‹ Sainte-Beuve et ChateaubriandChapitre 11 sur 28 · Extrait du Correspondant. I(i juillet \W · texte numérisé non relu

Extrait du Correspondant. I(i juillet \W

Il supposait et Ton supposait, avec raison, qu'entre la mer de Behring à l'ouest, dans le Pacifique, et la baie d'Hudson à l'est, dans l'Atlantique, le continent ne devait pas former un obstacle continu : il existait sans doute une mer, un détroit, qui permettrait aux vaisseaux de passer d'un océan dans un autre. C'était ce détroit, ce passage que le jeune voyageur avait l'ambition de reconnaître.

On sait que depuis, vers le milieu du xix^ siècle, Jean Franklin l'a découvert; il n'en est pas d'ailleurs revenu, ses navires ayant été pris par les glaces. C'est là même, c'est dans les parages où il a péri, que de hardis navigateurs, ayant retrouvé ses traces, ont lu l'histoire de sa découverte et de ses malheurs.

Voilà l'entreprise, dont les périls, comme la gloire, tentaient Chateaubriand.

« M. de ÏNlalesherbes, dit-il, me montait la tête sur ce voyage '. J'allais le voir le matin : le nez collé sur des cartes, nous comparions les différents dessins de la coupole arctique; nous supputions les distances du détroit de Behring au fond de la baie d'Hudson; nous lisions les divers récits des navigateurs et voyageurs, anglais, hollandais, français, russes, suédois, danois; nous nous inquiétions des chemins à suivre par terre pour attaquer le rivage de la mer Polaire; nous devisions des dillicultés à surmonter, des précautions à prendre contre les rigueurs du climat, les assauts des bêtes et le manque de vivres.

« Cet homme illustre me disait : « Si j'étais plus

1. Son frère aine avait épousé la petite-fille de M. Malesherbes.

u jeune, je partirais avec vous ; je m'épargnerais le « spectacle que m'offrent ici tant de crimes, de là- « chetés et de folies. Mais, à mon âge, il faut mourir (( où Ton est. »

En réalité, JNI. de Maleslierbes aurait couru moins de dangers au milieu des solitudes glacées du pôle qu'il n'en rencontra dans sa propre patrie, parmi les politiques sanguinaires qui en étaient devenus les tyrans et en qui il trouva des bourreaux.

Chateaubriand partit donc seul.

Mais il ne fut pas plus tôt sur le continent américain, que les hommes compétents, à qui il s'ouvrit de son projet, lui en firent sentir la folie. Peu à peu, il parut l'oublier ; l'explorateur s'effaça devant le voyageur curieux de spectacles nouveaux, et plus encore devant le poète, tout enivré de cette nature inconnue, avide d'en contempler et d'en peindre la beauté, tour à tour grandiose ou gracieuse, fraîche et neuve toujours.

Mais quand il apprit l'arrestation du roi à Varennes, quand il sut, par une gazette tombée par hasard dans ses mains, que les officiers de l'armée se réunissaient sous le drapeau des princes français, il se rappela son brevet de sous-lieutenant, et crut que l'honneur lui faisait un devoir de rentrer en Europe, pour offrir ses services et prendre sa part des périls.

« Je n'avais recueilli, dit-il, aucune lumière sur

le but principal de mon entreprise, mais j'étais escorté d'un monde de poésie :

Comme une jeune abeille aux roses engagée, Ma muse revenait de son butin chargée. »

Or de ce butin l'abeille fit depuis beaucoup de rayons de miel.

Chateaubriand a rappelé bien souvent les souvenirs de ce voyage de sa jeunesse, qui le retint moins d'un an loin de la France, mais qui l'approvisionna pour toujours d'émotions et d'images nouvelles.

11 en parla dans le premier de ses ouvrages, cet Essai historique sur les Réi>olutions, qu'il entreprit peu de temps après son retour et qui parut en 1797.

En 1801, Atala vit le jour, et Ataln était, comme il le dit, une « véritable enfant de la solitude ».

René est du même sang, et aussi les Natchez.

A son tour, le Génie du Christianisme s'inspire, çà et là, de ce que l'auteur a vu et senti alors.

En 1827, le sujet fut traité directement dans le Voyage en Amérique.

Chateaubriand revint enfin sur cette année féconde de sa vie dans les Mémoires d'où Ire- tombe.

Eh bien, que dirait-on si tous ces récits n'étaient qu'une longue duperie, où l'écrivain se serait moqué poétiquement de tout le monde, y compris ses

meilleurs amis, à moins qu'il ne se fût joué de luimême sans le savoir, et que ces prétendus souvenirs ne fussent que le fruit d'une imagination malade, les rêves gracieux d'un homme éveillé, persuadé qu'il avait vu et qu'il avait fait ce qu'il ne vit ni ne fit jamais..., un songe ou un mensonge?

Et voilà précisément ce que certains critiques ont entrepris récemment de nous faire croire !

Ce n'est pas, certes, la première fois que Chateaubriand est attaqué à propos de son voyage. Dès la publication d'Atala, quelques détails extraordinaires, et qu'il recherchait pour leur rareté même, avaient trouvé des esprits incrédules : ses adversaires lui reprochèrent d'abuser un peu ses lecteurs.

Mais on n'alla point alors jusqu'à douter qu'il eût visité la « patrie » d'Atala.

