Journal d'un Poète, p
LETTRES DE SAINTE-BEUVE
Du reste, voici deux textes qui achèvent de remettre les choses au point. Le premier est un mot inédit de Vigny, destiné peut-être à Buloz ; il y est question de Servitude et de l’article qui allait paraître, et des démarches de Vigny pour le revoir et le corriger :
J’espérais vous voir ce soir pour vous donner quelques détails sur ce qui vous occupe. J’irai chez vous demain matin et j’enverrai l’exemplaire à qui vous voulez, avec plaisir.
Je n’ai pu joindre Sainte-Beuve et je crains que les détails qu’il voudra peutêtre donner sur moi ne soient pas exacts. Mais j’ai toute confiance dans sa mesure et sa délicatesse de touche. En général moins on parle de ma vie et plus cela me plaît.
A ALFRED DE VIGNY
Avez-vous envoyé un exemplaire à monsieur A. Joly ?
Je suis bien content de toutes les bonnes nouvelles que vous m’annoncez. J’aurai quelques changemens à faire pour la seconde édition. Des bagatelles mais nécessaires. Il faut nous y prendre à tems.
Mille complimens.
14 octobre 1835.
Le second texte, qui est du même jour, est un mot d’excuse de Sainte-Beuve :
Je suis désolé en effet, mon cher ami, de ne pas vous avoir pu voir ; malheureusement il est trop tard actuellement. L’article devant paraître demain matin et les bons à tirer étant donnés depuis midi, je crois que le tirage est fait ou il le sera
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du moins ce soir. Je suis d’ailleurs très peu entré, comme vous pouvez penser, dans les détails de famille, et le peu que j’en ai dit a été plutôt tiré de ce que j’ai lu dans vos Souvenirs militaires. J’ai parlé d’ailleurs comme n’étant pas informé par vous mais comme informé extérieurement et d’après des inductions. Je ne serai pas ce soir à la maison, m’étant engagé à dîner en ville. — Je ne pourrai donc vous voir qu’après cet article si précipitamment écrit et où je désire avant tout que rien ne vous mécontente. L’admiration que je vous ai vouée percera, j’espère, à travers les petites chicanes que je me suis permis de vous faire sur des détails.
Tout à vous d’amitié,
Ce mercredi [14 octobre 1835].
A ALFRED DE VIGNY
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L’article paraît le lendemain, et Vigny remercie aussitôt par cette lettre :
15 octobre 1835 1.
« Dans quel tems et par quelle plume a jamais été écrit un examen plus beau et plus habile que le vôtre, mon ami, et comment puis-je vous en remercier ?
D’abord mon cœur a été pris par l’attendrissement que m’ont donné les souvenirs de ces premières et fraternelles réunions que vous avez rappelées et dont parlent ces beaux vers de notre Antoni dont la mort a déjà effacé trois noms. J’ai revu ensuite ces autres soirées de tous les
1. Nous reproduisons cette lettre d’après le brouillon conservé par Vigny. La date du 19, donnée par l’éditeur de la Correspondance (p. 66), est sans doute une inadvertance.
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mercredis, où vous veniez chez moi écouter et applaudir les Orientales avec mes amis et quelques femmes de ma famille ; vous y disiez alors avec tant de grâce et de douceur :
Fraternité des arts! union fortunée!
Soirs dont le souvenir, même après mainte année, Charmera le vieillard.
» Hélas! nous sommes encore bien loin de la vieillesse, mon ami, et déjà s’est rompue par quelques anneaux cette autre chaîne amicale. Moi du moins je n’en ai brisé aucun et je plains ceux qui se sont séparés.
» Pour vous, mon bon ami, vous savez prouver à tous que les changements des esprits et des cœurs n’altèrent en rien l’impartialité de vos jugemens et la grâce
A ALFRED DE VIGNY
savante, la finesse éloquente dont vous les entourez, l’abondante poésie que vous semez sur eux, tout leur assure une durée qui serait effrayante s’ils n’étaient si indulgens. Vous l’avez été beaucoup pour moi ; en vérité le peu que j’ai fait ne méritait pas cela et le peu que je suis le mérite moins encore. Les actions de ma vie sont, à mon grand regret, si obscures et ses pages sont si blanches, que des notes de votre main en doivent faire ressortir le néant. Mais vous les avez écrites avec une mesure parfaite et dont je vous rends grâce mille fois. Les petites erreurs de date que j’aurais pu rectifier si je vous avais vu ne valent guère qu’on s’y arrête. Nous en causerons un jour.
» Quant à mes travaux, ils sont toujours rompus par les agitations inconnues de ma
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vie ; les éloges que vous donnez à leur constance me rendent honteux ; vous me faites mesurer ce que je pourrais faire et vous accroissez mes regrets, quand je pense au peu de tems qui m’a été laissé pour faire ce que vous louez. J’écris à la hâte chaque jour des plans que je n’aurai jamais le tems d’exécuter et je suis emporté par mille choses hors de moi.
