‹ Sainte-Beuve et ChateaubriandChapitre 18 sur 28 · Revue d'histoire llUér.,lô oct. 1899, page · texte numérisé non relu

Revue d'histoire llUér.,lô oct. 1899, page

•2. Revue d'histoire littéraire, 15 oct. 1899, pages 502-503, passim. — Dans le jardin de la Muette est une distraction. C'est à Savigny-sur-Orge que ces récits ont lîté faits.

CE VOYAGE EST-IL UXE FICTION "f 167

surtout le paradoxe d'aspect scientifique. Mais il est plus facile de le soutenir sans y croire, que d'y croire en le soutenant. Je soupçonne M. Bédier de n'être pas tout à fait disposé à donner son sang pour son idée, et je l'en félicite.

Le bon sens ne se laisse pas aisément dépouiller de ses droits; il regimbe, et c'est un bonbeur pour la vérité.

Les pages qu'on vient de lire parurent au mois de juillet 1900. M. Bédier'y répliqua assez longtemps après. Ce qui donna lieu à l'article suivant, publié par VÈnseignement chrétien, le P' juin 1901.

Chateaubriand a trouvé en M. Joseph Bédier, maître de conférences à l'Ecole normale supérieure, un adversaire, très résolu et très zélé, de sa loyauté d'écrivain dans ses récits de voyages.

On sait que M. Bédier a fait paraître dans la Revue d'histoire littéraire de la France deux très longs articles destinés à établir que le célèbre voyage en Amérique était une « fiction », ou, plus exactement, un beau mensonge.

J'ai cru devoir combattre cette idée; le Correspondant a publié sous ma signature une réponse étendue (10 juillet 1900).

Après neuf ou dix mois, M. Bédier vient de me répliquer assez vivement dans le numéro de la Revue d'histoire littéraire qui porte la date de janviermars 1901, mais qui a paru tout récemment en réalité.

Je ne dirai qu'un mot de ce qu'il se rencontre de personnel dans ces pages.

RÉPLIQUE A UXE REPLIQUE. 169

Mon honorable contradicteur commence par déclarer que ma critique Ta « comblé d'aise ».

Je crains au contraire qu'elle ne lui ait été fort pénible ; le ton même de sa réplique en est une preuve à mes yeux. M. Bédier a beau me qualifier d'adversaire « distingué » et aller même jusqu'à r « éminent » ; il est à mon égard un peu amer.

Je conclus que je l'ai blessé et je le regrette.

J'aurais voulu pouvoir attaquer une opinion, qui me paraît devoir être attaquée, sans contrister un écrivain érudit et consciencieux, dont j'estime sincèrement les travaux.

Malheureusement, il est bien malaisé d'écrire une assez longue suite de pages contre une thèse, sans que l'auteur de la thèse paraisse çà et là en pâtir. M. Bédier croirait-il par hasard y avoir mieux réussi que moi-même?...

Et puis, j'ai peut-être une excuse.

Dans ces deux dernières années, depuis que, pour avoir produit un fait jusque-là ignoré et osé en dire ma pensée, j'ai paru manquer de respect à la mémoire de Sainte-Beuve, laquelle n'est pas pourtant plus respectable, je crois, que celle de Chateaubriand, les amis de M. Bédier, les critiques qui appartiennent à son monde, ont usé envers moi, sauf quelques-uns, d'un ton assez... vigoureux, auquel j'ai dû m'accoutumer.

C'est assurément une mauvaise école et je serais désolé qu'elle m'eût fait perdre le sens exact de la mesure dans la discussion des idées qu'on ne partage pas.

Toujours est-il que je n'ai pas cru dépasser les

justes limites. C'est à ce point que si l'un de ces messieurs avait publié contre ma thèse un article analogue à celui que j'ai écrit moi-même contre la thèse de M. Bédier, je l'aurais pris pour un homme rare par l'amabilité et le courage ; il m'eût paru digne d'être mis à part dans la multitude des autres, et sa justice, comme sa modération, m'eût semblé appeler ma reconnaissance.

M. Bédier me reproche, par exemple, de l'avoir accusé d'obéir à l'attrait du paradoxe.

C'est à propos de l'hallucination qu'il prête à Chateaubriand, lequel, d'après lui, se serait imaginé très sincèrement avoir fait le fameux voyage sans l'avoir pourtant jamais fait.

« En ces trente ans, dit-il, l'auto-suggestion avait achevé son œuvre. La poétique légende du voyage en Amérique offre en effet un exemple achevé d'auto-suggestion. C'est un beau cas^ »

Cette idée me paraissant absolument étrange, tout à fait insoutenable, j 'ai cru ne pouvoir plus favorablement l'excuser qu'en y voyant une ingénieuse « fantaisie » de l'auteur, qui ne l'aurait exprimée qu'avec un demi-sourire et sans la prendre lui-même au sérieux.

M. Bédier s'offusque de cette explication ; c'est assez pour que je la retire.

J'admettrai donc désormais, puisqu'il y tient, qu'il voit en Chateaubriand un écrivain, « sincère » mais halluciné, qui s'est figuré et a cru toute sa

1. J'ai donné la référence à la fin de l'arlicle qu'on vient de lire.

vie, avec « une foi profonde », avoir fait, à vingtdeux ans, un voyage en Amérique qu'en réalité il ne fît jamais.

Ajouterai-je que si j'ai été quelque peu désagréable au savant professeur, il a essayé de me le rendre et avec usure ? L'intention ne me semble pas douteuse. M. Bédier est un débiteur qu'on ne saurait accuser de n'avoir pas songé à payer sa dette. Tout compte fait, et sans revenir sur l'intention qui lui reste propre, je crois bien que je lui redois.

Mais s'il y consent, nous nous tiendrons pour quittes et nous tournerons le feuillet.

Reste la question elle-même, qui seule, d'ailleurs, intéresse le public. Commençons par indiquer quelques points qui ne sont plus contestés.

COXCESSIONS DE M. IJEDIER

On peut voir, par la carte publiée plus liaut, que dans l'itinéraire fantaisiste que le critique prête au voyageur, il lui fait faire un immense et inutile crochet par Chillicothe.

Un détour si invraisemblable suffirait à établir la fausseté de cet itinéraire. Aussi l'auteur a-t-il hésité longtemps à l'admettre, en même temps qu'il admettait le voyage par Knoxville et Salem, l'un paraissant devoir condamner l'autre.

Si entin il s'y est résolu, c'est, d'après lui-même, parce que, après bien des recherclies, il a « retrouvé quelle puissante nécessité imposait à Cha-

172 CHATEAUBniAND ET SON VOYAGE EN AMERIQUE.

teaubriand ce détour», la nécessité de laisser croire qu'il avait pu voir les ruines du Scioto, dont il avait parlé dans le Génie et qui ne se trouvaient, dit-il, qu'à Chillicothe ' .

Or on lit dans son nouvel article (p. 92) : « M . Bertrin nous oppose fort justement un texte du Voyage, oîi Chateaubriand dit qu'il y avait des ruines indiennes très ^'astes à l'embouchure du Scioto; donc il lui était inutile de remonter le Scioto jusqu'à Chillicothe. Notre hypothèse ne vaut pas. »

Comme le voyageur avait déjà visité l'embouchure du Scioto, on ne voit plus aucune explication qui puisse justifier un détour aussi extravag-ant. C'est désormais reconnu.

Je lis encore dans le même article (p. 83) :

« Il aura fait la course du Niagara, peut-être se sera promené aux alentours...; c'est ce que j'ai toujours soutenu. »

Toujours, vraiment?

Le premier article avançait pourtant (p. 520) que dans les récits du voyageur, les deux seules choses « assurées », c'est « qu'il a débarqué à Baltimore

1. Premier article, page 531. — llappelons que les trois articles de M. Bédier ont paru dans \?i Revue d'hlsloire llltéraire de la France; le premier dans le numéro poi'tant la date du 15 octobre 180;"), le second dans celui du 15 janvier 19<X), le troisième dans celui de janvier-mars 1901. On les trouvera respectivement dans les tomes VI, VII, VIII de la collection.

le 10 juillet 1791, et qu'il est reparti d'Amérique cinq mois après ».

