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Portraits contemporains I, p

A ALFRED DE VIGNY

pouvait plus mal tomber : Hugo, ne manqua pas de le trahir \ Du reste, il ne lui fit pas une ombre de reproche : il se mit à parler de ses vers, de ses coupes, de ses rythmes ; ce fut tout. A la seconde visite, il lut des fragments de Cromwell. Quinze jours plus tard, il invite Sainte- Beuve à entendre les trois premiers actes. Vigny était de la partie. C’était le 12 févier 1827.

On aimerait savoir ce qu’il advint de la rencontre. Vigny ne demanda certainement pas à être présenté. Sainte-Beuve ne devait pas montrer plus d’empressement. Timide, plébéien, entré dans la littérature à travers la clinique, ce cara-

x. C’est ce qui explique ce vers de la pièce du Cénacle :

Et toi, frappé d'abord d'un affront trop insigne...

LETTRES DE SAINTE-BEUVE

bin élégiaque, nouveau venu dans un monde de poètes aristocrates n’y était pas encore parfaitement à l’aise. Voltairien, libéral, il tombait dans un cercle mystique, légitimiste. Il y allait, en somme, d’une première abjuration et il était encore très raide. Poète en secret, mais de muse bourgeoise, s’il était ébloui par la force d’Hugo, s’il lui enviait son métier déjà prodigieux, il n’entendait goutte à la poésie beaucoup plus vierge de l’auteur d ’Eloa. Il la goûtait peu, la jugeait trop « superfine », trop « séraphique ». Il ne pouvait y avoir, de part et d’autre, que de la froideur.

La glace fut un an à se rompre. Il faut dire que Hugo s’y employa généreusement. Il fit comprendre à son ami les beautés du poète. Sainte-Beuve travaillait alors à son

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Joseph Delorme. Dans les Notes et pensées qui terminent le volume, et où l’on a ingénieusement reconnu le journal de ses conversations avec Victor Hugo, on trouve plus d’un exemple emprunté à Vigny, plus d’un vers des Poèmes antiques placé dans un voisinage flatteur, plus d’un rapprochement qui était une délicate louange. « Le même secret appartient à tous les grands poètes, qui sont aussi de grands peintres. Nous renvoyons les incrédules à André Chénier, à Alfred de Vigny, à Victor Hugo. » Sainte-Beuve s’apprêtait ainsi à réparer le temps perdu et par d’adroites caresses corrigeait la rigueur de sa première critique.

On aurait tort de soupçonner ici de grands calculs. Fanatique de son idole, Sain e-Beuve pouvait-il manquer d’as-

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pirer à faire la conquête du gentilhomme froid et un peu puritain, dont l’amitié formait avec celle de Hugo un vivant idéal de gloire et de poésie ? C’était faire la cour à son dieu, respirer, partager sa vie. Et puis, entrer dans les bonnes grâces de Vigny, n’était-ce pas se donner le brevet de finesse supérieure que recherchaient les jeunes poètes ? C’était comprendre le romantisme dans sa fleur la plus rare, la plus interdite aux profanes. Tout engageait le néophyte à tenter cette épreuve. Il dut y déployer d’autant plus de séduction qu’il avait quelque chose à se faire pardonner.

Vigny ne savait pas se venger. Une fois persuadé que le jeune homme était sincère, tout ombrage cessa, et le poète ne chercha pas à prolonger la pénitence. On

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ignore les circonstances de la réconciliation : il est permis de supposer qu’elle se fit chez Hugo et que Sainte-Beuve en profita pour exprimer à Vigny les sentiments qu’il confiait aux Notes de Joseph Delorme. Le lendemain il recevait ce billet enjoué :

« Eh bien ! monsieur, puisque vous êtes de ceux qui se rappellent les Poèmes que le public oublie si parfaitement, je veux faire un grand acte d’humilité en vous les offrant \ Les voici tels qu’ils sont venus au monde, avec toutes leurs souillures baptismales : leur date de naissance est leur unique mérite et ma seule excuse.

1. Poèmes : Héléna , le Somnambule, la Dryade , Symétha, la fille de Jephté, la Femme adultère, le Bal, la Prison, le Malheur, ode : Paris, 1822.

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Il me restait encore un de ces livres, je ne pouvais le mieux placer que dans vos mains ; j’aurais voulu y joindre Eloay mais elle n’existe plus, même chez moi.

» Serez-vous assez bon pour dire à mon cher Victor, votre voisin x, je crois, qu’il invite M. de Sainte-Beuve à l’accompagner, lorsqu’il pourra passer un quart d’heure chez moi à parler de tout et de rien comme nous faisons ? J’irai vous en prier chez vous encore comme je fais ici, en vous assurant de ma haute estime.

14 mars 1828 2.

Le 17 mars, Sainte-Beuve répond du

1. Hugo habitait au n° 11, Sainte-Beuve au 19 de la rue Notre-Dame-des-Champs.

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