‹ Sainte-Beuve et ChampfleuryChapitre 24 sur 44 · La Succession Le Camus · texte numérisé non relu

La Succession Le Camus

suite que je suis loin d'attaquer la mémoire de ma tante ; au contraire, sauf quelques petits ridicules, j'ai tâché d'en faire ressortir le bon sens.

A ce propos j'ai déjà reçu une lettre très indignée de M. J. D..., à qui je n'ai pas répondu. Je laisse dire et j'attends que le roman soit complètement publié, pour qu'on voie ce que j'ai voulu faire.

A l'heure qu'il est, je suis vivement attaqué par tous les petits journaux; j'en ai bien dix à mes trousses ; j'attribue cela à ce que je publie beaucoup et que je suis un des rares hommes qui travaillent ; on me reproche toutes mes fautes de français, et il est rarement question de mes qualités. Je laisse dire, et j'attends plein de confiance dans l'avenir, qui a toujours été aux travailleurs. Pour moi, je suis certain que je suis en progrès et qu'il y a une différence immense entre mes premiers livres et mes derniers ; mais telle est la vie littéraire. Balzac fut insulté de la sorte pendant son vivant, et il a fallu deux ans passés après sa mort, pour qu'on lui rendît justice.

Jusqu'à mes amis m'accusent d'écrire mal exprès, afin de faire parler de moi ; tu penses s'il est utile d'employer de pareils moyens...

9 octobre 185(3.

Ma chère maman,

Je ne t'écrirai pas longuement, je suis accablé de besogne.

Je rédige moi seul, une Revue * qui paraîtra tous les mois, et tu ne peux douter jusqu'à la fin d'octobre quels tracas j'ai à traverser, affaire à lancer, entreprise à mes frais, imprimeurs, brocheurs, journaux, correspondance de toute sorte.

Mon but est de devenir mon maître absolu, de créer ce que font les Anglais, une sorte de recueil où je publierai romans, contes, critique, etc.

Si je ne réussis pas, je m'arrêterai dans six mois: mais d'ici là j'ai des montagnes à soulever...

Quand mon affaire sera bien en train, j'irai t'embrasser sans craindre l'effet du roman qui ira s'affaiblissant et dont on verra le but, i mesure de la publication. Il n'est pas si terri ble que tu te l'imagines, car Edouard en para! médiocrement satisfait; il trouve que j'ai pein

1. C'était la Gazette de Champfleury , qui eut deux numéro iV' novembre et 1" décembre 1856).

ma lante trop bonne et que j'ai affaibli les portraits. En volume je supprimerai le nom qui t'a fait mal et je me reconnais coupable de légèreté...

Dis à papa qu'il m'envoie les vers satiriques qu'il compose contre moi; je suis curieux de les voir. Il a eu de l'esprit de bien prendre son portrait, j'en étais certain d'avance.

J'ai rencontré le procureur impérial que j'ai prié de ne pas me poursuivre et au besoin de m'accorder son indulgence, car il y a un portrait de président qu'on voudra peut-être reconnaître malicieusement.

4 novembre 1856.

Ma chère maman,

Ta dernière lettre m'a fait beaucoup de peine : J'étais loin de m'attendre au scandale que ce roman allait causer à Laon par sa trop grande publicité, et comme tu le penses, je n'avais nullement spéculé sur ce moyen; mais j'espère que tu t'exagères la portée du livre dont le fond est honnête.

Chose étonnante, à Paris, ce sont les femmes

l^S SAINTE-BBUVE ET CIIAMPFLEURY

qui m'ont défendu; la majeure partie des hommes n'aiment pas ce livre ; et cependant il n'y a guère d'intrigues ni de moyens romanesques, mais il faut croire que le sentiment maternel a trouvé de l'écho. Ces femmes, je ne les connais pas, mais ce sont mes éditeurs, mes imprimeurs qui me le disent.

Le premier numéro de ma Gazette a paru ; je ne sais encore quel en sera le sort. Je me suis mis sur le dos pas mal de frais, j'espère en sortir et m'en tirer; mais si je ne sentais pas le public venir à moi, j'abandonnerais cette idée...

