SAINTE-BEUVE ET BAUDELAIRE
L'art d'écrire pour ne rien dire n'était pas de iinvention de Champfleury. On en jugera par les lettres de jeunesse qu'il adressait à sa mère, et où se révèle une volonté nette, un vif désir d'arriver, d'être le moins longtemps possible à charge aux siens, de ne rien devoir qu'à luimême, et en même temps de se faire un nom dans les Lettres. Le phénomène est commun à tous les êtres qui ont du ressort et de la vocation, de se sentir soutenus, dans les moments d'abandon et de désespérance, par quelque chose d'intérieur qui relève leur courage et leur crie foi en l'avenir.
Champfleury (de son vrai nom et de ses petits noms, Jules-François-Félix Husson-Fleury), né à Laon le 17 septembre 1821, apportait à Paris des provisions d'air natal, qui enflèrent ses voiles jusqu'à la fin de sa vie. La vieille cité picarde — ville sur la hauteur, comme l'a appelée le poète chansonnier Gustave Mathieu — où l'on n'accédait encore que par la grimpette, avait gardé toutes ses saveurs provinciales. Le
romancier né malin, doué d'esprit fin et délicat et d'une observation pénétrante, fut le peintre de moeurs de cette bourgeoisie moyenne de petite ville, au milieu de laquelle il avait vécu, et qui lui laissait des souvenirs attendris encore plus que comiques. Le comique était au fond de sa nature, le propre de son talent, et il l'exagérait quelquefois ; mais il n'en tenait pas moins pour le petit monde de sa province, il en était resté. Et quel romancier n'a pas conservé l'accent du pays, le souffle du terroir natal ? Il y ^ aurait toute une géographie à dresser des ro- i mans rapportés de la petite patrie, de celle qu'on a faite sienne, comme M"" Sand pour le Berry, ou de celle qui est bien la vôtre, et dont un Daudet tire des chefs-d'œuvre que les méridionaux lui ont pardonnes, voulant encore y voir un efi'et de l'amour du pays.
Sainte-Beuve a écrit sur Ghampfleury romancier une page qui le caractérise bien, encore que le critique, largement ouvert à toutes les nouveautés originales, et qui n'en dédaignait aucune, fît des réserves sur ce qui choquait son goût difficile et d'une élégance restée voltairienne, encore plus que romantique. Il écrivait en 1863: