Ce n'est pas absolument prophétique, tous les hommes de
!«'• janvier 1853.
... La vie littéraire est un rude combat qui a des charmes bien amers, et qu'on ne quitte plus quand on y est entré.
Mon rêve est de gagner beaucoup d'argent et de tâcher de te rendre heureuse ainsi que papa ; espérons que j'y arriverai.
Tu me parlais de la vie de ménage ; oui, je la désire quelquefois, mais elle est presque impossible dans notre état. Où trouver une femme sans prétentions, qui ne s'occupe pas de littérature et qui pense à son ménage ? Gela est rare à Paris, quoique la Parisienne ait des vertus particulières, mais elles aiment trop le plaisir. Et je ne me sens nullement disposé à mener une femme au bal ou au spectacle, mon seul plaisir est la musique.
Adieu, ma chère maman, j'espère te voir au printemps prochain. Je te souhaite une bonne année.
lettres, qui se rattachèrent à rempire, n'en moururent pas pour cela ; quelques-uns survivent encore, et comme dit Théophile Gautier, qui fut un de ceux-là,
Tout passe. — L'art robuste
Seul a réternité, Le buste
Survit à la cité.
LETTRES DE CHAMPFLEURY A SA MÈRK l43
Ma chère maman,
Je t'écris un petit mot aujourd'hui pour te montrer que je ne t'oublie pas. Je suis accablé de besogne et d'ennuis de toute espèce : j'ai beaucoup soufTert des nerfs depuis deux mois, à cause de ce faux hiver qui est arrivé, déguisa en printemps, et qui ensuite a montré son vrai et vilciin museau.
Je viens de publier un gros volume S mon premier grand roman, qui est une affaire capable de me causer beaucoup de tracas littéraires. Et je me suis engagé pour l'année à en fournir trois autres. Sans doute, cette année va-t-elle me remettre un peu au courant, et éponger mon passé.
Un éditeur me propose une affaire de compilation de quatre mille francs ; mais j'aurais besoin d'un secrétaire qui m'en mangera au moins la moitié.
Si la gaerre ne vient pas, je crois que mon sort sera assuré, et que je pourrai vivre tranquillement et facilement.
1. Avenlnrei de imilemoiselle Mariette, chez Lecou, libraireéditeur, 1853.
J'ai reçu par Cerf les vers de papa. Fais-lui mille compliments ; mais je ne peux en rien tirer comme tu penses. Je lui avais pourtant écrit pour lui donner une bonne idée, c'était d'écrire simplement ses mémoires (mais pas en vers) ; nous aurions pu les publier à un moment donné. Gela peut être long, et l'aurait occupé. Il n'y a rien d'aussi beau qu'un homme qui peut exprimer simplement ses sensations 1 Parle-lui en.
Je vais envoyer mon nouveau volume à Edouard en même temps. Je t'enverrai les poésies que j'ai très peur de perdre. Pense, si un pareil malheur arrivait ! je sais ce que sont les poètes.
Edouard t'a-t-il fait part de l'histoire de Laon (au point de vue familier) que je publie actuellement dans la Reçue de Paris ^ ? Gela t'amuserait peut-être un moment...
Adieu, ma chère maman, écris-moi plus souvent que moi, plutôt deux fois qu'une, tes lettres me font toujours le plus grand plaisir.
1. La Bei'ue de Par/s publiait, en 1853, les Souffrances du professeur Delteil, une œuvre essentiellement laonnoise.
23 avril 1853.
Ma clière maman,
Ta lettre m'a beaucoup étonné, et d'autant plus qu'Edouard m'a écrit hier et que pas un mot sur cette grave affaire ne transperce. La comparution devant le préfet sur laquelle tu glisses trop légèrement m'a surtout surpris au dernier degré '. Il faut croire que tu n'as pas lu le roman, car pour des scènes de collège qui ne font tort à personne, des demoiselles modistes entièrement de mon invention et beaucoup d'autres faits plus ou moins réels, mais qui ne sont que de bien faibles ridicules, tels qu'il s'en voit partout, on ne peut guère se fâcher à Laon. Ce n'est pas cela qui m'empêcherait de traverser la ville, si je pouvais aller te voir en ce moment.
Il n'y a pas de chats à fouetter là-dedans : j'ai écrit Laon pour des considérations particuliè-
1, M. Edouard Fleury, frère de Ghampfleury, directeur du Journal de l'Aisne, feuille essentiellement gouvernementale, avait dû être appelé à s'expliquer sur le roman lnonnois de Ghampfleury, les Souffrances du professeur Delteil ; c'est du moins ce qui semble ressortir de la lettre de Ghampfleury à sa mère. Il n'est pas étonnant que le préfet s'en soit mêlé en ce temps où l'administration pesait d e tout son poids sur la llittérature.
res que tu comprendras difficilement. Cela force mes souvenirs et donne aux choses que j'invente une réalité qu*il me serait difficile de trouver autrement. Mes souvenirs se combinent avec l'invention, et je sais moi-même à peine démèlei le vrai du faux.
