Le Globe mourut en
tends un homme littéraire, j'ai le droit de le clouer six mois tous les jours dans le Corsaire. « Je demande, disait le rédacteur enchef, vieux bonhomme de soixante ans, que mes rédacteurs aient plus de haine que d'esprit. »
Pardon de te servir tant de journalisme ; mais c'est mon métier. J'y pense le plus possible et je songe au meilleur parti à en tirer. J'ai tout à fait oublié de parler à Edouard de Bergeron ; mais je n'ai pas pu découvrir son adresse ; au Chariçari,on m'aurait très mal reçu, à cause du Corsaire, et on ne donne jamais les adresses des rédacteurs — pour cause *.
9 août 1845.
Ma chère maman,
Pardonne-moi si je ne t'ai pas écrit plus vilement, j'ai fait un petit voyage dans les environs de Paris, un voyage de huit jours dont j'avais fort besoin et qui m'a remis un peu. J'étais
1. L'adresse que cherchait Champfleury, Philibert Audebrand me l'a donnée un jour, de longues années après : le célèbre régicide, — poursuivi du moins comme tel, — connu aussi pour le soufflet qu'il donna un soir à Emile de Girardin, à l'Opéra, demeurait tout près du théâtre de Montmartre.
LETTRICS DE CIIA.MPFLEURY A SA MÈRE 57
ennuyé, fatigué ; mon grand voyage a manqué par deux raisons : on n'a pas voulu au Corsaire que je m'en aille, on avait besoin de moi pour faire un théâtre; d'un autre côté je serais retourné à Paris sans argent, et puis mon futur compagnon de route est disparu tout d'un coup^ comme par enchantement ; au moment de partir pour la Belgique, il est allé à Orléans sans me laisser la moindre nouvelle. Tout cela fait partie de la vie imprévue que nous menons, de la vie au jour le jour qui a bien son charme, mais que je changerai volontiers un jour contre la vie réelle.
Plus j'écris et plus je m'aperçois qu'il est difficile d'écrire. Non pas que je sois découragé, au contraire. Il m'est arrivé par deux fois des bouffées de compliments, qui pourraient faire tourner la tète à un imbécile, et que j'accueille avec plaisir — ces choses-là ne font jamais pleurer — mais avec réserve. Quand des compliments me viennent de connaissances ou amis, je n'y prends nullement garde.
L'autre jour que je dînais au cabaret avec un de mes amis, je lisais le Corsaire; un monsieur arrive qui connaissait vaguement la personne avec qui je me trouvais. Il lui parle du Corsaire et de ses rédacteurs: « Savez-vous, monsieur, dit-
il, ce qu'est un nommé Champfleury ? » Moi de rire: je pouvais recevoir une bordée d'insultes : « C'est un homme de beaucoup d'esprit », ajouta-t-il. Tout en riant, j'ai gardé mon incognito.
Je te raconte cela naïvement et sans prétention ; ce que je fais aujourd'hui est peut-être très drôle (on me le dit souvent), mais je me regarderais comme bien malheureux, s'il fallait en rester là. Je vais faire des études sérieuses, j'en ai grand besoin, je ne sais rien, ni philosophie, ni géographie, ni grammaire, ni histoire, ni sciences.
Par bonheur ma tête me sauve ; il y a beaucoup de gens savants qui veulent à toute force me regarder comme un vieux savant. Ce qui donnerait à croire que la physiognomonie est une chimère. Crois bien une chose: c'est que j'arriverai, j'en suis sûr. Quand ? Ce ne sera pas demain, mais un jour. Si je ne me fais pas un nom littéraire, je me ferai toujours un nom par le théâtre, où tout au moins je gagnerai de l'argent.
Dis à Edouard que j'ai été deux fois chez Bergeron sans le trouver ; j'arrive de chez lu pour la troisième fois aussi inutilement. J'ai reçu une lettre très aimable pour moi, où il
m'annonce qu'il viendra me voir au retour d'un voyage qui va durer un mois. Sans être d'une grande utilité, cette connaissance me fera plaisir ; tous les gens de la presse qui le connaissent, l'aiment beaucoup...
