‹ Sainte-Beuve et ChateaubriandChapitre 12 sur 28 · SABLE COLLECTIF SABLE · texte numérisé non relu

SABLE COLLECTIF SABLE

C'est un maître de conférences de l'Ecole normale, INI. Joseph Bédier, qui a récemment hasardé cette opinion audacieuse dans la Revue d'histoire littéraire de la France ' .

Les deux longs articles où il cherche à l'établir sont d'ailleurs très étudiés et d'aspect très résistant.

Le critique suit pas à pas le voyageur dans ce qu'il croit avoir été son itinéraire; son habileté un peu malveillante recueille avec zèle tout ce qu'il a pu écrire sur ce sujet, où que ce soit, dans V Essai, dans Atala, dans le Génie du Christianisme, dans l'Itinéraire, dans le Voyage en Amérique, dans les Mémoires d'outre-tombe.

Il rapproche tous ces témoignages, tous ces fragments sans suite, tous ces mots tracés à' des époques si différentes, parfois en passant et comme d'une plume distraite; il suppute les distances, rappelle les moyens de communication, les difficultés du voyage, cite les passages des autres voyageurs, dont celui-ci aurait pu s'inspirer dans ses écrits, à supposer qu'il n'ait pas vu par lui-même ce qu'il a peint avec tant de poésie, et de cette étude, qui a dû lui demander beaucoup de travail et de patience, il conclut que Chateaubriand n'a pas connu les paysages américains, dont son pinceau a tracé de si belles images ; il n'est même pas sûr que le jeune voyageur ait rencontré Washington, par qui il raconte qu'il fut reçu à dîner; ni peut-être qu'il ait vu Philadelphie, la première ville qu'il dit avoir visitée après être débarqué à Baltimore.

1. M. J. Bédier est devenu depuis, je l'ai dit, professeur au collège de France,

Ces articles, dont la conclusion est si étrange, ont fait quelque impression sur la partie du public qui suit le mouvement littéraire.

C'est qu'ils flattent notre goût actuel pour le paradoxe.

Quelques-uns y ont vu de plus une arme précieuse contre un grand écrivain, dont ils ne sont pas fâchés, tout en l'admirant, de taquiner la réputation et d'affaiblir l'autorité.

Et puis, sur les imaginations d'à présent, les chiffres ont un empire fascinateur; on ne prend même pas la peine de les vérifier; on accepte, à peu près sans contrôle, des conclusions où l'arithmétique paraît conduire, si invraisemblables qu'elles soient d'ailleurs. Peu d'époques ont professé un tel culte pour l'addition et la soustraction.

Dans le journal le Temps, M. Gaston Deschamps a consacré de longues colonnes à résumer l'étude de M. Bédier. Il l'aggrave même en l'analysant, — on le verra plus loin, — et il en arrive à conclure que Chateaubriand pourrait bien n'être, après tout, qu' « un Tartarin sublime ».

La question est donc posée devant l'opinion.

J'ai voulu l'étudier de près à mon tour. Dans une discussion solennelle, j ai dû m'en expliquer.

Les réponses que j'ai faites ont paru aux juges éminents, qui les avaient provoquées, mériter d'être connues du public.

11 n'est pas bon de laisser s'accréditer des erreurs, fâcheuses pour la mémoire d'un écrivain qui est une de nos gloires.

CE VOYAGE EST-IL UXE FICTIOX? lOc

Il faut faire d'abord une remarque essentielle.

Dans ce que Chateaubriand a publié, en divers ouvrages, sur les lieux, les mœurs, la faune et la flore de FAmérique, il y a une part qu'il doit aux observations des voyageurs qui l'ont précédé et une part qui vient de son expérience personnelle.

Il a fait comme tout homme qui sait voyager : il a préparé son voyage avant de l'entreprendre; il ne s'est pas contenté de voir, il a étudié comme il a vu.

Faut-il l'en blâmer?

Assurément non: et c'est même, je crois, ce dont personne ne sera tenté.

Il n'a pas négligé davantage de consulter les livres compétents, quand il a dû commencer, quinze ans plus tard, ce voyage célèbre aux pays orientaux, dont est sorti Vltincvaire de Paris à Jérusalem.

Mais, en partant pour l'Amérique, les projets grandioses dont se berçait son enthousiasme l'avaient obligé aune préparation plus sérieuse encore ; il avait compulsé longuement, on l'a vu, une multitude d'ouvrages; il avait pris des notes nombreuses, dont il entendait se servir et qu'il espérait contrôler.

