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Brueil, manière douce de prononcer Bruyères

VOUS prie d'en remercier d'autaat plus M"' Blan" checolle \ qu'il y a là une intention sympathique très visible.

Mais l'ensemble de l'article m'a encore plus surpris par son bon sens et sa fermeté. On n'y sent guère la main d'une femme et je ne croyais pas que M"^" Blanchecotte fût aussi virile. Enlevez son nom et vous jurerez que ce début est d'un rewieuwer exercé en ces sortes de notices. L'homme est surtout bien présenté, et cette figure de critique un peu rude intéresse tout d'abord.

J'attribue ce grand sens, si rare chez les femmes, à la connaissance approfondie de la littérature et des écrivains anglais, où les caractères sont bien moins fondus que chez nous. Je lisais ces jours ci des notices de peintres anglais par ce pauvre Thoré * ; ce sont presque tous des hommes. A Paris, nous n'avons affaire qu'à des artistes qui abusent de Vartisture.

1. M""» Blanchecotte, poète et critique. Elle écrivait des articles littéraires dans le Moniteur universel. On peut lire sur elle un article de Sainte-Beuve, dans les Causeries du Lundi , t. XV.

2. Thoré, qui venait de mourir, et qui a laissé de si remarquables livres sur les Musées de Hollande, sous le pseudonyme de William Burger. — Champfleury lui avait dédié son livre sur les Le Nain.

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Une personnalité, beaucoup plus prononcée en Angleterre qu'en France, a dû réagir sur M"" Blanchecotte, et je lui en fais mes compliments.

Je vais écrire un mot au maître sur son arlicle-discoups. Le qu'est-ce que ça nous fait et son retour désagréable — pour les gens graves de la politique — est une trouvaille.

Il s'agissait de la Lettre à M. Nefflzer sur le sénatus-consulte, parue dans le Temps dnl septembre 1869, et recueillie depuis dans les Premiers Lundis, t. III. Sainte-Beuve y faisait entendre Punique refrain, qui revenait sans cesse sur la bouche d'un puissant ministre, qui n'était autre que M. Rouher. A tout ce qui concernait l'état des Lettres et des esprits, il répondait invariablement : Qu'est-ce que cela nous fait ?

Le jour même que Théophile Gautier venait d'être battu à l'Académie (le 29 avril 1869), par une coalition dirigée contre l'empire, qui nomma d'ailleurs un autre grand poète à sa place, l'auteur des ïambes, Auguste Barbier, choisi exprès pour ce qu'il avait dit contre Napoléon :

Sois maudit, ô Napoléon !

j'accompagnais Sainte-Beuve, au retour de l'Académie; nous rencontrâmes sur le trottoir de la rue de Seine,

au sortir du passage du Pont-Neuf, deux ministres, MM. Rouher et de la Valette, qui venaient probablement du Sénat et cheminaient lentement, avec une insouciance profonde. Sainte-Beuve leur exprima, avec chaleur, tout le dépit qu'il éprouvait de l'échec que l'empire venait de subir à l'Académie par la faute de ses propres amis, qui avaient mieux aimé voter pour le prétendu candidat de l'empereur et celui de M. Guizot, M. de Champagny, que pour celui de M. Thiers, qui avait promis le concours de ses amis pour Théophile Gautier, si on lui accordait M. Duvergier de Hauranne. (Il y avait deux élections le même jour, et M. de Champagny fut nommé.)

M. Rouher répondit de son haut, dédaigneusement : « L'empereur ne recevra plus les académiciens... on leur continuera leur traitement... voilà tout... » Pour un peu, il aurait ajouté : Qu'est-ce que cela nous fait ?

Vorges, 20 septembre 1869.

Mon cher ami.

J'ai lu avec toute rattention qu'elle mérite la nouvelle de Mérimée S et je me suis demandé: qu'est-ce que cela prouve ? Cet assassinat vulgaire par un fou ne vaut guère la peine d'être

1. Lokis, nouvelle rnsse, qui venait de paraître dans la Revue des Deux Mondes, du 15 septembre 1869.

conté. Certainement on peut en dire autant de bien des récits d'aujourd'hui ; mais, malgré l'extrême soin avec lequel cette nouvelle est traitée, je n'y vois pas œuvre d'art. — La Gazette des tribunaux renferme plus d'une cause bien autrement émouvante et avec moins d'étalage de philologie.

Lisez dans le même numéro le début d'une nouvelle ou d'un roman de Droz ; sans les fortes qualités de Mérimée, il y a là quelque chose de plus moderne et de plus à la mode de 1869. Ce que cela deviendra peu importe. — La nouvelle de Mérimée ne peut devenir...

Si Buloz était farceur, je croirais qu'il a mis exprès sous la même couverture les deux récits.

En tous cas je vous remercie de m'avoir mis à même de les lire...

