Lettre inédite
LETTRES DE SAINTE-BEUVE
blettes romantiques , et notre cher Victor m’avoit récité les derniers vers si gracieux et si folâtres de Symétha , et le passage de Jephté où se trouve cette belle coupe :
... permettez seulement.
Mais ni le Bal , si éblouissamment beau, si amèrement triste, ni le Bain de Suzanne auquel on ne peut comparer que le Bain d'une jeune Romaine , ni cette mystérieuse Dryade , et la bacchante Ida aux cheveux noirs, et la blonde et pudique prêtresse, je ne connoissois rien de tout cela, monsieur. Jugez de mon plaisir et de ma reconnoissance. Vous y ajoutez encore par votre obligeante invitation ; il me sera bien doux de faire avec Victor le pèlerinage poétique de la rue de la Villevêque, et de vous dire par moi-même combien vos vers
A ALFRED DE VIGNY
m’ont charmé, combien surtout votre attention m’a touché.
Est - ce cette profusion d’épithètes appliquées au Bal, qui est de toute l’œuvre de Vigny la pièce la plus vieillie, la plus décidément médiocre ? Est-ce cette salade de baigneuses et de « pudiques prêtresses », de termes confits et d’images « folâtres » (je sais bien que le mot est dans Vigny ; il n’en vaut pas mieux pour cela). Il y a dans ce peu de lignes une obséquiosité qui gêne.
Sainte-Beuve se fait trop petit. Une malice pourtant. Vigny, en parlant de Hugo, avait écrit « mon cher Victor ». Sainte-Beuve répond Victor tout court ; puis se ravise et corrige « notre cher
LETTRES DE SAINTE-BEUVE
Victor. » Vigny n’est plus l’ami unique.
Cette première lettre est encore d’un écolier. Quelques mois plus tard, l’élève passe maître. Sainte-Beuve vient de publier son Tableau de la poésie française au XVIe siècle 1 et, par ce service éclatant, de conquérir scn grade parmi les chefs du romantisme. Il a inventé des ancêtres à la nouvelle école. Il lui donne le prestige de la tradition. Cet écrit, la plus grave erreur de Sainte-Beuve, avait le mérite de l’à propos et apportait à la poésie le secours d’une science très réelle, quoique réduite au rôle d’argument et de pamphlet de circonstance. Mais c’est ce qui en faisait le prix sur le moment. Vigny reçut l’ouvrage aux champs
i. Le 19 juillet 1828. Bibliographie de la France. Cf. Michaud, Sainte-Beuve avant les Lundis , p. 603.
A ALFRED DE VIGNY
et remercia l’auteur par une longue lettre dont il faut extraire au moins ceci :
Bellefontaine, 3 août 1828.
« Je ne résiste pas au besoin que j’ai de vous parler de votre beau livre, et en vérité, comme je ne cesse de causer avec vous tous les jours depuis que je suis à la campagne, je puis aussi bien continuer par écrit cette douce conversation. Oui vraiment, je ne peux quitter votre ouvrage que pour en parler et aller dire à tout le monde : Avez-vous lu Baruch? et ensuite je m’enferme avec veus ou bien je vous emporte sous une allée où je marche tout seul, et je frappe sur le livre et je jette des cris de plaisir à me faire passer pour fou...
LETTRES DE SAINTE-BEUVE
» Après la douce et forte et grave Etude que Ton suit avec vous dans le premier volume, je ne sais rien de plus attachant que de' lire les vers de Ronsard et vos réflexions qui les suivent... Quel service vous rendez aux lettres en relevant et rattachant ces anneaux perdus ou rouillés de la chaîne des poètes! Je ne puis croire que vous résistiez à nous donner un choix semblable de la Pléiade et de sa queue, ainsi entrelacé de prose et de poésie de vous-même 1 ; je le souhaite de toute mon âme... Au reste, ne vous fiez pas trop à mon amour pour nos devanciers ; c’est peut-être une ruse pour avoir encore à lire des pages aussi belles que celles où vous définissez le vers
i . Le Tableau contenait la célèbre pièce : A la Rime , qui fit partie ensuite du Joseph Delorme.
A ALFRED DE VIGNY
comme un poète seul le pouvait faire, et des vues aussi larges que celles de vos conclusions, auxquelles on ne fera qu’un reproche juste s’il tombe sur l’illusion que vous vous faites à mon égard. Vous ne pouvez du moins vous en faire aucune sur mon amitié vive comme mon estime pour vous et votre ouvrage ; je ne puis me consoler de l’avoir fini qu’en le recommençant, ce que je vais faire.
» Votre ami dévoué,
« Savez-vous bien que j’ai depuis peu une médaille de Victor qui me ravit % et que j’ai vu Emile à Morfontaine ? Je suis presque avec vous tous ; bientôt j’y serai mieux encore. »