Son absence fut assez courte, je l'ai dit; il renonça à découvrir le passage de la mer Polaire et rentra sans avoir séjourné, autant qu'il y comptait, dans les « solitudes américaines ».

Mais, sur les choses même qu'il n'avait pas vues

de ses yeux, il lui restait le résultat des études qu'il avait faites pour se préparer à les voir.

A l'aide de ces notes précieuses, il put donner dans ses livres des renseignements intéressants sur la topographie des lieux, l'étendue précise des lacs ou des fleuves, les distances qui séparent un point d'un autre, les mœurs des habitants qui erraient alors dans ces régions sauvages, les fleurs qu'on y rencontre et les animaux qui y vivent.

Il a pu connaître par lui-même, et il a connu beaucoup de ces détails, mais il tient les autres des sources qu'il a fréquentées, cela n'est pas douteux.

M. Gaston Deschamps, qui lui est si sévère, a écrit lui-même un livre sur la Grèce d'aujourd'hui.

C'est aussi un livre de voyages. Le voyageur voudrait-il assurer qu'il ne doit rien à personne? Aurait-il regardé tous ses devanciers comme indignes de lui fournir des informations, dont il voulût profiter, pour lui d'abord et ensuite pour le public?

Oh! je sais que son ouvrage, alerte et anecdotique, ne prétend pas à l'honneur d'être lourd de substance. Mais si peu qu'il y ait mis de choses instructives, de renseignements précis, oserait-il jurer qu'il ne les tient que de lui-même?

Quant à moi, qui ai visité aussi Athènes, avant de partir j'avais lu, je l'avoue, la Grèce d'aujourd'hui, — et quelques autres « Grèce » encore. Ces souvenirs m'accompagnaient, se mêlant à mes impressions, et si j'avais écrit plus que je ne l'ai fait sur ma trop rapide excursion près de l'Acropole, aux rivages de Délos et dans la plaine dOlympie,

à moins de me résoudre à ne rien dire qui méritât d'être retenu, j'aurais usé d'autrui sans doute encore plus que de moi-même.

C'est donc se donner beaucoup de peine pour peu de profit que de prouver, à grands renforts de citations savantes, que Chateaubriand a puisé à plus d'une source. Je vous assure que je m'en doutais.

Quand il dit que le lac Erié a 100 lieues, que de la rivière Magette à celle de Saint-François il y a 70 milles, de celle-ci aux Akansas 108 milles, des Akansas au Yazous 158 milles, et de la Nouvelle- Orléans, — où il déclare nettement n'être pas descendu, — 856 milles, par le ileuve, jusqu'à l'embouchure de rOhio, je n'ai besoin d'aucune preuve pour être sûr qu'il n'a pas pris ces mesures luimême, et qu'il met à contribution une science étrangère.

Et de même, je savais d'avance qu'il n'avait pas contemplé de ses yeux la tribu des castors tenant un « conseil général », vers le mois de juillet, pour examiner « s'il est expédient de réparer l'ancienne ville et l'ancienne chaussée, ou s'il est bon de construire une cité nouvelle et une nouvelle digue ». Je soupçonnais bien qu'il ne les avait pas vus abattre les arbres, les traîner, « à l'aide du flottage, jusqu'à leurs villes », ni se retirer dans les bois quand vient la fonte des neiges.

Mais je ne lui en suis pas moins reconnaissant d'avoir recueilli, à mon intention, ce qu'il trouvait de plus intéressant chez les naturalistes ; je lui sais gré d'avoir jeté sur des renseignements, que je ne serais pas allé chercher où ils étaient, les grâces

pittoresques de son style, qui en augmentent si vivement l'attrait.

Peut-on voir là un larcin? Non, assurément.

D'autant que Fauteur ne cherche nullement à dissimuler l'origine de ses informations. Vous vous efforcez d'établir que, s'il a parlé avec compétence des animaux, des plantes et des poissons qu'on rencontre dans ces contrées de l'Amérique, il est redevable à l'américain Bartram, surtout au Jésuite Charlevoix et à quelques autres, dont il a utilisé les ouvrages originaux.

En vérité, à quoi bon cet effort?

Sauf le plaisir de travailler à une collection, en réunissant les passages analogues aux siens retrouvés péniblement dans les relations de ces voyageurs, je ne vois pas bien à quels résultats ce travail peut conduire, puisque Chateaubriand indique tout le premier les sources où il puise.