... Nous sommes au lendemain de la petite fête rustique que malheureusement le temps a changée enfête des parapluies. Pensez à l'effet de 3 à 4 mille parapluies vus du premier étage du château. Les chroniqueurs se garderont bien de dire la vérité. La plus grande dame était M"" de P..., ; l'art était représenté par M"" Marie G..., mauvaise actrice, et ce qui est de pis mal bâtie ; la comtesse ou baronne de S... était censée tenir la place des grands noms ; cette baronne de

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S.,, est une D... qui fait les articles de modes dans les journaux d'Houssaj^e. On y voyait du Corps législatif M. de T... député, de l'Aisne, personnage idiot. Pour son malheur, arrivait par le dernier train Olivier Métra.

Ici nous louchons à HofiTmann.

Métra reconnaît dans M. de T... un bonhomme, inventeur de cordes à violon de bois qui en fourrait de force des paquets dans les poches des musiciens de Mabille.

Métra me conte l'affaire ; je le prie de la répéter à table devant les chroniqueurs. — Voilà des cordes à violon de bois qui vont faire tort aux calembours du député, qui passait tout son temps — sans se douter de la terrible révélation — à conter des douceurs à M"® Jenny Sabatier, poète.

Vous vous rappellerez ma méchanceté habituelle, si je vous dis que j'ai réussi à faire réciter trois fois de suite à cette jeune dame une pièce de vers improvisée en l'honneur de l'hôte de la maison.

La fête publique, malgré la pluie, a été un mélange de Gamache et d'Homère, une Gamachomérie. Houssaye doit être désolé. Les paysans sont tombés sur les bœufs et les moutons à peine cuits ; on les déchirait entiers. J'ai vu un

homme triomphant se promener avec une cuirasse de poitrine de mouton. Les gens se sauvaient dans les taillis pour dévorer en paix toutes ces viandes saignantes d'un côté, calcinées de l'autre. Deux charmants petits cochons devaient fournir une course; malgré la présence du maître de la maison, malgré les pompiers, la populace s'est ruée sur ces cochons, les a étouffés et peut-être mangés vivants. On n'en a rien retrouvé. C'était atroce. Nous nous sommes retirés devant ce spectacle; Houssaye en paraissait peu content.

Il a fait une faute en voulant renouveler les distributions gratuites de jadis auxquelles l'administration a sagement fait de renoncer. Ce vin, cette viande ne sont pas bons à être distribués de la sorte aux gens qui en manquent. Ici les paysans sont aisés et vivent en travaillant. Dans de certaines parties de la France, nous aurions pu passer un mauvais quart d'heure, les instincts sauvages étant trop remués. Sans les grilles du château qui commençaient à plier, il est possible que les invités du premier étage fussent débordés.

Il va falloir beaucoup de rubans, de mouches et de fard pour présenter galamment cette fête un peu trop rustique.

Je crois avoir compris, par un article de la France du 19, que le maître a publié un nouvel article. La conclusion de l'article est à garder: Pourquoi une voix comme la sienne (celle de Sainte-Beuve) ne s est-elle pas fait entendre dix ans plus tôt {h propos d'^ la littérature) dans les hautes régions du pouvoir ?

C'est réellement naïf d'impudence et quelle belle réponse on prépare à Sainte-Beuve 1

Mon cher ami, faites bien nos meilleurs compliments au cher maître, nous voudrions bien le voir soulagé de son mal...

Le dernier article de Saint&-Beuve venait de paraître, en effet, dans le Temps du 7 septembre 1869 ; c'était sa Lettre à M. Nefftzer sur le sénatus consulte, dont il est question dans la lettre ci-dessus, du 10 septembre. Sainte-Beuve, qui n'était sénateur que depuis 1865, et qui n'avait jamais été au pouvoir, y faisait entendre le même langage qu'il avait toujours tenu pour la défense des Lettres, et il y constatait une fois de plus l'indifférence à laquelle ses efforts avaient toujours abouti dans ces « hautes régions », qui n'avaient jamais été les siennes. — La France se faisait illusion là-dessus. — Il s'en était déjà expliqué dans ses Notes et Remar' ques de 1864, où il regrettait, à propos des Nouveaux

Lundis, « de ne pouvoir aider à rien de grand et de ne pas sentir le souffle élevé régnant dans l'air et enflant de conserve toutes les voiles, les petites comme les grandes. » — « Je dus, y dit-il, me rabattre à la simple littérature, comme je l'entendais, et à faire mon œuvre individuelle de mon mieux *. » Ce fut le programme de toute sa vie ; il y revenait encore dans sa Lettre sur le sénatus-consulte. Il avait été, de tout temps, un avertisseur, quoi qu'en dît la France.

