A MON PÈRE
« Quand le bûcheron veut fendre un arbre, il enfonce coins sur coins en frappant avec ardeur pour les faire pénétrer jusqu'au cœur de l'arbre. Le bois s'écarte petit à petit, pousse des gémissements et crie de telle sorte qu'il réveille les échos dalentour. Malgré ses plaintes, il n'en est pas moins fendu, distribué en beaux quartiers, qui, l'hiver prochain, jetteront de vives flammes dans le foyer.
« 11 en est de même de la recherche de la Réalité. Pour arriver à la connaître, de grands travaux sont nécessaires, et le métier de chercheur de Réalité est peut-être plus dur que celui de bûcheron. S'il faut entasser beaucoup de coins avant d'arriver au cœur, les cris qu'entend dans sa chambre le travailleur solitaire sont plus aigus et plus menaçants que ceux des échos de la forêt. Toutes les pies et tous les geais du voisinage s'ameutent, tous les serpents sortent des broussailles en sifflant . la recherche de la, Réalité est interdite.
« Mais qu'une parcelle de vérité soit trouvée, et il en jaillira une flamme vive et lumineuse qui mettra la joie au cœur du patient chercheur, et le paiera par un épanouissement intérieur des labeurs qu'a demandés son œuvre. >
vraies et plus dures contre tout ce qui porte la soutane.
Je suis resté tout à fait dans les limites de mon art, dont il est très dangereux de sortir, et je ne tiens pas, comme tu le penses, à aller en prison. Mon livre est très amusant et très vrai; mais suivant l'effet que je sentirai dans le public, j'adoucirai quelques traits au besoin sans faire de concession...
Je ne veux pas me fâcher avec ma sœur, mais dis-lui bien que jamais elle ne se mêle de ma littérature, car elle ne me connaît pas : en voulant m'arrêter, on me ferait faire le contraire, c'est-à-dire dépasser le but. Voilà où mène le trop de zèle pieux.
Adieu, ma chère maman ; je t'embrasse ainsi que papa.
Ton fils et ami.
13 mai 1856.
Ma chère maman.
Je ne reçois plus de tes nouvelles et je suis inquiet. Pourquoi papa ne m'écrit-il pas un mot, si cela te fatigue?...
Je vais à Rambouillet voir de grandes chasses delà Maison de l'empereur; un architecte de l'État m'emmène dans sa voiture, et nous allons suivre le cerf, et les diverses péripéties de sa fuite et de sa mort.
Tout ne va pas à mon gré. Je suis retardé peut-être de six mois à la Presse.., peut-être serai-je obligé de plaider avec le journal...
... J'ai pris courageusement mon parti de ces malheurs, et j'ai livré un autre roman au Journalpour tous (celui de l'héritage ') ; mais au lieu de me reposer six mois et d'étudier tranquillement, comme j'en aurais grand besoin, je serai obligé de me remettre au travail forcément. Peut-être le mois prochain partirai-je pour la Hollande, afin de secouer les fatigues de Paris. Gela dépendra d'un de mes amis qui doit m'accompagner.
Je suis du reste plein de courage ; mais il eût été très important d'étudier l'effet de mes deux livres, afin de voir la route à continuer: je suis
1. Les Misères de la vie domestique. La Succession Le Camus, Les deux livres auxquels fait allusion Champfleury dans la même lettre, sont la Succession Le Camus et Monsieur de Boisd/ii/uer, parus la même année (1856), l'un dans la Presse, l'autre dans le Journal pour tous, et qui eurent, par la suite, plusieurs éditions en volumes, notamment celles du regrettable Poulet- Malassis.
dans une bonne voie, je le sens ; si ces deux livres étaient publiés à temps, il me resterait très peu de coups de collier à donner ; je commencerais à gagner ma vie: car jusqu'à présent je puis dire que je ne m'en suis tiré qu'à force d'économie et de privations. Notre métier a besoin de beaucoup d'argent pour voir, étudier et ne pas rester enfermé dans le cercle trop restreint des bourgeois de province. On ne se doute pas de cela; les grands romanciers qui sont toujours gênés ne dépensent guère pour eux, mais pour leur œuvre. Gela m'a été impossible jusqu'ici. Enfin j'espère m'en tirer glorieusement.
Adieu, ma chère maman, je t'embrasse ; n'oublie pas mon père, dis-lui qu'il m'écrive, et aussitôt que cela ne te fatiguera pas, envoie-moi un petit mot.
Ton fils et ami.
8 juin 1856.
...Je ne suis pas encore débarrassé d'inquiétudes relativement au succès de ce livre ' qui