Lui-même allègue l'autorité du P. Charlevoix et celle de Bartram, pour ne parler que de ceux-là, non pas une fois mais plusieurs. Il se réfère même à des ouvrages où l'on ne retrouve aucune trace de ses emprunts.

Pour ce qui regarde Bartram, en particulier, dans le Voyage en Amérique il nous apprend qu'il avait pris dans son livre des notes nombreuses, que l'on trouvera mêlées aux siennes, sans qu'il lui soit possible à lui-même, après tant d'années, de distinguer son bien de celui d'autrui.

.Le passage est décisif; le voici :

« Immédiatement après la description de la Louisiane, viennent dans le manuscrit quelques extraits des voyages de Bartram, que j'avais traduits avec assez de soin, A ces extraits sont entremêlées mes rectifications, mes observations, mes réflexions, mes additions, mes propres descriptions, à peu près comme les notes de M. Ramond à sa traduction du Voyage de Coxe en Suisse. Mais, dans mon travail, le tout est beaucoup plus enchevêtré, de sorte qu'il est presque impossible de séparer ce qui est de moi de ce qui est de Bartram, ni souvent même de le reconnaître. Je laisse donc le morceau tel qu'il est. » (Edit. Garnier, p. 91.)

Or c'est justement à travers les pages qui suivent cette formelle déclaration que M. Bédier fait sa cueillette.

Pour tout ce qui précède, je n'oserais certainement pas avancer que Chateaubriand n'ait emprunté aucun aperçu, aucun détail, aucun chiffre. Mais la vérité est néanmoins que, dans les vingt-cinq ouvrages qu'il a eu la patience de dépouiller pour essayer de le prendre en flagrant délit, M. Bédier avoue avoir cherché inutilement des ressemblances.

« Notre recherche des sources, dit-il, est restée à peu près vaine pour les quatre-vingts premières pages du Voyage en Amérique. Assurément, la plupart de ces récits sont tout spontanés. Mais de longs morceaux, l'aperçu des lacs du Canada, la description des cours de l'Ohio et du Mississipi, d'autres encore, doivent être empruntés à des livres

sur lesquels uous n'avons pas su mettre la main '. »

Ainsi voilà qui est à bien remarquer ! Sur la très grande partie du voyage, de Baltimore à Philadelphie, à Boston, au Niagara, aux rives de l'Ohio, à celles du Mississipi, à la chaîne des Apalaches, tout le zèle d'un chercheur opiniâtre ne parvient pas à découvrir la trace d'une inspiration étrangère. La plupart même des récits lui paraissent absolument propres à celui qui les a faits.

Il soupçonne seulement que le narrateur a dû s'aider, pour les détails si précis qu'il donne sur la topographie et les distances.

Et le soupçon est justifié certainement, non seulement par l'impossibilité où serait un voyageur de réunir tant de renseignements, à lui seul, sans le secours d'aucun livre, mais par l'aveu très sincère de Chateaubriand lui-même. Car à propos des notions géographiques, qu'il présente sur le lac Supérieur, — où du reste il n'est pas allé, — il écrit en note :

« C'était la géographie erronée du temps; elle n'est plus la même aujourd'hui. »

Il ne nous cache donc pas, il laisse très clairement entendre, qu'il a suivi sur ce sujet des géographes de son époque. Le jour où ces géographes seront connus, quelque professeur distingué de l'Ecole normale, ou d'ailleurs, composera sans doute un savant article, pour établir laborieusement qu'il est arrivé à Chateaubriand de faire... ce qu'il dit luimême avoir fait.

1. Revue irHisloire lillcraire de France, 10 janvier l'JOO, page Gl.

En attendant, retenons bien que tous les rapprochements, ou «/?e«yj/'ès tous, comme dit M. Bédier, signalés entre son texte et celui de Bartram, concernent les pages qu'il a déclaré d'avance contenir des notes de Bartram confondues acec les siennes.

Qu'il ait lu aussi et de très près le P. de Charlevoix, cela ne saurait être douteux. Il s'en est servi tout particulièrement à propos des notions qu'il donne sur l'histoire naturelle de l'Amérique, ainsi que sur les coutumes de ses habitants.

J'ai déjà dit qu'avant de quitter la France, il avait rassemblé beaucoup de notes, dont il a mis la substance dans son Voyage, du moins en partie.