Gomment vas-tu, ma chère maman ? Voilà l'hiver et les brouillards et je crains pour toi cette rude saison. Je ne souffre pas beaucoup, mais la bile me tourmente maintenant presque toujours et me rend triste; je ne sais comment changer tout ce système et le régulariser. Pourtant je suis plus fort et je passerais bien la moitié de la journée à monter à cheval, à faire des armes, et à jouer au mail ; mais tout cela coûte beaucoup d'argent et je ne peux y songer encore.

Ce que je trouve pénible , est d'entasser livres sur livres ; il faudrait un repos d'une année quelquefois, et c'est impossible. Voilà pourquoi j'avais entrepris cette Gazette , espérant me

délasser du roman par le journalisme, mais je me suis aperçu que le journal était encore plus fatigant, à cause de sa chaîne ; je veux aller te voir un jour et j'espère que le séjour de Laon ne me sera pas interdit à tout jamais, à cause de mon livre. Qu'il se soit dressé quelques inimitiés ' contre vous, c'est ce que je n'attendais pas, et dont je me repens beaucoup, mais trop tard.

Adieu, ma chère maman, écris-moi, quand tu le pourras; j'attends toujours de tes nouvelles avec impatience.

J'embrassse papa, Edouard, Noémi et ma sœur.

Ton fils et ami.

1. Ces inimitiés provenaient des portraits intimes ou de famille, auxquels la petite ville aime à se reconnaître, dans les romans en renom qui se passent chez elle. La Succession Le Camus n'en est pas moins une œuvre saine, et plutôt encourageante pour le jeune homme qui la lit. Elle pousse au travail, à sortir de l'ornière. Elle aurait mérité un prix de vertu, auquel Ghampfleury n'eut pas la malice de songer. Quelques années après, je sais qui en aurait donné l'idée et l'aurait proposée à l'Académie, avec chance de réussir.

15 décembre 1856.

Ma chère maman,

Je ne t'écris qu'un mot, accablé de besogne, de fatigues et d'affaires saugrenues. Tu en jugeras par le prochain numéro de la Gazette^ si rien ne s'oppose à sa publication.

Mon petit voyage s'est bien passé...

A Soissons, j'ai eu une curieuse entrevue avec la supérieure de l'Institution Saint-Médard, à qui j'avais été présenté malicieusement par l'abbé D..., que je tiens pour un peu plus que farceur. C'est une femme très bonne et très naïve, qui, entendant parler de livres sur les évêques (elle n'a jamais ouvert un roman de sa vie), m'a engagé fortement à écrire un ouvrage sur la Sainte- Vierge. Je me suis récusé très poliment, mais elle m'a quitté et priera désormais, pour que j'arrive à la publication dun livre pieux.

A mon retour à Paris, j'ai été demandé par le ministre d'État, qui m'a remercié de lui apporter des idées ; mais le scandale que je prévoyais, a éclaté dans la littérature à mon propos, et tous mes ennemis sont revenus à la charge d'une telle façon que je suis obligé d'exposer ma vie littéraire depuis dix ans...

Ma chère maman,

... J'ai une demi bonne nouvelle à t'annoncer : enfin mon roman * paraîtra mardi à Paris. Je suis en train actuellement de corriger le commencement et je suis moins effrayé. Il me semble difficile qu'on me fasse aucune difficulté. Le tout est de l'effet qu'il produira et de la curiosité qu'il peut inspirer. S'il n'y a pas d'obstacles, je rêve un grand succès et j'aurai fait un pas immense. Ce livre me fait voir sous un nouveau jour. J'ai peint pour la première fois de beaux et grands caractères en province ; le côté comique et satirique ne vient qu'en seconde ligne.

Pourquoi ma pauvre sœur n'est-elle plus là pour voir combien peu ses craintes étaient fondées ? La sœur de Balzac vient de publier les lettres que son frère lui adressait '. Mais elle croyait en son frère et le soutenait dans ses

1. Il s'agit encore ici de la, Succession Le Camus qui avait paru en 1857, en deux volumes, à La Haye et à Bruxelles. En

I 1858, elle parut pour la première fois, à Paris, en un volume, chez Alexandre Gadot. —On eut ensuite l'édition de Poulet-Malassis, en 1860, avec frontispice dessiné et gravé par Bonvin.

