‹ Sainte-Beuve et ChampfleuryChapitre 14 sur 44 · Les Excentriques, chez Michel Lévy · texte numérisé non relu

Les Excentriques, chez Michel Lévy

7 mai 1852.

Ma chère maman,

... J'ai eu des tracas considérables cet hiver qui sont à peu près passés. Attaques vives et passionnées, une lutte du diable qui tient aux événements et à une littérature qui s'en va.

Nous avons contre nous les très vieux, les très jeunes, ceux qui sont derrière nous^ et enfin les gens de l'âge de Houssaye, c'est-à-dire que nous avons tout le monde contre nous. Et cela parce que nous cherchons quelque chose de neuf, la réalité.

Cela n'aurait rien que de très bon, car les luttes servent à notre réputation, mais il faut gagner de l'argent. Un de mes amis intimes, qui est peintre, qu'on appelle Courbet et qui a supporté avec moi toutes les colères, a été douze ans sans gagner un sou.

Mais tout se débrouille : j'ai deux éditeurs qui se disputent ma possession, les deux meilleurs de Paris. Encore un an et mon affaire sera faite.

Je vais publier deux livres coup sur coup, et peut-être un troisième, le grand qui appellera

toutes les colères possibles sur ma tête K C'est là la vie littéraire ; et je ne la changerai pas contre n'importe laquelle...

... Je renonce à me faire solliciteur ; on m'a fait attendre une fois une heure et demie au Ministère, je m'en suis allé, peut-être allais-je être appelé. Que veux-tu ? c'est une vocation particulière ; on est tout à fait solliciteur ou pas. Quand on veut Têtre, on s'y met tout entier ; quand on ne l'est pas, on se livre à des fantaisies comme celle de m'en aller. D'ailleurs, j'avais sur le cœur qu'on avait mis deux mois à me répondre à ma demande d'audience ; et si le directeur des Beaux- Arts n'avai t pas été convenable, j'aurais été dix fois plus fier que lui.

J'ai besoin de leur appui et je ne ferai rien pour l'obtenir. Lundi je serai sans doute installé à Neuilly... J'y serais déjà depuis huit jours, mais le froid se fait sentir comme au mois de janvier.

Adieu, ma chère maman, n'oublie personne de ma part et pense que je ne t'oublie pas malgré mes travaux.

1. Parmi ces livres figuraient probablement les Aventures de 3/11" Mariette, qui conlienncnt toute l'esthétique de l'art nouveau connu sous le nom de Réalisme.

9 août 1852.

Ma chère maman,

... Je suis content que ma préface t'ait fait plaisir ; du reste le livre va mieux que je ne le croyais et les gens qui me sont le plus opposés reconnaissent eux-mêmes des efforts et des qualités nouvelles K

Je n'ai plus envie que d'une existence tranquille et laborieuse ; mais il est impossible, à moins de faire de mauvaises choses et de devenir un marchand de lignes, d'écrire toujours.

Tu me parles d'une position; je sais bien que tu as raison à un point de vue ; mais depuis que j'écris, ma vie difficile m'a été d'un grand enseignement, et je serais éteint aujourd'hui, si j'étais entré dans un bureau quelconque.

Le plus difficile est de vivre honnêtement, de ne pas trop compter sur ses livres pour vivre et de n'en pas faire un métier.

Un de mes amis qui soutient sa famille en écrivant, a été obligé de faire les romans les plus affreux ; aujourd'hui ilest nommé àlapolicepour surveiller les livres nouveaux. Tout cela n'est

1. Probablement les Excentriques, publiés en 1852 chez Michel Lévy.

1 iO SAINTE BEl'VE ET CIIAMPFLEURY

pas beau. Il valait mieux faire un commerce quelconque que d'arriver par la plume à un état pareil.

Je ne perds plus de temps à m'éparpiller et je tâche de me concentrer. Maintenant je doute moins que jamais d'arriver à un nom. Que veux-tu ? je subis la loi fatale de tous les écrivains et artistes de tous les temps. Ceux qu'on croit les plus heureux ont des trésors de tristesses, d'ambitions, de pauvretés, tout ce qui constitue un homme de réputation...

10 octobre 1852.

Ma chère maman,

... Quand je n'écris pas, je n'en travaille pas moins, et je cherche toujours des combinaisons pour que mon travail soit un peu plus lucratif et s'écoule facilement.

Le grand moment de ma destinée est arrivé ; il faut que je réussisse plus grandement, mon nom est fait dans un certain public, mais il faut que je lutte contre mes confrères. Et il n'y a qu'un moyen, le travail. Aussi m'y suis-je mis depuis cet été avec un grand courage, et il faudra bien aboutir. Mais combien tout cela est

LETTRES DE CHAMPF LEURY A SA MERE 141

dur, et qu'il est nécessaire d'être de bronze 1

Je ne parle pas de mon état maladif, je Taccepte et le subis et je tâcherai qu'il ne me gêne en rien pour mes travaux. A trente-cinq ans je dois être tout ou rien ; si je ne suis rien, c'est que je m'arrêterai moi-même dans cette vie de luttes, et vis-à-vis de moi-même je resterai sans reproches.

Mais je sens que je serai arrivé et que difficilement je sortirais de la vie tranquille que je me suis créée et qui cependant est la plus pénible de toutes les vies...

Je suis guéri pour le moment de l'envie d'avoir une place ; j'ai quelques-uns de mes amis placés nouvellement ; le métier qu'ils font est épouvantable ; ils travaillent comme des nègres et n'ont pas une minute à eux. En revanche les bureaux, les papiers, etc., les empêcheront à jamais de continuer leur littérature.

D'ailleurs il est impossible que je me rattache à l'empire ; je peux m'en servir, mais discrètement. Tous les hommes de lettres qui se rattacheront directement à Napoléon, seront positivement morts ce jour-là. Il est mieux de se tenir à l'écart, d'attendre et de regarder i...

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