Il fait, d'ailleurs, précéder ces tableaux de l'introduction très importante que voici :

« Ici finit, à proprement parler, V Itinéraire ou le mémoire des lieux parcourus; mais il reste dans les diverses parties du manuscrit une multitude de détails sur les mœurs et les usages des Indiens. J'ai réuni ces détails dans les chapitres communs, après les avoir soigneusement revus et amené ma narration jusqu'à l'époque actuelle. Trente-six ans écoulés depuis mon voyage ont apporté bien des lumières et changé bien des choses dans l'ancien et le nouveau monde; ils ont du modifier les idées et rectifier les jugements de l'écrivain '. »

1. Chateaulniand a fait do mémo pour les Mémoires d'outretombe. Il s'est servi d"autrui et a complété ses notes au moyen des ouvrages iiarus. Il le déclare dans un fragment

SAINTE-DELVE. 7

110 CHATEAlIilUAXD HT SON VOYAGE EX AMÉRIQUE.

Il est impossible de prévenir ses lecteurs avec plus de clarté que les descriptions qui vont suivre n'ont pas été écrites par l'auteur à l'aide seulement de ce qu'il avait observé lui-même. Ce n'est plus qu'une étude faite avec des souvenirs personnels... et aussi avec des livres ' .

Et alors, si entre ces livres et son texte, on ren-

inodit conserve à la r.il)liotlii''iiui> nationale (F. F. 12454, fol. 17) :

« Afin de les mettre à jour au moment où j'achève de repasser la lime sur ces Mémoires, j"ai développé mes notes primitives... J'ai cru devoir rappeler mes remaniements pour le soulagement des esprits peu attentifs et pour mieux constater ma complète sincérit '•... Qu'on se tienne donc averti une fois pour toutes ! »

Le malheur c'est qu'on ne veut pas se tenir avrrli.

1. On pourrait renvoyer à bien d'autres endroits, où Chateaubriand parle des auteurs dont il use. Ainsi fait-il à prol)os de la grammaire des Ilurons : <■ .J'ai puisé la plupart des curieux renseignements que je viens de donner sur la langue huronne dans une petite grammaire iroquoise manuscrite qu'a bien voulu m'envoyer M. ^larcoux, missionnaire au Saut-Saint-Louis, district de ilontréal. » {Voyage, édit. Garnier, p. 146.) — Dans le Génie (\, v, x), il renvoie à Bartram pour les puits des Florides qu'habitent des crocodiles, et encore à propos du tableau d'une troupe de caïmans embusqués pour assaillir des poissons. Dans le même ouvrage (note vin, édit. Garnier, p. 558), parlant des ruines du Scioto, il écrit : >• On peut voir, sur ce que nous disons ici : Duprat, Charlevoix, etc., et les derniers voyageurs en Amérique, tels que Kartram, Imley, etc. Nous parlons aus.si d'après ce que nous avons appris nous-méme sur les lieux. •• Aussi est-il un peu étrange que, abusant d'un mot, dit en passantdans le Génie (p. 91), ■• Ici, nous ne suivrons personne •■, .M. Bédier y signale l'attitude « oi-dinaire •> de Chateaubriand au sujet de ce qu'il a écrit .sur TAméiique. On vient de voir des preuves contraires; remarquons particulièrement le dernier passage : ■■ Nous parlons aussi, etc. » 11 n'affecte donc pas de tout vouloir tirer tli' hii-mêmo.

contre un certain nombre d'analogies, même assez prochaines, pourquoi s'étonner comme si l'on prenait l'auteur en faute y

Pourquoi crier à l'imposture et parler irrévérencieusement de sublime Tartarin ?

Ceci ne s'applique point à M. Bédier. Dans le second de ses articles, celui où il traite des sources du Voyage en Amérique, iM. Bédier cite impartialement les endroits où l'auteur en parle lui-même, et, à la suite de ses soixante pages, il conclut, avec la même impartialité..,, qu'il n'y a vraiment rien à conclure '.

M. Deschamps le résume, mais malheureusement sans limiter. On a vu qu'il s'autorise de ces rapprochements pour accuser l'auteur de mensonge.

Ce qu'il y a de plus grave encore peut-être, c'est qu'il ne rappelle pas, même d'un mot, même par allusion, les passages si importants où Chateaubriand annonce avec franchise que, pour le fond, ce qu'on va lire n'est pas tout à fait original, et qu'on trouvera même des extraits de certains ouvrages parmi les notes qu'il doit à lui seul.

Ce silence est très regrettable.

L'impression du lecteur en est absolument faussée. Exposer ainsi la question, c'est la défigurer. Est-ce légèreté ou parti pris ?