2. Balzac, sa vie et ses œuvres, d'après sa Correspondance, par M"" de Survillo, 1858.

idées, quelles qu'elles fussent. Rien n'est plus intéressant.

Cette religiosité mal comprise a tout gâté ; je sens combien il est difficile de rester dans un bon sens absolu, quand on est pris par une passion semblable. En même temps les femmes n'y vont pas à demi, et leurs sensations sont plus vives que les nôtres.

Je me porte toujours d'une manière chancelante : la vérité est que je m'ennuie de vivre seul, que ce vide m'attriste et que rien ne me | satisfait, ni travaux, ni amis, ni voyage.

Je rêve un intérieur tranquille si difficile à réaliser et qui peut se transformer en enfer, voilà le danger.

Gomme je suis cloué pour deux grands mois à Paris par mon roman, je vais sans doute aller demeurer à Neuilly, mais le côté nouveau delà maison est perdu pour moi, et la solitude m'y pèse encore plus qu'à Paris.

Enfin je vais être très occupé et mes idées tristes s'envoleront, je l'espère...

La mort de la mère de Champfleury mit le dernier signet aux lettres qu'il lui écrivait. Si j'osais, je renverrais à un volume, qui parut il y a quelques années, tiré à un nombre ridiculement restreint (comme s'il n'avait pas paru pour ainsi dire), et qui n'eut de succès que parmi les amis de l'auteur, le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul entre autres, qui l'en félicita et qui n'était pas précisément prodigue de louanges banales. Emile Deschanel et Jules Claretie s'y intéressèrent vivement. G'estune page vivante d'histoire littéraire. Je n'en parle aujourd'hui que parce que les renseignements généalogiques qu'on y lit sur la famille de Champfleury achèvent de la faire mieux connaître. Ce volume se présentait énigmatiquement sous ce titre justifié, mais incompréhensible pour qui n'avait pas lu Balzac (et je crains qu'il n'y en ait de plus en plus dans ce cas, à l'heure qu'il est): Une amitié à lad^Arthez — Champfleury, Courbet, Max Buchon — Suivi d'une conférence sur Sainte-Beuve *.

J'y avais mis toutes mes admirations et tous mes cultes,

Il est très documentaire, et c'est pour cela que j'y renvoie le lecteur.

1. Un vol. in-18, Paris, Lucien Duc, éditeur, 35, rue Rousselot, 1900.

Il fut un temps où la littérature seule occupait tous mes loisirs. J'étais secrétaire de Sainte-Beuve, et ce n'était pas une sinécure. Champfleury m'avait donné à lui, — je le répète pour l'explication des lettres qui vont suivre, — et je leur servais de trait d'union ; je colportais de l'un à l'autre leurs pensées, leurs projets d'études, de travaux. C'était un plaisir d'aller de la rue Montparnasse à Montmartre, chargé pour ainsi dire de tout un pollen d'idées que je transmettais au maître réaliste de la rue Germain-Pilon, — en ce temps-là rue Neuve-Pigalle, — lequel à son tour me renvoyait le lendemain à Sainte-Beuve avec toute sorte de vues nouvelles, originales, actives, agissantes, dans la tête. Sainte-Beuve aimait à me les entendre exposer. Il me demandait toujours : « Qu'avez-vous fait hier avec Champfleury ? > Et je lui racontais, si c'était un lundi matin, nos visites à l'hôtel Drouot, ou nos soirées d'été au concert Besselièvre; — l'hiver, nous allions au casino Cadet, — les Folies-Bergère du temps, — où Champfleury se livrait à toute son humeur joyeuse. Il y mettait la pantomime en action. Je ne pouvais pas toujours répéter à Sainte-Beuve les farces funambulesques dont j'avais été témoin et complice : il l'aurait cru fou, et en aurait redouté les suites pour son secrétaire. D'autres soirs, nous restions chez lui, à ranger par séries

et collectionner l'œuvre complet de • Daumier ; ou à faire place sur les dressoirs à de nouvelles faïences qui tapissaient toute la salle à manger, jusqu'au plafond. Quelquefois il se mettait au piano, et se répétait à luimême les Chansons populaires des provinces de France, qu'il a recueillies avec Wekerlin.