— Tu m'as écrit une longue lettre littéraire dont je te remercie. Le dernier roman que j'ai publié n'est pas immoral, et je ne cherchera: jamais ce genre de succès : seulement l'observation, la vérité vous poussent à analyser des passions dont il faut que le lecteur tire une morale. C'est là la grosse pierre avec laquelle or a toujours assommé les romanciers ; Balzac < passé pour un monstre d'immoralité, quoiqu'i s'en soit toute sa vie défendu. Du reste, mor livre de Mademoiselle Mariette, qui a beaucou] de succès, n'a pas eu ce reproche sur la cons cience, si j'en excepte toutefois ces niais de VAfi semblée nationale que j'ai attaqués le premier et que j'ai tournés en ridicule en leur faisan croire que je descendais de révéqueChampfleurj de Soissons (du xr siècle). Tu penses que je n tiens pas à cette illustration, mais avec c( gens il faut agir par des farces énormes, p? tous les moyens possibles, et j'ai réussi. Cepei dant je suis plus inquiet que tu ne le crois ;
position que j'occupe maintenant me donne un peu le vertige, je travaille très difficilement, craignant de ne pas répondre à la hauteur où Ton m'a placé.
Je me tàte, j'essaie, cherchant toujours de quoi accrocher un grand succès avec lequel je pourrai vivre tranquillement, en travaillant à ma fantaisie. Mais que cela est difficile I et dur et fatigant ! Tu penses si mes nerfs s'en ressentent. Je ne crois pas avoir un jour de bon sur cinq ; tantôt c'est un mal de tête, tantôt une mauvaise digestion, tantôt autre chose. Et ce sont des riens qui vous paralysent, surtout la composition...
Ma chère maman.
Je retourne de nouveau en Allemagne, car le médecin m'a ordonné les eaux de Hombourgsur-le-Mein ; étant à deux jours de là par les chemins de fer, je ne peux me dispenser d'essayer de boire ces eaux.
Tu as été un peu trop inquiète de mon état, quoiqu'il ne soit pas bon ; mais le moral n'est
res que tu comprendras difficilement. Gela force mes souvenirs et donne aux choses que j invente une réalité qu'il me serait difficile de trouver autrement. Mes souvenirs se combinent avec l'invention, et je sais moi-même à peine démèlei le vrai du faux.
— Tu m'as écrit une longue lettre littéraire dont je te remercie. Le dernier roman que j'ai publié n'est pas immoral, et je ne cherchera: jamais ce genre de succès : seulement l'observation, la vérité vous poussent à analyser des passions dont il faut que le lecteur tire une morale. C'est là la grosse pierre avec laquelle or a toujours assommé les romanciers ; Balzac c| passé pour un monstre d'immoralité, quoiqu'i s'en soit toute sa vie défendu. Du reste, mor livre de Mademoiselle Mariette, qui a beaucou] de succès, n'a pas eu ce reproche sur la cons cience, si j'en excepte toutefois ces niais de VA(> semblée nationale que j'ai attaqués le premier et que j'ai tournés en ridicule en leur faisan croire que je descendais de révêqueChampfleurj de Soissons (du xi" siècle). Tu penses que je d tiens pas à cette illustration, mais avec a gens il faut agir par des farces énormes, pî tous les moyens possibles, et j'ai réussi. Cepei dant je suis plus inquiet que tu ne le crois ;
position que j'occupe maintenant me donne un peu le vertige, je travaille très difficilement, craignant de ne pas répondre à la hauteur où l'on m'a placé.
Je me tàte, j'essaie, cherchant toujours de quoi accrocher un grand succès avec lequel je pourrai vivre tranquillement, en travaillant à ma fantaisie. Mais que cela est difficile ! et dur et fatigant ! Tu penses si mes nerfs s'en ressentent. Je ne crois pas avoir un jour de bon sur cinq ; tantôt c'est un mal de tête, tantôt une mauvaise digestion, tantôt autre chose. Et ce sont des riens qui vous paralysent, surtout la composition...
Ma chère maman.
Je retourne de nouveau en Allemagne, car le médecin m'a ordonné les eaux de Hombourgsur-le-Mein ; étant à deux jours de là par les chemins de fer, je ne peux me dispenser d'essayer de boire ces eaux.