I .Voici exactement ses paroles : « Conclusion. Nous livrons au lecteur CCS documents bruts. Notre enquête demeure trop imparfaite: nous no saurions encore les interpréter sûrement. » (Ilevue d'hisloire lUtéraire delà France, 15 J' 1001), page 118.)

112 CHATEAUJ5RIAND ET SON VOYAGE EN AMÉHIOLE.

Il faut ajouter que. même au cours des pages qu'il dit être inspirées, çà et là, d'autres récits, l'auteur n'est pas simplement un écho; il apporte aussi des observations personnelles.

Partant de ce qu'il désire prouver, à savoir que CMiateaubriand n'est redevable de rien à lui-même, M. Bédier écrit bravement à propos de l'ours : « Quelques traits seulement sont pris à Charlevoix; j'ignore la source des autres » ; à propos du cerf : '( La source m'est inconnue » ; à propos du bison : « Le premier alinéa seul est pris textuellement à (".liarlevoix. Je n'ai pas retrouve la source des autres » ; à propos des mœurs des sauvages : « Je ne sais où Chateaubriand a pris sa description des rites du mariage sauvage. »

Tout cela suppose établi... ce que vous vous proposez justement d'établir.

Vous dites aussi que vous n'avez pas découvert l'auteur chez qui Chateaubriand a puisé ce qu'il raconte sur le serpent à sonnettes et les serpents de l'Amérique en général.

Et s'il ne la puisé chez personne?

Car enfin, si vous aviez eu la chance de découvrir cet auteur vainement cherché, vous admettriez facilement que lui, du moins, il a recueilli ses renseignements sur les lieux mêmes; pourquoi refusezvous de l'admettre pour Chateaubriand, obstinément et en toute occasion? Le préjugé saute aux yeux.

Ce petit chapitre des serpents prête d'ailleurs à

d'autres réflexions. Pour composer les vingt-cinq lignes qui restent, après celles dont il déclare ne pas connaître l'origine, M. Bédier nous conte que l'auteur a compulsé six ouvrages différents.

Six ouvrages, dont trois en anglais, pour vingtcinq lignes !

Cela paraît beaucoup, un peu trop même, pour qu'on arrive facilement à le croire, du moins quand on n'a pas l'avantage, en le croyant, de se payer de la peine qu'on a prise pour essayer de l'établir.

Quoi qu'il en soit, le critique regrette d'abord de n'avoir pu introduire, dans ce qu'il appelle son musée, « le serpent à sonnettes et certain serpent noir et jaune », dont il avoue n'avoir pas découvert la trace, et il ajoute avec une émotion que le lecteur lui envie :

« Du moins, avons-nous eu la fuie de retrouver le serpent à deux têtes ; nous l'avions recherché avec un acharnement de collectionneur. »

Examinons donc un instant celte perle de la collection qui a tant coûté au collectionneur et dont il est si fier. Elle nous permettra de juger du reste.

Chateaubriand a écrit : « Le serpent à deux têtes est peu commun: il ressemble assez à la vipère; toutefois ses tètes ne sont pas comprimées. »

Or M. Bédier a fini par rencontrer le texte suivant, chez le naturaliste Bonnet :

« Il est douteux que le serpent à deux têtes forme une espèce. On n'en a encore vu que deux : l'un qui fut pris près du lac Champlain et donné en présent à lord x\merhst, et l'autre conservé dans le musée du collègre d'Yale. »

114 CHATEAUnniAND ET SON VOYAGE EX AMERIQUE.

J'ai déjà dit que Chateaubriand avait déclaré s'èlre inspiré de ses devanciers. Ce passage est peut-être un de ceux qu'il a consultés avant d'écrire, quoiqu'il ait été publié en 1795, quatre ans après son voyage.

Mais j'avoue que la comparaison des deux textes ne m'en paraît pas du tout la preuve.

Tout ce qu'il y a de commun entre eux c'est la double aiïirmçition que le serpent à deux têtes existe et qu'il est rare.

On n'est pourtant pas tenu d'avancer des assertions contraires à ce que l'on croit être la vérité, sous peine de passer légitimement pour avoir pillé ses prédécesseurs. Quand deuxauteurs parlent avec exactitude, soit d'un même fait réel, soit d'un même fait imaginaire, adopté à tort par l'opinion, même si l'un ignore ce que l'autre a dit ou va dire, ils se rencontrent nécessairement sur les points essentiels.