En quelques mois, j'étais initié à tout ce qu'il y avait de sang nouveau dans l'art; je connus Courbet, Manet, et quand Baudelaire venait dîner chez Champfleury, il n'était question que de Wagner.

Je rapportais le lendemain toutes ces conversations à Sainte-Beuve, qui avait toutes les curiosités. Nous visitâmes ensemble l'atelier de Chintreuil, — une petite Normandie, pleine de soleil et de pommiers en fleurs, — à la hauteur d'un cinquième étage, en sortant du passage du Pont-Neuf, rue de Seine. Nous ne laissions pas passer un Salon sans y aller. Sainte-Beuve s'y retrouvait Joseph Delorme devant certaines peintures, surtout celles qui rappelaient la misère et la souffrance ; la Route au milieu^ de Rousseau, l'arrêta un jour beaucoup : c'était une route que pas un arbre n'abritait, traversant un village pauvre, dans un paysage aride et désert ; mais le peintre de portraits littéraires se réveillait en Sainte-Beuve, devant les jeux de physionomies donnés par Heilbuth à deux cardinaux qui se saluent.

Les lettres que je lui lisais de Champfleury touchaient à tout ce qui l'intéressait lui-même; c'étaient mêmes préoccupations et mêmes soucis de la littéra-

ture, chacun dans sa sphère, l'une plus reposée, l'autre toujours sur la brèche. Ils se comprenaient à chaque rencontre; les visites de Champfleury devenaient de plus en plus fréquentes, à mesure que je faisais davantage partie intégrante de la maison. Ce fut une véritable liaison entre le maître et lui.

La passion littéraire lui tenait souvent lieu de style, mais il l'avait sincère et il l'exprimait telle qu'il la sentait. — On en jugera par les lettres que je donne ici; j'ai choisi parmi les plus amusantes et les plus mordantes.

La Correspondance de Champfleury, recueillie dans son entier, éclairerait l'histoire littéraire du second empire d'un jour particulier et nouveau, quelque peu discordant. Ce serait, dans tous les cas, une note personnelle, intéressante, en lutte perpétuelle contre ce qu'il appelait l'art de cour par opposition à celui de ville, qui était le sien, — et qui a fini par triompher ; — mais, comme à tous les précurseurs, on lui en sait peu de gré. On tâche même de le reléguer parmi les oubliés et les dédaignés.

Sa Correspondance est là pour le faire revivre.

Toulouse, 28 avril 1862.

Mon cher Troubat,

Je sais installé dans la ville du gai savoir où je prépare mes décors; je ne me suis guère

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occupé jusqu'ici que d'archéologie, cherchant de vieilles maisons pour y loger les personnages de mon roman et j'ai fait de curieuses trouvailles, piloté heureusement par un avocat qui, ayant connu autrefois la bohème, m'a reçu à merveille et semble le moule prédestiné où je devais couler mon livre.

Les Jeux floraux sont mal vus ici. On n'attendait qu'un romancier ; mais j'aurai de la besogne ^ Il s'agit de ne pas commettre de légèretés, si je veux porter un coup à cette vieille machine inutile et grotesque... qui frémit au nom de Voltaire.

Je m'attends bien à quelque scandale pareil à ceux de Sainte-Périne et de la Mascarade ; mais au moins y serai-je préparé '.

C'est une singulière ville que Toulouse et on s'y occupe plus de Paris que nous ne le pensons. Une partie de mes bonshommes y a échoué. Jean Journet * est mort à Toulouse ; Ghien-Gail-

1. Champfleury allait étudier sur place son roman de la Comédie académique, la Belle Panle,qm parut en 1867 à la Librairie internationale, Lacroix, Verboeckhoven et C'*.

2. Ces deux romans, les Amoureux de Sainte-Périne et la Mascarade de la vie parisienne, avaient été supprimés par la censure, l'un dans la Presse, l'autre, dans rOpinion nationale.

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