‹ Sainte-Beuve et ChampfleuryChapitre 9 sur 44 · Voir le procès Teste, on · texte numérisé non relu

Voir le procès Teste, on

3. Rien qu'au prix des loyers, on pourrait découvrir la date approximative de cette lettre.

Adieu, ma chère maman, embrasse pour moi tout le monde, et crois bien que je suis heureux de te faire part de mes petits bonheurs. Je voudrais que tu en aies autant à me répondre. Je t'embrasse de tout mon cœur.

(Sans date.)

Ma chère maman,

Je t'écris aujourd'hui que je suis gai, de peur d'être trop triste demain; car il méprend quelquefois des tristesses infinies, ou des colères sans fin, qui me viennent des relations d'afiTaires.

« Le pain des poètes est un pain trempé de larmes », disait Gœthe, et il avait raison. Malgré ça, j'aime mon état par dessus tout ; j'ai quelquefois de grands bonheurs. Mon dernier succès a été très franc, je ne sais si tuas lu les gazettes ; mais on ne sait pas combien sous une simple pantomime S il y a de fièvres, de rages et de malheurs. Les directeurs, les acteurs, vous

1. Champfleury était en ces années-là en veine de pantomimes, et nous ne savons à laquelle se rapporte la lettre sans date ci-dessus. Pierrot valet de la Mort est de 1846 ; Pierrot pendu, Pierrot marquis, sont de 1847 ; Madame Polichinelle, La Reine des Carottes, de 1848.

font mourir à petit feu. Ainsi avant de la jouer, tout le théâtre la trouvait exécrable, ça ne ferait pas un sou ; moi, je suis sûr de mes effets, et tout m'irritait. Tu me diras que je devrais me mettre au-dessus de tout cela ; mais j'ai les nerfs tellement sensibles, que je n'en ai pas la force.

Ils veulent tous que je fasse du théâtre parlé; mais je deviendrais fou, en comparaison de ce que je souffre aux Funambules. On siffle Balzac, on siffle Théophile, on siffle Gozlan ; moi qui appartiens à cette famille d'écrivains hardis et chercheurs, je ne pense pas échappera ce sort.

Depuis un mois, je suis dans des fièvres intermittentes ; les fatigues, le travail, les projets m'empêchent de dormir. Dame, il sortira de ce Vésuve quelque chose de bon.

Ma sœur, en une heure, a assisté à une des choses les plus comiques de la vie littéraire: le siège de ma porte par un créancier. Elle a été très bonne, et m'a acheté une cravate dont le besoin se faisail cruellement sentir.

Je l'ai retrouvée ce soir chez M"' L..., qui m'a fait ces fausses amabilités parisiennes, devant lesquelles je suis de glace. Nous autres qui vivons au milieu des grandes intelligences de ce temps-ci, moi un jour sans gants à qui la prin-

cesse Belgiojoso offre la main, tu comprends le mépris et l'ennui que je ressens dans ce mondelà !

Parbleu! ne faut-il pas faire des compliments, ou dire des fadeurs, moi qui cet hiver me permettais de contredire Michelet, dans son salon, devant beaucoup de monde I

Nous aimons la vérité et la sincérité et la naïveté ; nous sommes un petit cercle de sauvages qui travaillons chacun de son côté à y arriver, et il nous faudrait aller cacher nos pensées, aller mentir devant les bourgeois, pour perdre en une heure tout le fruit de travaux considérables !

Tout cela, ma chère maman, te semble bizarre ; mais il n'y a rien d'affecté. Et plus je serai vrai, plus je serai bizarre, la société vivant de mensonges. Aussi, ne sommes-nous d'aucun parti politique, et avons-nous de grands faibles pour les vaincus.

Cet été je me lance dans la science, ayant soif d'apprendre. Je suis un cours énorme d'histoire naturelle et vais aller le matin aux cliniques des hôpitaux.

Quand Balzac, en me regardant, m'a dit : Vous êtes un travailleur, cela m'a surpris. Il avait dit vrai.

Bonjour à papa ; quel malheur qu'il ne puisse pas satisfaire des goûts et des manies bien innocentes ! Bonjour à Edouard qui ne répond jamais.

Je n'oublie pas ma tante. J'espère que tu te portes bien ; réponds-moi une longue lettre avec des nouvelles.

Ton ûls qui t'aime et t'embrasse.

Ma chère maman,

...Mes affaires vont mieux ; je suis rentré au Corsaire qui m'a pris pas mal de feuilletons et je pense que tout ira bien maintenant. Je partirai sans doute de Paris vers la fin du mois pour les îles Guernesey, ayant par là des mœurs assez étranges à étudier. C'est un voyage pédestre et artistique à travers la Normandie.

Réponds-moi un mot avant que je parte...