Or, c'est à cela que se borne ici la rencontre.

Remarquons bien que les détails donnés par Bonnet ne se trouvent pas dans Chateaubriand, et que réciproquement il y a dans Chateaubriand des détails qui ne se trouvent pas dans Bonnet.

Ce n'est pas dans Bonnet que l'auteur du Voyage en Amérique a pu apprendre que le serpent à deux têtes ressemble à la vipère ; ce n'est pas par son témoignage qu'il a été amené à écrire que les têtes de ce reptile ne sont pas comprimées. Car Bonnet ne dit ni l'un ni l'autre.

Bref sur quatre îsiiis. exprimés succinctement en t:"ois lignes, il y en a deux dont la connaissance n'a pu venir à Chateaubriand de ce que M. Bédier appelle sa source.

Et voilà ce qu'il importe de ne pas oublier! Entre •les morceaux, qu'une enquête minutieuse lui oppose, et les siens, il n'est pas rare qu'il existe, en dehors même du style, des différences caractéristiques. Même quand il s'inspire, — et on a vu qu'il ne s'en cache pas, — il modifie souvent les renseignements qui lui viennent d'autrui, et il en ajoute que le texte original ne contient pas.

Je n'en veux demander la preuve qu'aux propres citations dont on se fait une arme contre lui.

De la description rapide qu'il a tracée du poisson d'or, par exemple, on rapproche celle de Bartram.

Voyez cependant ces traits particuliers :

Il écrit que ce poisson est cavnivore, ce qui n'est pas dans l'auteur américain; il donne la couleur de Vor hrunik l'iris de ses yeux, que son devancier dit être d'«/ze belle couleur rouge. 11 ajoute qu'une barre brune longitudinale traverse ses flancs, détail très précis qui ne se rencontre point dans Bartram. Enfin, le nom même est différent : si l'on en croit Bartram, les Indiens appelaient ce poisson, ventre rouge, et lui raconte qu'ils l'appelaient poisson d'or. On sait d'ailleurs que rien n'est varié comme les noms donnés aux poissons par le peuple : ils changent d'un canton à l'autre.

Nous pourrions présenter des observations analogues au sujet de la plupart des passages comparés. Pour ne rappeler qu'un autre endroit, en plaçant lune à côté de l'autre les deux descriptions des

femmes Muscogulges. celle de l'ouvrage américain et celle du Voyage, M. Bédier reconnaît lui-niL-me que le second écrivain rapporte un usage que le premier semble avoir ignoré : celui d'une sorte de concours où les femmes se disputent le prix du chant '.

Ce n'est donc pas un écrivain qui se contente de démarquer l'œuvre d'autrui. Le rapprochement des textes, si on le fait au point de vue des dissemblances, que ]M. Bédier s'est donné le tort de trop négliger, amène à lui donner raison quand il écrit, comme on l'a vu :

« A ces extraits (aux extraits d'autrui j sont entremêlées mes rectifications, mes réflexions, mes additions, mes propres descriptions » ; et ailleurs :

1. Sur ces faits M. Bédior a ri'pondu depuis diverseiuent. Pour l'usage dont il vient d'être parié, il se contente d'en nier l'existence a priori, ce qui est commode mais ce qui ne peut passer pour une rf'ponse au point de vue du plagiat. Sur le poisson d'or il écrit: « En effet... Cliateaubriand nous apprend que le poisson d'or est Carnivore: dc'couverte inapl)réciable, car tous le (^poissons sont carnivon^s ou presque •• {[{évite d'Histoire littéraire, t. VIII. p. 102). L"ironie est quelquefois déplacée ; elle l'est surtout quanil on se donne l'air (le répondre avec une facilité victorieuse, et qu'on ne répond pas. en réalité. Et c'est peut-être le cas ici. Car M. Bédier ne dit rien absolument ni du noui de ce poisson ni de la barre longitudinale qui traverse ses flancs: etc. Pourquoi caclie-t-il ces détails à ses lecteurs, tout en affectant de réfutei' aisément ce jue j'avance? Il est évident que ces détails suflisent à montrer qu'entre le t(\\te de Cliateaubi-iand et celui de Bartram, il existe, comme j'ai voulu l'établir, » des (lirfi>rences caractéristiques ». A quoi Ijon alors cette ironie triomphante"? — Une ou deux autres remarques sur la mémo page du Correspondant m'ont paru plus justes, et j'y ai fait droit, dans le texte actuel, en supprimant les passages qui eu ('taient l'objet.

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