‹ Sainte-Beuve et Alfred de VignyChapitre 7 sur 37 · Journal d'un poète, p · texte numérisé non relu

Journal d'un poète, p

A ALFRED DE VIGNY

meilleure grâce et y répondit en ces termes d’une flatterie aimable et sans arrière-pensée :

Ce 14 août 1828.

Monsieur et cher ami,

Votre lettre m’a rendu bien heureux et m’auroit rendu fier, si je n’avois su toute l’illusion de votre amitié ; mais par cela même, je me suis senti plus heureux. Vous nous promettez pour bientôt votre retour ; par malheur je n’en jouirai pas avant deux mois. Après-demain, je serai en route pour l’ Angleterre où je vais passer deux mois environ, loin de vous, mais tout plein de vos souvenirs. Votre talent, comme votre existence % s’est intimement mêlé

1. Vigny avait épousé à Pau, le 3 février 1825, miss Lydia Bunbury. Cf. Paul Lafond, Alfred de Vigny en Béarn.

LETTRES DE SAINTE-BEUVE

à quelque chose de ce beau pays. Juliette et Othello, Roméo et Desdémone sont à jamais liés à votre nom ; vous êtes Shakespearien de ce côté comme vous êtes Espagnol par Dolorida, comme vous êtes Grec par la Dryade et Symétha, comme vous êtes biblique par Moïse, comme vous êtes vous-même, vous seul, poète et romancier françois du xixe siècle par Cinq- Mars et Elloa (sic). Plus d’une fois dans mon voyage, si je ne vous portois pas toujours en moi, je serais ramené à vous par tant d’accidens heureux d’art et de nature, par le théâtre et les scènes que vous avez conquises en si beaux vers, par la vue de tant de paysages frais et charmans qui semblent prêter leur ombrage au bain de Suzanne ou à quelque autre fiction choisie, par ces fines et

A ALFRED DE VIGNY

ravissantes compositions (peintures ou gravures) où se glisse toujours quelque figure longue, élancée, tout en pleurs, céleste comme Smithson 1 ou Elloa.

Quoi qu’il en soit, monsieur, ce sera pour moi une privation bien grande de n’avoir avec moi que votre souvenir, et j’aspirerai au moment où il me sera permis de vous revoir, vous, Emile, Victor, et de reprendre ma bien humble place à ce Cénacle de Poètes où j’aime tant à m’oublier.

Votre ami dévoué,

Veuillez présenter mes bien humbles respects à madame Vigny 2.

1 . La célèbre comédienne qui fut la première femme de Berlioz. Elle était venue jouer à Paris dans l’été de 1828. Elle tenait précisément le rôle de Juliette.

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