C'est encore Champfleury, qui lui rendra cette justice dans une note posthume, qui résume excellemment l'état des Lettres sous le second empire:

... Qu'il y ait eu des hommes de valeur poursuivis, arrêtés dans leur développement, on ne pourrait le nier. Ces hommes vivaient dans leur coin, sombres et attendant l'heure de la justice. Qu'il se soit produit de certains essais, qui auraient pu donner de belles récoltes, cela n'est pas niable; mais la nation avait été abêtie par quinze ans d'une pression absolue, sans air et sans lumière ; elle suivait le courant. Ce qu'elle appelait intelligence était le journalisme de cancans. On lisait des journaux plus que des livres. Nourriture malsaine. Le cancan et

1. Causeries dii Lnndt, volume de la Tafiie srértêraie,pag6 42, Notes et Remarques.

la blague avaient été élevés à la hauteur de nobles institutions.

Et la pensée était aux mains de rares hommes qui regardaient d'un œil inquiet cette décadence...

On se rappelle quelle scène éclata entre cette Altesse violente et Sainte-Beuve, l'un des rares hommes sous l'empire qui eût conservé le véritable amoup des Lettres et de Tindépendance, et qui se crut appelé au Sénat pour y exposer ses idées et non celles de la Cour.

Aussi combien l'académicien déplorait-il l'affaissement intellectuel, combien il cherchait à relever le courage de ceux qui luttaient, combien il avait souci de l'honneur de la littérature, et quelles afflictions et quelles rancunes remplissaient l'esprit de celui qui se sentait seul au milieu de tous ces courtisans !

Ainsi parlait et pensait Champfleury, mon premier maître. — Dieu me garde de faire encore l'application d'aucune de ces vérités à l'heure actuelle !

Champfleury fait allusion, dans sa note posthume, à la scène violente que la princesse Mathilde vint faire à Sainte-Beuve chez lui pour son entrée au Temps, et qui les brouilla. Elle eut confiance en M. Rouher plus

qu'en Sainte-Beuve qui criait casse-cou, qui se rangeait lui-même de la gauche de l'empire, et qui essayait encore, dans le début d'un article sur VHistoire de César, qu'il me dicta, au moment de l'apparition de ce livre, de retenir l'État dans son penchant, « sur leurs épaules même inégales * ». — Il paraît que l'empereur les avait ainsi.

Laon^ 7 octobre 1869.

Mon cher ami,

Jugez un peu ce que doit penser un brave provincial, abonné du Constitutionnel, qui, après s'être formé le goût pendant de longues années par les articles du maître, tombe tout à coup sur un enthousiasme semblable à celui de Barbey, à propos de Notre-Dame-de -Lourdes et de M. Henri Lasserre, comparé à Bossuet et à Balzac, et que Barbey dit les dépasser 2.

Ne pensez-vous pas que ce brave provincial va faire acheter ce chef-d'œuvre ? Car moimême j'ai été tenté de le lire, malgré mes dé-

1. J"ai recueilli ce début d'article dans les Nouveaux Lundis, t. XIII.

2. Barbey d'Aurevilly avait remplacé Sainte-Beuve au Constitutionnel.

fiances pour ce fou de Barbey. Mais avouez que le journalisme ainsi entendu devient bizarre. Hier Sainte-Beuve, aujourd'hui Barbey. J'aime mieux le système Villemessant, plus accusé. Ici le Constitutionnel est naïf ; il ment à son titre, à son passé et à un avenir qu'il n'aura heureusement pas.

Ne croyez pas que cet animal de chroniqueur, qui m*a joué le mauvais tour d'imprimer ma lettre sans façon, ait été blessé. Si j'avais cru qu'il voulût donner de la publicité à ma réponse, je l'aurais pris d'un peu plus haut encore, car réellement ces chroniqueurs ne peuvent passer pour des gens de lettres. Ils renferment dans leurs rangs un certain nombre d'argousins, peutêtre bons à la recherche des cadavres, mais qui i ne touchent en rien à la littérature.

Celui-là particulièrement... que j'ai rencontré aux fêtes d'Houssaye est une sorte de Falstaff joyeux et un peu mouchard, dit-on. Il faut bien vivre...

Techener a été fort aimable. Ces Chats * sont décidément accrochés au fameux clou qui est enfoncé pour vingt ans.

1. Le livre de Champfleury sur les Chats, qui avait paru chez Rothschild.

h' Imagerie * ne l'est pas. Et voici pourquoi. Je n'aurais dû publier que la monographie du Juif-Errant ; mais je n'aurais pas trouvé d'autre imprimeur que moi-même et Dentu ne m*eût pas donné douze cents francs.

Je me rattraperai avec le Moyen Age *,tout incomplet qu'il soit. Il faudrait deux ans d'études et de voyages. Et comme moi seul encourage mes missions, il ne me reste qu'à rendre l'époque actuelle responsable des arrêts qu'elle oppose à notre développement intellectuel...

Comment se porte le maître ? J'espère bien le voir dimanche prochain. Nous partons mardi \

Mon cher ami.

Celte fois c'est une fille.

Qu'elle soit la bien venue, quoiqu'elle tombe dans un singulier moment.

Qu'allons-nous devenirj nous tous qui faisons un métier de luxe ?

1. Histoire de l'Imagerie populaire, par Ghampfleury. Paris, Dentu, 1869.

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