» Ce que je dis là, du reste, vous le savez, vous le sentez, n’est-ce pas ? et vous m’en grondez, mais secrètement, mais pour moi seul qui vois votre pensée à travers le nuage doré. — L’ingénieux langage de votre critique a cela d’excellent qu’il éclaire parfaitement aux yeux du public la route que suit le hasardeux navigateur que vous contemplez, et que,
A ALFRED DE VIGNY
du même rayon, vous lui faites voir, au voyageur, lui seul, les écueils que vous devinez pour sa route. Ainsi, de toutes les constellations que j’ai suivies, c’est la Lyre que vous préférez et vous avez bien vos raisons ; Joseph de Lorme nous les a apprises ; mais le grand écrivain de Volupté ne pourrait-il obtenir grâce pour la prose près du poète pur des Consolations? Ne pouvons-nous aller de l’une à l’autre ? n’y a-t-il pas des idées de Prose et des idées de Poésie? Pour moi, je le pense, mais je garde pour un futur Cénacle, afin de me faire pardonner mes gros livres, des Elévations que je vous prierai d’y venir entendre, dans l’espoir de renouveler nos échanges de vers au milieu des anciens amis poètes qui nous sont restés et des meilleurs parmi les
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nouveaux que la muse nous a donnés.
» Il n’y en aura pas un, je vous le dis, que je ne surpasse en amitié et en admiration pour vous. »
A. de v.
L’article, en effet, est très beau, d’une finesse et d’une vérité exquises, et le jugement de Sainte-Beuve, encore qu’il n’ait pas assez vu ce qui fait à nos yeux la vraie grandeur du poète, c’est-àdire la force de sa pensée, peut passer pour définitif. Il a trouvé, pour dépeindre la nature du talent chez Alfred de Vigny, quelques-unes de ces images qui sont un charme de sa critique. L’enfantement de ces poèmes rares, de ces nobles et transparents symboles, il appelle cela la maladie des perles. Il les compare encore à
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l’encens, qui est, lui aussi, une altération de la sève, née d’une blessure secrète. « Ses larmes, il ne les donne jamais à l’état de larmes ; il les métamorphose, il en fait éclore des êtres comme Dolorida, Symétha, Eloa. S’il veut exhaler les angoisses du génie et le veuvage de cœur du poète, il ne s’en décharge pas directement par une effusion toute lyrique, comme le ferait M. de Lamartine, mais il prend un détour épique, il crée Moïse. » Ce mode de transfiguration, qui est propre à Vigny, n’a jamais été mieux décrit dans ses nuances les plus délicates.
Et pourtant qui peut se flatter d’avoir jamais tout expliqué ? N’y a-t-il pas dans toute âme un mystère qui échappe et qui est le mystère de la vie ? Voilà ce qui frappa Vigny après la lecture de l’article
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et, ainsi attristé de cette vanité de l’esprit et du langage humains, même les plus pénétrants, puisqu’il reste pour eux toujours tant d’inconnu dans le cœur d’un ami, il consigna dans son journal ces réflexions mélancoliques :
« Sainte-Beuve fait un long article sur moi. Trop préoccupé du Cénacle qu’il avait chanté autrefois, il lui a donné dans ma vie littéraire plus d’importance qu’il n’en eut, dans le temps de ces réunions rares et légères. Sainte-Beuve m’aime et m’estime, mais me connaît à peine, et s’est trompé en voulant entrer dans les secrets de ma manière de produire...
» Il ne faut disséquer que les morts.
Cette manière de chercher à ouvrir le cerveau d’un vivant est fausse et mauvaise.
A ALFRED DE VIGNY
Dieu seul et le poète savent comment naît et se forme la pensée. Les hommes ne peuvent ouvrir ce fruit divin et y chercher l’amande. Quand ils veulent le faire, ils la retaillent et la gâtent. »
Cette note irrita terriblement Sainte- Beuve, lorsqu’il la lut, trente ans plus tard, et après la mort du poète, dans son Journal. Il n’y en a pas une ligne qu’il n’ait pris à tâche de réfuter et de détruire. Et peu s’en faut que M. de Spoelberch de Lovenjoul, en la reproduisant avec la lettre qui précède, dans un article des Débats (octobre 1904), n’accuse l’auteur de mauvaise foi et de duplicité.
Franchement, j’y trouve moins d’aigreur que de tristesse et de dignité grave. Sainte-Beuve, dans son article, faisait des
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réserves qui, aux termes près, étaient des critiques assez dures : il reprochait à Vigny d’avoir, surtout en prose et dans ses récits historiques, de la manière, de l’artifice, un air de « poétique chimère ». En deux mots, il lui trouve l’esprit faux. L’arrêt était sévère. Vigny ne s’en plaint pas.