Tu as été un peu trop inquiète de mon état, quoiqu'il ne soit pas bon ; mais le moral n'est
jamais que la conséquence du physique. Ce n'est pas ma faute si j'ai des crises nerveuses à peu près perpétuelles au creux de l'estomac, toute la machine en est affectée et ce qu'il y a de plus grave, c'est que je peux à peine travailler, à cause de la position du corps qui se révolte quand il est plié.
Cependant mon voyage en Suisse aura été très utile ; j'ai eu la chance de tomber dans un centre mi-allemand, mi-français, où j'ai pu nouer toutes sortes de relations littéraires et apprendre beaucoup.
Je demeurais avec un de mes amis, poète distingué et réfugié français à Berne ' ; seul je ne m'en serais pas tiré. Si je n'étais pas malade, j'aurais gagné pas mal d'argent en faisant des cours publics, ce qui est la mode dans ce pays, ainsi qu'en Allemagne. Gela doit te surprendre de me voir tout à coup changé en professeur et entrer dans une chaire, moi qui me suis toujours moqué des professeurs et des chaires ; mais tout cela n'est que partie remise...
1. Le poète franc-comtois Max Buchon, un réaliste fervent ami de Courbet, traducteur en vers français du poète allcmanique Hébcl, auteur d'un grand nombre d'études sur la Poésie populaire, et de deux nouvelles, entre autres, qui parurent dans la Revue des Deux Mondes, en 1854, le Matachin et {( Gouffre gourmand.
LETTRES Dlî CHAMPFLEUHY A SA MERS 1 49
Tu me parles très facilement de places comme si je n'avais qu'à me baisser ; mais tu ne sais pas que M. Geoffroy de Villeneuve a fait pour moi des démarches à deux ans de date qui ont été tellement inutiles, que les ministres ne m'ont même pas répondu, ce qui ne s'est vu sous aucun gouvernement.
Les députés ne sont rien à cette heure; je ne sais quels sont les hommes qui ont quelque importance, et il faudrait des travaux d'Hercule pour arriver à quelque chose.
Je ne peux trop te le répéter : un solliciteur accomplit une mission difficile ; c'est un état, une profession. Il faut peut-être un an pour comprendre les mécanismes des administrations, se rendre compte des démarches à faire : il est impossible de songer à travailler à autre chose. Un homme qui demande une place est un homme qui peut vivre un an à courir, à intriguer : je n'en ai guère le moyen. Enfin je verrai à mon retour.
Ce qui m'a tué c'est Félan à prendre pour l'avenir; je ne peux rester à faire ce que je fais ; si beaucoup envient ma réputation, je n'en suis pas content, et il me faut aller plus loin. Je touche au moment critique de la vie littéraire, qui n'est rien quand on reste stationnaire, et où il
faut toujours être en progrès. Je pense comme un autre à l'argent, car je veux mener une vie sinon riche, du moins aisée.
Le difficile est d'arranger la réputation et l'argent et d'en faire un mariage convenable, de sorte que l'un ne tue pas l'autre.
Adieu, ma chère maman...
Je t'embrasse ainsi que papa; ne me réponds que quand Edouard aura reçu ma lettre.
Ton fils et ami.
(1853 ou 1854.) Ma chère maman.
Tu as dû savoir par Edouard que j'étais de retour depuis bientôt un mois. Je ne suis pas revenu guéri, mais mieux portant. L'argent et le temps m'ont manqué pour aller aux eaux de Hombourg, où la vie coûte à peu près 25 francs par jour, c'est-à-dire 20 francs de trop pour un homme de lettres.
Ce qui m'avait le plus tué l'an passé, je le crois du moins, c'étaient le doute et la recherche après des moyens nouveaux. La lutte est d'une grande vivacité, et l'on n'a pas le droit d'être
médiocre. Heureusement j'ai, malgré mon état maladif, une volonté de fer que la lutte ne peut que rendre plus dure encore.
Si dans la vie je me laisse aller au premier courant, je garde mon énergie pour mon état. J'ai voulu me faire un nom, je l'aurai : il est plus d'à moitié établi, il le faut brillant et accepté par tous.
Maintenant que de luttes, que de combats sans nombre, je le sais, vous ne pouvez l'imaginer. Mais il est beau d'arriver glorieusement, et on arrive quand on travaille.
Tu vois où en est Edouard aujourd'hui, décoré, un de ces jours député sans doute ; tu ne l'aurais pas cru, il y a quatorze ans, quand il est entré à l'imprimerie, pas plus que tu ne croyais que je pourrais faire de la littérature.
Seulement la situation d'Edouard est plus solide en apparence que ia mienne, il aura recueilli des honneurs et une certaine aisance qui seront longtemps à venir me trouver.