30 juin 1847.
... Tu me parles des faillites de la ville de Laon, événements évidemment énormes. Qu'estce, cela, à côté des terribles événements qui remuent dans ce moment tout Paris et qui ne sont rien encore, car une révélation en amène d'autres, puis d'autres? Tout le monde est inquietpersonne ne croit au gouvernement, pas même ceux qui s'en sont le plus servi. Je ne sais pas, mais il y a dans l'air une révolution prochaine : si l'hiver de 1848 est aussi terrible que le dernier, cela deviendra fâcheux.
Et ce n'est pas le peuple qui est à craindre : celui-là, s'il se révolte, on le mitraille très vite, mais je causais dimanche avec un des hommes les plus forts de ce temps-ci, cela va t'étonner, c'est Daumier, un caricaturiste ; il me dit que
la rue Saint-Denis n'est pas contente. Si la bourgeoisie s'en mêle, la chose est sérieuse, car la bourgeoisie est la royauté de ce temps-ci.
Ce matin, j'ai été porter un article àGirardin, qui est plus que jamais rempli de fiel contre le ministère... On lui a refusé je ne sais trop quelle place très importante, et il se venge; il est dangereux, car il mène 37.000 abonnés.
Dans tout ce tohubohu, la littérature ne marche pas ; on s'occupe beaucoup plus de la Bourse, des chemins de fer et surtout des scandales de la Chambre des députés que de feuilletons ; les nouveaux journaux ont bien de la peine à paraître... Je gagne très peu de chose par cette raison toute simple que je commence à me voir et à douter de mon éducation. Aussi j'étudie beaucoup ; je lis six heures par jour ; pendant trois mois je m'entoure de livres religieux; trois autres mois, de philosophie; trois autres mois, d'histoire, et les trois derniers, de belles-lettres. Depuis que je suis à Paris, j'ai fait d'énormes progrès et beaucoup d'études, mais au hasard ; je suis enfin arrivé à une méthode certaine.
J'ai encore fait une pantomime, mais pour l'argent seulement; je n'y ai pas attaché mon nom, par ce motif que ^'essaie de me faire
oublier un peu, à cause de mon séjour dans les petits journaux...
Je t'embrasse.
Ma chère maman,
... Tu auras vu dans les journaux que je m'étais décidé à signer une nouvelle pantomime ; et puisque tu t'inquiètes quand on parle de moi, tu auras dû être contente. J'ai obtenu un immense succès.
Cette nouvelle pantomime va sans doute plus que toute autre chose décider de mon avenir et me donner un modeste sort tranquille.
Il est présumable que vers le commencement de décembre, au Ghristmas, qui est le Noël des Anglais, je partirai pour Londres, chargé de faire des engagements d'acteurs, ainsi que pour étudier la pantomime anglaise.
Le directeur des Funambules a trouvé l'idée très bonne et n'y met pas d'obstacles ; au contraire. Aujourd'hui j'étais à travailler, il pleuvait, Théophile Gautier est venu me voir et m'a dit mystérieusement qu'il était question dem'of-
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fpir dans ce petit théâtre 300 francs par mois, en m'engageant à écrire six pièces pair an ; seulement je serais chargé d'un travail que j'ignore ou que je n'aurais pas la patience de faire, mais je donnerais 50 francs à un individu pour l'exécuter. Resterait donc 250 francs par mois, ce que je ne trouverais jamais ailleurs et beaucoup de temps libre.
Ce marché ne se conclura sans doute qu'à mon retour de Londres ; mais enfin nous verrons d'ici là *.
Je demeure maintenant dans une des plus belles maisons de Paris, à l'hôtel Pellapra, du nom de celui qui a été condamné à la Chambre des pairs s ; j'ai vue sur les Tuileries et sur la Seine. Cela me coûte assez cher, 360 francs par an ^
Ainsi que tu le vois, ma chère maman, mon afTaire devient assez bonne ; c'est toujours un peu dans les brouillards du futur, mais l'espérance est une chose si gaie que la réalité ne vaut pas autant.
1. 11 ne sesl jamais conclu, pas plus que ce voyage à Londres.