Quant aux autres points de la note, qu’y trouve-t-on de quoi faire un grief à Vigny ? Ce qu’il dit du Cénacle ? Mais pendant trois ans, de 1823 à 1826, Vigny en garnison à Strasbourg, à Bordeaux, à Pau, n’y fréquenta guère. Et Sainte-Beuve luimême, après avoir rappelé toutes les amitiés littéraires de Vigny, n’a-t-il pas été obligé de convenir que son tempérament poétique n’a aucune parenté avec quoi que ce soit dans la tradition fran-
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ni
çaise, et de le peindre spirituellement comme un orphelin de grande famille, qui a des oncles et des grands-oncles à l’étranger (Dante, Shakspeare, Klopstock, Byron ?) Reste le mot : « Sainte-Beuve me connaît à peine » qui, sous la plume de tout autre, serait étrange au bout de huit ans d’entretiens et de correspondance ; mais, sous la sienne, il n’est que juste. « Ccnsolez-vous, — répondait-on à son successeur à l’Académie, qui avait exprimé le regret de l’avoir peu connu : personne n’a vécu dans l’intimité de M. de Vigny, pas même lui. »
Allons plus loin. Quel artiste, même après la critique la plus intelligente, n’a pas le sentiment d’être vaguement méconnu ? Quel poète conviendra que le génie est susceptible d’analyse, souffrira
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sans pudeur cette dissection, et en voyant ainsi ses secrets étalés, ne protestera pas qu’il y a autre chose en lui et que son art réside ailleurs que dans ces pauvres procédés ? Le fait est que Sainte-Beuve s’est trouvé là en défaut, et qu’il se trompe en attribuant les retards et la rareté de la production chez Vigny aux scrupules, aux angoisses de l’exécution.
Il est vrai que Vigny produisait peu.
Mais ce n’était pas la faute de la stérilité, c’était celle d’une sorte de paresse et d’un dédain croissant pour l’expression et la publicité. C’est un peu le phénomène que nous avons revu dans le cas de l’auteur du Cimetière marin. Il suffit de comparer les manuscrits de Vigny à ceux de Victor Hugo pour juger qui des deux avait le travail facile. Mais Vigny
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perdait son temps en projets, en esquisses. Il se désintéressait de la course au succès, de faire une carrière littéraire. Ce grand artiste était un artiste incomplet : il lui manquait le besoin de donner un corps à ses rêves. La prodigieuse abondance des idées poétiques, le merveilleux déroulement du songe intérieur, la volupté de concevoir lui faisaient oublier la nécessité de créer.
Il était de cette race malheureuse des inventeurs, à qui l’idée suffit et qui s’inquiètent à peine de lui donner une forme concrète. Son imagination lui présentait chaque jour de nouvelles pensées, qu’il ne manquait jamais d’excuses pour ne pas exprimer ; il se payait de ce prétexte qu’il les laissait mûrir : « Je ne fais pas un livre, il se fait. » Le plus souvent, hélas!
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il ne se faisait pas. Il nous reste de ce grand génie une foule d’ébauches, et combien d’œuvres achevées ? Sa vie s’est consumée en songes, évanouie en fumées.
Tel fut chez lui l’effet de cette illusion qu’un chef-d’œuvre résulte d’une création mystérieuse qu’il serait aussi sacrilège de hâter que de chercher à définir, produit d’une fonction auguste que le poète n’a pas le droit de troubler dans son cours. — Les défauts même du peu d’ouvrages qu’il a exécutés, leur recherche apparente, leur gaucherie, leur préciosité, trahissent plus de négligence que de veilles et de peines : le travail eût tout simplifié.
Le poète, en se défendant du reproche que ses vers lui coûtassent de l’effort, ne se doutait guère que ce qui lui a le plus
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fait défaut, c’est l’amour de son art, et que son indulgence au rêve allait stériliser sa vie.
Au reste, sans être satisfait en tout, il n’était pas fâché ; il n’en voulait pas à Sainte-Beuve. Et, quelques jours après l’article, il écrivait encore à l’auteur :
« Comment se voit-on si peu, quand on s’estime et qu’on s’aime beaucoup ? Voilà ce qui me révolte. Aussi soyez sûr que je serai chez vous samedi prochain, 7 novembre 1835, à quatre heures , si cela ne vous est pas trop désagréable, mon ami.
» Vous voyez que je m’y prends de loin. Mais sans cela on se poursuit toujours inutilement. Faites-moi savoir par un mot si vous préférez un autre jour ; si
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vous ne me répondez pas, j’irai causer une heure avec vous ce jour- là.
» Mille amitiés bien tendres,
3 novembre 1835 l.
Ces lignes tout amicales, Sainte-Beuve trouve le moyen d’en faire un crime à Vigny : « J’eusse mieux aimé qu’au lieu de s’enfermer dans les réticences et de les confier au papier pour lui seul, de Vigny me fît part de son désaccord avec moi à son propre sujet et me mît à même de le discuter. J’avais produit ma manière de voir à son égard ; j’eusse été heureux d’être rectifié, s’il y avait lieu, et de m’éclairer. Au lieu de cela, il s’enveloppa de plus en plus, se fit de plus en plus