Plus tard, cependant, en 1827, un article de V American quartei'ly Review osa avancer que l'auteur (ïAtala n'avait vu ni la Louisiane, ni le Mississipi, ni les Florides.

Cet article étant tombé quelques années après sous les yeux d'un lecteur qui se dérobe derrière le pseudonyme de René de Mersenne, celuî-ci en prit occasion de contrôler, à sa manière, les descriptions magnifiques du célèbre roman, du moins celle qui l'ouvre et celle qui le ferme, le tableau du Mississipi et le tableau du Niagara, et il déclara hardiment que les détails qui les composent étaient « des contes à dormir debout ».

Mais on trouva, même dans le camp hostile à l'écrivain, que ce critique, si sévère à autrui et si confiant envers lui-même, faisait peu d'honneur à

son savoir et pas du tout à sa littérature. L'attaque resta sans écho.

On le voit : jusque-là les très rares esprits qui osaient suspecter la véracité de notre voyageur s'appuyaient sur des inexactitudes sans importance, qu'ils croyaient remarquer dans ses ouvrages, particulièrement dans les tableaux d'Atala.

C'est un sujet, du reste, où leur opinion rencontrait d'énergiques contradicteurs. Car beaucoup ont célébré, au contraire, la fidélité absolue de la peinture chez Chateaubriand.

Il écrivait lui-même dans la Défense du Génie du Chi'istianisme :

« Rien n'empêche qu'on ne trouve Atala une méchante production; mais j'ose dire que la nature américaine y est peinte avec une scrupuleuse exactitude. C'est une justice que lui rendent tous les voyageurs qui ont visité la Louisiane et les Florides. Les deux traductions anglaises &' Atala sont parvenues en Amérique ; les papiers publics ont annoncé, en outre, une troisième édition, publiée à Philadelphie avec succès. Si les tableaux de cette histoire eussent manqué de vérité, auraient-ils réussi chez un peuple qui pouvait dire à chaque pas : Ce ne sont pas là nos fleuves, nos montagnes, nos forêts. »

Et alors, le mot qu'on a déjà vu : « Atala est retournée au désert, et il semble que sa patrie l'ait reconnue pour véritable enfant de la solitude. »

L'observation est juste. Il faut dire même que les historiens américains empruntent volontiers des renseignements aux écrits de Chateaubriand sur

leur pays. Ils citent son témoignage et s'appuient de son autorité. Ainsi fait Bankroft, par exemple, à propos des Uchees et des Creeks, dans sa grande Histoire de l'Amérique.

Parmi nous, il ne manque pas de critiques aux yeux de qui le peintre des forêts américaines montre, dans ses tableaux, une exactitude scrupuleuse, impeccable. Pour eux, Chateaubriand est un voyageur qui excelle toujours à bien voir et qui expose très fidèlement ce qu'il a vu.

Un professeur de la Sorbonne, membre de l'Institut, M. Gebliart, le disait encore à propos de la présente querelle, dans un feuilleton an Journal des Débats (10 janvier 1900 :

« Je suis convaincu que Chateaubriand fut le témoin véridique de ces lointains pays. »

Partout où le critique a pu contrôler son témoignage, en Orient, par exemple, en Grèce, en Italie, il l'a trouvé d'une vérité remarquable :

« 11 nous a rendu, dit-il, la sensation à la fois poétique et précise des plus nobles aspects de l'ancien monde... La justesse de sa vision est absolue... L'entrée en Laconie a, dans V Itinéraire, la précision d'une photographie... (Bref), Chateaubriand fut un admirable voyageur... Ici, personne ne saurait découvrir en lui la plus petite trace de charlatanisme ou d'hypocrisie... Il y eut toujours entre son émotion et les spectacles qu'il contemplait et décrivait une harmonie parfaite. »

Beaucoup d'autres ne vont pas aussi loin. S'ils louent la vérité de l'ensemble, ils admettent quelques erreurs de détail. Mais ils ne s'en étonnent pas

100 CHATEAl'BRIAND ET SON VOYAGE EX AMÉniQlE.

moins que des esprits vétilleux incriminent, pour cela, la bonne foi du voyageur; ils ne comprennent point qu'on ait pu avoir la pensée de chercher, dans un poème, la précision d'un manuel de géographie.

C'était le sentiment de Sainte-Beuve. Après avoir lu les observations méticuleuses de René de Mersenne, les supposant justifiées, il écrivait:

« Les critiques qu'on a faites des premières pages d'Atala, quant au peu de fidélité du dessin et des couleurs, nous démontrent que Chateaubriand n'a pas cherché l'exactitude pittoresque réelle; qu'après une i'ue générale et rapide, il a remanié d'autorité ses soin>enirs, et disposé à son gré les riches images réfléchies moins encore dans sa mémoire que dans son imagination. »

Sainte-Beuve aurait eu le droit d'ajouter que ses souvenirs eux-mêmes pouvaient tromper l'auteur sur quelques points particuliers : rien n'est plus explicable, car rien n'est plus humain.

Aussi les attaques qui viennent de se produire ont-elles changé de base.

Pour nier la réalité de l'excursion de Chateaubriand à travers le nouveau monde, on ne se fonde plus sur de légères erreurs qui auraient échappé à sa plume d'artiste; on allègue soit l'usage qu'il a fait des livres de ses devanciers, soit l'impossibilité matérielle où il se trouvait, dit-on, dans son court séjour en Amérique, de parcourir les lieux divers qu'il prétend avoir visités.

Page 1