pourquoi faut-il qu’en vous félicitant, en vous remerciant là-dessus, j’aie involontairement dans l’esprit, comme,

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vous l’avez sans doute, la pensée de ce qui vous a été désagréable à la Revue. Sans vouloir exprimer d’avis sur ce que j’ai fortement regretté, je vous demande si ce qui s’est passé vous semble irrémédiable ; je ne le crois pas, et j’ai dans l’idée que quelque moyen sera tenté qui pourra réconcilier tout ou du moins quelque chose. Pardon, mon ami, de mêler à ma félicitation vive et pure ces tracas qui vont mal à un triomphe aussi mérité ; mais il est si triste de voir chaque pas du Poète vers la gloire devenir alentour une occasion de rompre et de se détacher % que je désire malgré moi, malgré vous peut-être, tout ce qui pourrait établir une sorte d’harmonie et couper

i. Planche avait écrit, en 1832, un article fort sympathique à Vigny.

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court à l’aigreur au milieu d’un succès si beau de poésie et de larmes.

Croyez, mon cher ami, à mon admiration ancienne et nouvelle, et à mes sentiments bien dévoués.

SAINTE-BEUVE h

Ce jeudi [20 février 1835].

Et reprenant son rôle de conciliateur et de réparateur d’injures, comme deux ans plus tôt dans l’affaire de Le Roi s’amuse, le critique répondait à la note du 1 5 février par un public hommage au talent de Vigny, mais un hommage dont Hugo, le Hugo de Lucrèce et de Marie Tudor , faisait les frais.

« Nous fesons [sic] des vœux, — écritil dans la Revue du ier mars, — pour que

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