Lettre inédite
LETTRES DE SAINTE-BEUVE
Cette lettre, où le talent de Vigny est si bien défini dans la variété de ses divers aspects, dans les dédales d’un génie qui successivement habite tous les siècles et tous les mondes, prouve que dans les cinq mois écoulés depuis leur première connaissance, bien des liens se sont resserrés entre les deux nouveaux amis. Le tour devient plus libre, plus cordial. Sainte-Beuve a été présenté à la femme du poète. Il est dans le secret de ses plans dramatiques. Il se désole de tomber à Londres en pleine morte-saison : tous les théâtres sont fermés. « Drury- Lane et Covent-Garden ne donnent pas.
Il n’y a que le théâtre d’été de Hay- Market \ » C’est à Hugo qu’il écrit cela,
i. A Victor Hugo, août 1828. Revue de Paris, 15 déc. 1904, p. 745.
A ALFRED DE VIGNY
et il en a plus d’une raison ; mais il ne sépare pas de lui la troupe romantique : quand retrouverai-je, s’écrie-t-il, « mon loisir, et votre vivifiant soleil, à vous, à de Vigny, à Boulanger, à Emile Deschamps, Paul 1 ? »
Il revient. Le voilà l’intime, l’indispensable de tout le groupe. Plus de lettres, on se voit sans cesse. Sainte-Beuve est celui qui sait tout, est au courant de tout, tient bureau de nouvelles. « On imprime à force pour cet hiver, écrit-il à Loudierre... De Vigny a fait un roman qui, je crois, est vendu et par conséquent paraîtra bientôt, mais il ne dit pas ce que c’est 2. »
1. Au même, Oxford, 26 août 1828, ib., p. 747. Ce Paul qui vient là en l’air au bout de la phrase, est Paul Foucher, le frère de madame Hugo.
2. 6 décembre 1828. Correspondance , I, 11, lettre IV. Il s’agit sans doute de VAlmeh, dont quatre chapitres
LETTRES DE SAINTE-BEUVE
L’ancien critique du Globe devient l’âme du romantisme. Son directeur, M. Dubois, se plaint de son éloignement : c’est le prélude de la brouille qui se terminera par le duel de 1830 \ le fameux duel sous le parapluie : « Tué, soit ! disait drôlement le critique, mais je ne veux pas être mouillé. » Cet intervalle est le temps de la grande passion et de la foi ardente, temps heureux, jours charmants d’amitié poétique, de rêves en commun, de confiance au sein d’une jeunesse si tôt aigrie, si vite divisée par les rivalités, mais unie
ont paru en 1831 dans la Revue des Deux Mondes. C’était un roman sur la campagne d’Égypte, où devait figurer Bonaparte. Voir à ce sujet une Ëpître de Gaspard de Pons à Vigny, citée par Eugène Asse, Alfred de Vigny et les éditions originales de ses œuvres.
i. Lettre de Dubois, 5 février 1829. Cf. Michaud, Sainte-Beuve avant les Lundis , p. 605, note.
A ALFRED DE VIGNY
alors sous ce nom que Sainte-Beuve vient d’écrire à Vigny, qu’il va tout à l’heure chanter en vers, et qu’elle a gardé dans l’histoire : le Cénacle.