‹ Sainte-Beuve et ChampfleuryChapitre 2 sur 44 · CIIAMPFLEURY JUGÉ PAR SAINTE-BEUVE ET BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

CIIAMPFLEURY JUGÉ PAR SAINTE-BEUVE ET BAUDELAIRE

M. Champfleury, que nous aurons peu aujourd'hui à envisager comme romancier (l'article avait trait surtout aux Frères Le Nain *, sur lesquels Champfleury venait de publier son livre capital), M. Champfleury est lui-même, dans ses ouvrages, un studieux observateur et un copiste consciencieux des personnages et des situations naturelles ; il a ses défauts qui paraissent i'abord et qui ne se dissimulent pas ; mais il a sa vérité, sa façon de voir bien à lui, et qui, une fois appliquée à 3on objet, l'environne, le pénètre et ne le lâche pas ivant de nous l'avoir bien montré et expliqué. A défaut de l'élégance et de la distinction delà forme, il i le fond, la connaissance et l'amour de son sujet, de on monde, le sentiment des parties touchantes que ce )etit monde populaire ou bourgeoispeut receler sous son nveloppe vulgaire ; suivez-le, ayez patience, et vous erez souvent étonné de vous sentir ému là où vous viez commencé par être un peu heurté ou rebuté. Je e veux, entre ses divers romans, citer ici que les Soufrances du professeur Delteil, ce pauvre souffre-douaur de ses méchants écoliers, cet amoureux muet et lésespéré d'une des trois sœurs modistes, et recomhander la figure de ce docteur indulgent et tendre qui !ipo use celle mêmequi s'est rendue coupable d'une faute

qui le lui avoue. Il y a là, sous l'écorce peu flatteuse le personnages des plus ordinaires, des cordes morales |ien démêlées, bien senties...

l. Nouveaux Lundis, t. IV, chez Calmann-Lévy, éditeurs.

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C'est ce que nous disions. La sincérité de Ghampfleury consistait justement en ce qu'il ne peignait que des gens de sa connaissance ; plus haut ou plus bas, il se serait fourvoyé. Ses tableaux de genre valent des tableaux de maître, comme ceux des Le Nain, ses compatriotes, peintres de la réalité sous Louis XIII, et dont le génie sincère et convaincu triomphe au Louvre des préventions du vieux temps contre les sujets empruntés à la vie commune du tiers état, forgerons ou paysans, pour lesquels la Révolution s'est faite aussi en art. Aujourd'hui c'est cause gagnée.

Un singulier reproche que j'entendis faire, lorsque l'article de Sainte-Beuve parut, est celui que le ûls de l'un des hommes qui ont le mieux personnifié la bourgeoisie sous le règne de dixhuit ans, Guillaume Guizot, faisait à Champ* fleury, d^avoir donné trop d'importance auii bourgeois. Il oubliait ses propres origines. ^

Certains mots ont l'apparence du vrai, et ne prouvent rien. Préault, le grand sculpteur romantique, qui avait beaucoup d'esprit, disait avec i plus de malignité que de justesse : « Balzac a peint les portiers à la fresque, et les héros en

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miniature. » C'est méconnaître la portée de l'art moderne dans ce qu'il a de plus fécond et dont Champfleury fut, à sa manière, un précurseur. A ceux qui lui reprochent sans cesse son style tel qu'il le voulait, impersonnel, appropriée ses personnages, et non une imitation classique du romantisme, je répondrai avec Baudelaire :

... Jusqu'à présent, je n'ai rien dit du style. On le devine facilement. Il est large, soudain, brusque, poétique, comme la nature. Pas de grosses bouffissures, pas de littérarisme outré. L'auteur, de même qu'il s'applique à bien voir les êtres et leurs physionomies toujours étranges pour qui sait bien voir, s'applique aussi à bien retenir le cri de leur animalité, et il en résulte une sorte de méthode d'autant plus frappante qu'elle 3st pour ainsi dire insaisissable. J'explique peut-être naal ma pensée, mais tous ceux qui ont éprouvé le besoin ie se créer une esthétique à leur usage me compreniront.

La seule chose que je reprocherais volontiers à .'auteur est de ne pas connaître peut-être ses richesses, 3e n'être pas suffisamment rabâcheur, de trop se fier î ses lecteurs, de ne pas tirer de conclusions, de ne pas îpuiser un sujet, tous reproches qui se réduisent à un leul, et qui dérivent du même principe. Mais peutître aussi ai-je tort ; il ne faut forcer la destinée de Jersonne; de larges ébauches sont plus belles que des

tableaux confusionnôs, et il a peut-être choisi la meilleure méthode qui est la simple, la courte et l'ancienne '■.

Ghampfleury n'en est pas resté aux ébauchai dont parlait Baudelaire ; les grands tableaux d( mœurs sont venus avec les Bourgeois de Molim chart, Monsieur de Boisdhjyver, la Successioi Le CamuSy les Amoureux de Sainte-Périne, le Mascarade de la vie parisienne, etc. Il a à soi actif une quarantaine de volumes qui ne doi-^ vent rien l'un à l'autre, et dont témoigne la bi bliographie de son œuvre par Maurice Clouard.|

C'est ce qui donne de l'intérêt aux lettre qu'on va lire. Elles expriment des idées, et ellei sont un tableau de la vie d'un homme de let très, jeune, qui se cherche et qui finit par s trouver à travers tous les obstacles et les com plications qu'offre toujours une telle carrière

La vie de bohème n'est pas ce qui le tente,' et il en sort dès qu'il le peut, sans cesser d'ap partenir à cette grande famille d'ouvriers litté raires, que Sainte-Beuve signalait à l'attention

1. Charles Baudelaire. Œuvres posthumes, les Contes de Champfleury, 18 janvier 1848. Un vol. in-8°. Paris, Société du Mercure de France, 1908.

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de M. Le Play, dans ses articles sur la Réforme sociale en France '.

On vit dans un temps, écrivait déjà Sainte-Beuve en 1864, où les journaux sont tout, et où, seuls, presque seuls, ils rétribuent convenablement leur homme : on est journaliste; on l'est, fût-on romancier, car c'est en feuilletons que paraissent vos livres même, et l'on s'en aperçoit; ils se ressentent à tout moment des coupures, des attentes et des suspensions d'intérêt du feuilleton ; ils en portent la marque et le pli. On a des veines de succès, on a des mortes -saisons et des froideurs. On vit au jour le jour ; l'or coule à flots, puis il tarit...

C'est pour cela que Ghampfleury, à qui la censure impériale coupait à tout moment les vivres dans les journaux ou dans les gares, suspendant un feuilleton par-ci, interdisant la 7ente des volumes par-là, chercha un refuge ùlleurs, et le trouva, grâce à un vieil ami, Loréian Larchey, qui intervint puissamment pour e faire nommer chef des Collections à la Malufacture de Sèvres, sous le Ministère de Jules >imon. Ses connaissances en céramique l'y ortaient et le désignaient.

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