Monsieur de Boisdhyver
m'a donné déjà tant de peines. Il est toujours difficile de savoir ce que le public pense ; ce qu'on appelle vulgairement intérêt en matière de feuilleton n'existe pas. Il faut près de dix feuilletons avant d'entrer au cœur du sujet, et rien n'est plus long pour les lecteurs de journaux. Cependant je sais que la curiosité est éveillée et il estprésumable que le tout ira bien jusqu'à la tin.
Ne manque pas de m'écrire tes impressions et tes critiques, si tu en as à faire ; c'est ce que je demande à mes amis sincères, afin de revoir mon édition lorsqu'elle paraîtra.
Quant au roman de la Succession, il ne paraîtra guère avant deux mois, et vous le trouverez à deux sous chez Baston...
(1856) Ma chère maman,
... Le roman a continué son succès : c'était là justement ce qui m'inquiétait le plus, car si l'état de choses actuel continue dans le journalisme, je serai sauvé. Pour moi, c'était comme un début d'une importance suprême : je n'avais
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jamais paru devant 35.000 abonnés ^ qu'il faut amuser, après avoir plu aux gens de Paris. Et Paris, ce sont les salons littéraires, mes confrères, etc., etc.
Un directeur de journal appelle le public l'opinion de sa femme, de sa maîtresse, de ses amis. Du reste, Girardin a été d'une extrême bonté, quoique très rude et très cassant à l'ordinaire. Mon livre l'a frappé : i! m'a beaucoup donné de conseils, fait des corrections, etc., en vue des choses du monde.
Je n'ai qu'à m'en louer. Dans une quinzaine peut-être, l'avenir va se dessiner meilleur ; mais je n'ose parler de mes rêves encore...
Vichy, 26 juin 1856.
Ma chère maman,
Quoi que tu aies dit, je suis depuis six jours à Vichy et j'en avais grand besoin, car j'avais des marques très prononcées de gravelle (nou-
1. Monsieur de Boisdhy ver pâvui en 31 numéros clans la Presse, en 1856. En 1858, les AmoureiTX de Sainte-Périne y furent interdits en cours de publication, après le douzième numéro, sous prétexte que Sainte-Périne était un établissement de l'État.
velle maladie), qui ne s'attaque guère qu'aux gens riches. Les eaux d'ici sont excellentes pour cette affreuse maladie ; mais je les digère avec une excessive difficulté : si tu bois des tiennes, n'y vas qu'avec une extrême prudence...
Je suis ici dans l'hôtel avec M. D..., de la Fère, membre du Conseil général, qui me fait beaucoup de compliments. J'en prends ce que j'en veux. Il a amené sa femme et son fils, un jeune étudiant assez gentil, qui, quoique tout jeune, a été pris cet hiver de coliques hépatiques, semblables aux miennes.
Avec un peu de fortune et de banque, je deviendrais si je voulais le lion de Vichy: sauf la noblesse, les Anglais, il n'y a que moi de connu. Je me promène assez mélancolique avec un habit gris, sans m'astreindre aux élégances voulues de ce bain, où il ne faudrait pas moins de trois paires de gants frais par jour, trois pantalons, deux habits, un paletot, une redingote, cinq paires de souliers vernis à changer dans la journée.
Je m'en allais tranquillement dans le parc boire de l'eau tiède, avec un livre sous le bras, et je m'étendais dans des prairies superbes, au bord desquelles coule l'Allier. Et je me croyais inconnu dans mon paletot gris.
Mais les libraires me connaissaient, les chanteurs, mes livres se vendaient, ma biographie s'enlevait et je n'en savais rien. J'ai été tout étonné de m'entendre appeler par mon nom, à peu près partout, ce qui maintenant va me permettre de rester en casquette de voyage et en paletot.
Cette célébrité que je ne cherche pas est d'autant plus comique qu'à Thôtel où je suis descendu, hôtel de gros bourgeois de la Normandie, il est vrai, personne ne me connaît, sauf M. D... On a l'air d'avoir peur de moi, el là, je suis assez mal regardé.
J'attends la fin des épreuves de mon roman dont le dénouement m'inquiète et qui va me faire sortir de ma paresse; car depuis cinq ou six ans, je sens enfin les bienfaits de la richesse et de la paresse. J'ai quelques cents francs qui me permettent de rester deux mois à ne rien faire ; mais je sens combien il est facile de s'éteindre dans la quiétude.
Réponds-moi, n'est-ce pas? donne-moi des nouvelles de ta santé. Vas-tu mieux? Te lèvestu? Que fais-tu? J'ai reçu les vers de papa à qui la réponse de ce colonel a dû faire plaisir.
Surtout donne-moi des nouvelles de ton sentiment propre sur mon roman; je tiens plus à
ton opinion qu'à celle des autres. A Paris je ne sais pas ce qu'on en pense ; mais j'ai publié avant de partir les Contes posthumes d'Hoffmann qui ont eu un grand succès. Je viens de lire un grand feuilleton sur ce livre dans V Assemblée nationale d'hier mardi. Dis à Edouard qu'il te le prête.
Adieu, ma chère maman, je t'embrasse, papa, Noémi, Edouard et sa femme. As-tu des nouvelles d'Huriet?
Ton fils et ami.
14 juillet 1856.
Tu ne saurais timaginer, ma chère maman, les inquiétudes que m'a données mon roman ^ qui enfin entre dans le port à toutes voiles. Le succès ne semblait pas se dessiner à Paris; M. de Girardin n'était pas content, mes amis le trouvaient long et froid ; tous mes confrères, mal écrit ; j'étais accusé de tendre à l'Eugène Sue. L'Univers religieux dressait un acte d'accusation auquel il m'a fallu répondre; finalement, je