Nous ne suivons pas la même route : fattaqne et lui défend. Je ne suis pas de chemin tracé, et je passe mon temps à faire sauter des préjugés, des choses convenues et admises par la société. C'est un métier excessivement pénible et dangereux. Mais j'espère que peu à peu
la tranquillité viendra, dans un an ou deux, et que mon avenir sera assuré, c'est-à-dire que mon travail me donnera de quoi vivre sans trop me fatiguer.
Je crois que je pourrai combattre les maladies, en voyageant un peu à chaque retour des saisons, qui me causent toujours beaucoup de maux de nerfs de toute sorte.
Adieu, ma chère maman, j'ai été très heureux de la décoration d'Edouard, et toi aussi. Comment vas-tu? Et papa? Ecris-moi un mot, n'estce pas ? Je t'embrasse.
Ton Ois et ami.
... A Paris on ne doit jamais douter ; toutes les misères et les fortunes défaites, et les positions manquées, et la recherche de l'inconnu y abondent, et cela en plus grande majorité que les fortunes. Ce ne serait qu'un immense concert de sanglots si l'on s'arrêtait à de petites défaites...
Les privations par lesquelles j'ai passé, mes visites continuelles chez les pauvres, m'ont du reste donné un peu du médecin et du prêtre ;
LETTRES DE CIIAMl'FLEURY A SA MERE
tant que la maladie ne s'abat pas sur des individus, ils ne peuvent et ne doivent se désespérer. Autrement c'est de la lâcheté, et un manque de caractère déplorable.
Ne viens pas encore ; au printemps tu pourras passer quelque temps ici, et tu m'aideras à prendre courage. Je ne comprends pas, du reste, quand la religion vous soutient, qu'on puisse se lamenter. A quoi sert alors la religion ?
Tu me dis de réfléchir : tout est réfléchi depuis longtemps et maintenant plus que jamais. Je fais mon chemin péniblement, lentement et sûrement; une modeste aisance viendra, il n'en faut pas douter. Les gazettes de l'étranger commencent à beaucoup s'inquiéter de moi, chaque fois que je fais un pas en avant ; et plus la lutte se dessine, plus je me sens de courage et de force. Mais tu ne peux savoir tout cela...
Adieu, ma chère maman, n'obéis donc à aucun coup de tête qui pourrait t'appeler avant de m'avoir écrit, et je te répondrai toujours immédiatement.
Ton fils et ami.
5 février 1854.
Ma chère maman,
... L'activité forcée de la vie parisienne grise ; moi-même je me suis senti plus maiadif,quand je vivais seul à la campagne, àNeuilly... mais les places ne s'obtiennent pas facilement à Paris: pense au nombre d'hommes qui arrivent ici pour cacher leurs chagrins, leurs misères, et qui veulent être employés. Moi-même, après dix ans de séjour, je ne saurais trop à quoi aviser; cependant mes études actuelles me fourniront peut-être le moyen d'arriver à quelque chose ; mais c'est impossible actuellement. Et je sais les tracas des administrations, des employés, et je ne vois pas que l'homme intelligent y soit heureux.
Quant au commerce..., je ne peux en rien dire; mais il me semble qu'avec de l'activité, on peut toujours gagner honnêtement sa vie...
... Je suis sûr qu'avec du courage à Paris on est plus heureux qu'ailleurs, et que tôt ou tard on finit par se créer une position. Quelquefois c'est long, mais on y arrive... Malheureusement j'ai pris le plus difficile de tous les états : je ne m'en repens pas, mais j'ai encore besoin de quelques bons coups de collier pour arriver...
18 avril 1855.
Ma chère maman,
Je ne t'ai pas écrit avant d'avoir repris mon assiette ordinaire: je me suis remis au travail, mais j'ai l'estomac toujours fatigué et si cela continue, je serai peut-être obligé d'aller en Suisse, quoique je n'y tienne pas beaucoup. D'ailleurs, la vue de cette foule immense qui va remplir Paris m'effraie, on ne pourra pas marcher dans les rues, Paris aura l'air d'une fête publique pendant quatre à cinq mois' et je ne peux supporter le tapage, ni cette foule qui emplit les trottoirs et les voitures.
J'ai vu des Parisiens qui souhaitaient de devenir malades pendant quelques mois^ rien que pour fuir les nombreux visiteurs qui vont leur tomber sur les bras. Ma sœur est bien heureuse d'habiter ce quartier où les flots de la foule ne se feront pas trop sentir ; elle désire beaucoup que tu viennes, et moi aussi.
J'espère bien que tu te décideras non pas à cause de l'Exposition, mais plutôt pour l'installation de la petite fille.
Abel est toujours maladif ; mon médecin