‹ Sainte-Beuve et Alfred de VignyChapitre 37 sur 37 · Billet et note inédits · texte numérisé non relu

Billet et note inédits

LETTRES DE SAINTE-BEUVE

Ce fut tout.

« Il y a trois beaux silences chez les grands auteurs de l’antiquité, — écrivit un jour Sainte-Beuve. — Dans ces trois cas sublimes, un même effet est produit par la haine orgueilleuse d’un héros (Ajax, dans V Odyssée), par la douleur délirante d’une mère (Eurydice, dans Antigone), par le ressentiment implacable d’une amante (Didon, au VIe Livre de l’ Enéide). M. de Vigny a trouvé un quatrième et non moins superbe silence : celui du poète. » On regrette pour Sainte-Beuve qu’il n’ait pas eu la dignité d’observer le même silence.

Le pis est que son parti-pris lui fausse pour une fois le goût, et que son inclémence pour l’homme devient de l’injustice pour le poète. Lorsque les Destinées pa-

A ALFRED DE VIGNY

rurent après la mort de Vigny, Sainte- Beuve n’y vit qu’un déclin. Il a des mots mesquins pour peindre et expliquer la retraite de trente ans d’où sort ce testament de désespoir et de pitié. Cette retraite en pleine gloire, en quels termes l’eût-il célébrée chez un Pascal, chez un Rancé qui eussent été poètes ? Quel langage aurait-il trouvé pour faire comprendre l’ascétisme d’un génie à ce point ébloui de songe qu’il dédaigner de s’exprimer. Cas d’élite pour un psychologue. Et quel thème, pour un poète, que d’essayer de peindre cette pensée à jamais inédite et de compléter en idée le temple ébauché! M. Maurice Paléologue a écrit sur ce sujet quelques pages admirables 1 .

i. Alfred, de Vigny , par Maurice Paléologue. Collection des Grands Écrivains.

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Sainte-Beuve ne trouve ici qu’une maladie particulière : il appelle cela rhumatisme ou chlorose littéraire. Il va jusqu’à nier toute pensée à ces poèmes « soi-disant » philosophiques. Un seul lui semble supérieur, et c’est la Colère de Samson, parce qu’il y distingue le cri d’une douleur réelle ; et cette page incomparable, la plus forte qu’une trahison de femme ait inspirée à un poète, parce qu’elle exprime, non pas un désespoir égoïste, mais une conception universelle de l’amour, où tient déjà tout le tragique des Femmes damnées et d 'Alhertine disparue, n’est pour lui que l’occasion d’une allusion indiscrète et le prétexte à soulever un mystère d’alcôve. Il n’était pas fâché de diminuer ainsi le poète d’Eloa et de faire sourire de l’égarement de ce grand cœur.

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Et pourtant il était écrit que rien n’échapperait à cet esprit si pénétrant et que la malveillance n’aurait jamais raison de son intelligence. Malgré lui, il ne peut pas s’empêcher de porter sur son ennmi des jugements qui ne seront plus corrigés. Ce qu’il ne perçoit pas encore, il le pressent. L’admiration qu’il n’éprouve pas, il la devine. Vingt ans avant la mort d’Hugo, en pleine vogue de Musset, il désigne en Vigny le poète de l’avenir : il annonce le culte que lui vouera la prochaine génération. Il en marque à l’avance la signification, indique les rites et la formule. Il est de lui, ce mot devenu proverbial, devise de la jeunesse symboliste, le mot de « tour d’ivoire ».

Etrange homme, mélange de petitesses et d’une si prodigieuse étendue d’esprit,

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souple et intraitable, qui se donne et se reprend et dans le même moment se montre mesquin et admirable. A la fin de cet épisode, où on l’a vu jouer un rôle si équivoque, ce qui domine encore, c’est une espèce de regret qui ressemble à l’admiration. Lamartine, qui l’avait aimé et qui eut à souffrir de lui, ne trouva rien de plus à lui répondre que cette plainte : « M. de Sainte-Beuve est un de ces hommes qui, en s’éloignant, emportent toujours un morceau du cœur : ils ne vous deviennent jamais étrangers, fussent-ils ennemis. »

Vigny n’eût pas été plus dur que Lamartine. — Pour nous, avant de condamner, nous devons réfléchir à quelle sensibilité excessive, à quelle faculté de souffrir se trouve liée chez un Vigny, chez

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un Sainte-Beuve, la puissance de l’imagination ou de l’intelligence. Et il ne reste enfin qu’à plaindre, en les admirant, ceux qu’un ancien poète appelait déjà « race irritable », genus irritabile vatum.

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