‹ Sainte-Beuve et Alfred de VignyChapitre 36 sur 37 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Cette dernière lettre est vraiment belle, et Sainte-Beuve paraît y représenter avec une dignité hautaine l’indépendance de la critique.

On voudrait pouvoir en rester là, et n’avoir rien à ajouter à cette fin mélancolique. On aurait, en terminant, le spectacle de deux hommes également sincères, irréprochables en leur attitude, qu’un accident sépare et qui, sachant quelles

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traces laissent certaines atteintes faites à l’amitié, pour emporter du moins leurs souvenirs intacts, s’éloignent à regret l’un de l’autre. Malheureusement, Sainte- Beuve ne nous laisse pas le choix : il a poursuivi le poète d’une rancune si implacable qu’il est impossible de l’ignorer.

Un mot seulement sur ces misères.

Les rivalités académiques mirent aux prises les deux amis de jadis. Sainte- Beuve est élu en 1844 ; Vigny, déclara-til, n’avait aucune chance : manière honnête de s’épargner toute espèce de scrupules. Le poète réussit enfin (ier mai 1845) à sa quatrième candidature. La réception eut lieu le 29 janvier 1846. Cette séance fut une brimade. Sainte-Beuve en rendit compte, deux jours après, dans la Revue des Deux Mondes , en appuyant maligne-

A ALFRED DE VIGNY

ment sur les ridicules du récipiendaire. Il eut la cruauté d’y revenir vingt ans plus tard, à la mort du poète, et de remplir de ce récit la moitié de l’article consacré à sa pure mémoire.

Où sont sa ferveur de jadis, ses pieuses apostrophes au « divin et chaste cygne » ? Voici ce qu’il écrit dans ses notes intimes : « De Vigny, qui se croit gentilhomme, fait pour arriver à l’Académie des choses qui ne sont même pas d’un pédant. — Ce qu’est aujourd’hui l’auteur d’£7o«, c’est un bel ange qui a bu du vinaigre. — Voilà de Vigny à l’Académie ; comment s’y prendra-t-il pour daigner descendre à la biographie, à l’éloge de son prédécesseur ? Il en sera quitte pour imiter certain début poétique de Pindare qui disait à son héros : « Je te frappe de mes couronnes

LETTRES DE SAINTE-BEUVE

et je t'arrose de mes hymnes... » Cette plénitude de soi-même, dans laquelle vit et se plaît de Vigny, cette présence d’esprit sans distraction en face de soi-même, j’appelle cela l’Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement... » Et dans une lettre à Juste Ollivier, directeur d’une revue suisse où il distillait en secret ce qu’il appelait ses poisons : « Vigny n’est qu’un Trissotin gentilhomme, le comte de Trissotin.

De tels outrages éclairent cette pensée du Journal d'un Poète : « La noblesse, la distinction et la politesse des manières engendrent dans certaines âmes une irritation qui va jusqu’à la haine du sang. » Qu’avaient à se dire encore deux hommes qui en étaient là ? Il nous reste pourtant un dernier billet de cette époque, et il est de Sainte-Beuve :

A ALFRED DE VIGNY

Je vous ai revu.

J’ai été touché.

Les personnes qui étaient avec moi dans la loge, et plus jeunes que moi, ont été non moins touchées, et se sont plus d’une fois écriées : « Que c’est bien! que c’est élevé ! »

J’en étais fier pour la génération dont les chefs ont produit de telles œuvres.

Au-dessous du parafe du critique, Vigny a tracé cette note :

Ce mot, envoyé par Sainte-Beuve pendant la séance, le 20 avril 1858, m’est écrit après avoir revu Chatterton aux Français L

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