Pour moi je ne désire qu'une chose, c'est de pouvoir gagner une petite somme, juste de quoi vivre honnêtement, et tâcher de trouver une femme bien pot-au-feu qui voudra mener une vie tranquille.

De tous mes anciens amis, je suis à peu près le seul qui pense de la sorte ; ils chantent la vie de bohème et se font fiers de la mener. C'est en réalité la vie la plus amère que de ne pas dîner, de n'avoir pas de bottes et de faire làdessus des quantités de paradoxes.

Le suprême bonheur pour moi sera de mener la vie de province à Paris, c'est-à-dire la vie réglée et tranquille avec tous les avantages des relations et la fréquentation des gens intelligents...

Adieu, crois bien que je t'aime ainsi que mon père.

(Sans date.) Ma chère maman.

J'ai reçu ta lettre avec plaisir; il y avait longtemps que je n'avais de tes nouvelles. Tu ne me disais pas que tu étais malade. Edouard m'a dit que tu avais la grippe, avant de partir.

Je suis tout à fait bien aujourd'hui et rentré à mon domicile * ; je commençais fortement à

1. 15, quai Malaquais. C'est l'adresse qu'il donne à la fin de sa lettre, signée encore J. Fleury. Les lettres qu'il écrivait à sa mère portaient cette suscription : Madame Fleury-Duflot, place du Bourg, Laon.

m'ennuyer de n'être plus chez moi. Ne t'inquiète pas trop de ma position ; je ne le dirai pas qu'elle est brillante. Il y a peu d'hommes de lettres très heureux, même les plus riches ; mais au moins vit-on content et insouciant.

Quand je vois les gens riches soucieux, ennuyés et ne sachant comment passer leur temps, je me trouve beaucoup plus fortuné qu'eux. D'ailleurs le travail est la plus grande des jouissances. De temps à autre, je retombe dans la paresse, deux jours, trois jours et encore voisje pendant ce temps-là des gens très intelligents qui discutent ; eh bien ! je me sens pris d'un grand ennui.

Tu ne saurais croire le plaisir qu'on a à gâcher du papier, car quelquefois mieux vaudrait le laisser blanc que de le noircir d'encre ; mais enfin ça rend heureux au possible quand un gros tas écrit est devant vous. Et je t'assure que les reproches qu'on pourrait faire sur ma paresse ne seront jamais à la hauteur des miens.

Du reste tu as pu voir par toi-même si j'ai réussi. De tous mes amis, moi seul ai percé jusque-là ; on m'a attaqué, on m'a loué. J'ai fait peu et mon peu a été connu très vite. J'ai beaucoup étudié, surtout beaucoup appris. Tu sais ce que j'avais fait dans mes classes. Je n'avais

rien lu avant de venir à Paris, rien que des romans et pas pour les étudier.

Il m'a fallu un grand sentiment de la vérité et une tournure d'esprit mélancolique et comique à la fois, pour pouvoir me lancer sans instruction, sans études. Mais aussi j'ai travaillé ; je ne suis pas ce qu'on appelle savant, je ne veux pas le devenir. Gela est d'ailleurs en dehors de la littérature. Non, je cherche la naïveté et les bons sentiments. Plus tard, quand j'aurai trouvé ma vraie manière, tu verras combien j'ai fait de progrès, parce que dans ce moment je ne peux pas encore réaliser tout ce que j'ai dans l'esprit.

Je ne te parle pas de toi, ma chère maman. J'aurais voulu te voir avec mon père ; mais cela me paraît impossible. Je lui écris une petite lettre, car je l'aime beaucoup et je l'ai toujours aimé, quoique nous n'eussions pas de grands rapports d'amitié. Quel malheur qu'il n'ait pas à lui deux ou trois mille livres de rentes I il aurait été très heureux.

Quoi qu'on en dise, il a des goûts simples. Pour des manies, qui n'en a pas ? Comment va-t-il faire maintenant ? Je voudrais qu'il lui fût permis tous les ans de bouleverser son jardin ; je voudrais qu'il eût à sa disposition un

petit carré de journal. Tout cela est bien innocent et bien naturel.

Je te souhaite une meilleure année, ma chère maman. Qui sait ? tout n'est pas désespéré. La vie n'est pas remplie que de chagrins et tu en as eu assez pour ta part...

Cette maladie m'a retardé beaucoup et je travaille ferme. Je voudrais être assez riche pour envoyer au petit Abel* des étrennes; hélas! je crois que quand ce moment arrivera, il sera aussi grand que moi. Les oncles littérateurs n'ont jamais été des oncles d'Amérique.

Adieu, ma chère maman, porte-toi bien, et pardonne-moi de t'écrire sur une simple feuille. Je l'ai fait ainsi, afin de pouvoir, sans surcharger le port, envoyer une lettre à mon père *.

Bonne année.

Ton flls qui t'aime.

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