Et, en effet, deux pages plus haut, on essayait de jeter des doutes jusque sur la première et la plus facile de ses étapes et on se demandait en manière de conclusion (p. 527] :

« Alors, s'il n'est même pas assuré (toujours le même mot) que Chateaubriand ait visité Philadelphie, que reste-t-il"? »

Le nouvel article proclame que Chateaubriand est allé dans l'intérieur jusqu'au Niagara, et peut-être un peu plus loin, ce qui devait lui demander plus d'un mois de voyage — sans parler du retour — dans des régions désertes et à peu près inconnues.

Voilà évidemment un grand progrès!

Mais l'idée est nouvelle chez M. Bédier; pourquoi dit-il qu'il Fa « toujours soutenue ^ » ?

Revenons un instant à Philadelphie.

On a essayé de faire croire, je l'ai dit, que Chateaubriand n'avait pas vu cette grande ville. Pour-

1. Dans un volume intitulé Le Grand Bey (in-S", St-Malo, 1850) M. Ducrest de Villeneuve, l'un des vingt-quatre collaborateurs, raconte une conversation qu'il a eue avec un batelier de Saint-ilalo, qui avait joué sur la grève bretonne, en compagnie de Chateaubriand, lorsqu'ils étaient petits, et qui V avait retrouvé plus tard à Xew-York. Celui-là ne pensait pas que la seule chose « assurée ■> fût que son ancien camarade d'enfance ■< eût débarqué à Baltimore le 10 juillet 1791 » ; il tenait pour « assuré ■> que le voyageur était allé de Baltimore à Philadelphie, et même deux fois plus loin, puisqu'il l'avait vu, de ses jeux vu, à Xew-York.

quoi? Parce qu'il a appelé une « petite maison » la maison qu'habitait le président des Etats-Unis (1" article, p. 524-527).

Par bonheur, on écrit maintenant (3^ article, p. 104) :

« M. Bertrin fait remarquer que la maison de Washington dut produire médiocre impression sur un voyageur qui venait en droite ligne de Versailles. L'observation est très juste, et nous reconnaîtrons que Chateaubriand a pu et dû voir à Philadelphie la maison de >Yashington. »

A la bomie heure! Mais jNI. Bédier déclare en même temps « plus malaisé à croire » — cette réserve dans l'expression est cependant à remarquer — qu'il ait vu Washington lui-même et dîné avec lui.

D'où vient donc que c'est « plus malaisé à croire »? De ce que Chateaubriand raconte que, lors de son arrivée à Philadelphie et pendant une semaine, le Président était absent, et qu'il s'absenta de nouveau le lendemain de sa visite.

Or, justement, àl'époque où le jeune voyageur arriva à Philadelphie, vers le 11 ouïe 12 juillet, il se rencontre que Washington n'a signé aucune pièce dans cette ville ; il en a signé un peu avant, il en a signé une semaine après, mais pendant huit ou dix jours point de signature; et même, comme si tout ce que dit Chateaubriand était scrupuleusement exact, cette semaine passée, on trouve des signatures pendant deux jours, le J9 et le 20 juillet, et puis il n'y en a plus jusqu'au 28.

Ceci, je pense, a gêné un peu le critique, mais il ne s'est pas tenu pour battu. Son zèle contre l'illustre

écrivain ne redoute ni recherches ni démarches ; on dirait que s'il parvenait à le faire passer pour menteur, il se regarderait comme suffisamment payé de sa peine.

Il a donc prié — le nouvel article nous l'apprend — deux de ses amis d'Amérique, de « dépouiller pour lui les journaux du temps ».

Je vois bien, quoiqu'il n'en soufile mot, ce qu'il attendait de cette enquête : elle devait fournir la preuve que Washington se trouvait à Philadelphie entre le 10 juillet et le 19, ou entre le 20 et le 28.

Mais, ô malchance ! elle ne l'a pas fournie.

Elle a confirmé, au contraire, les renseignements que nous connaissions déjà sur les dates des signatures, et par surcroît, chemin faisant, en examinant de près une histoire de "Washington en anglais, laquelle est composée avec des documents contemporains, M. Bédier a eu le chagrin d'y lire la mention du fameux dîner. Oh! sans doute, il cherche une explication et il épilogue sur la date, mais le fait existe et il demeure.

Quoi qu'il en soit, le dernier article renferme quelques concessions; il y avait intérêt à les signaler, et elles honorent d'ailleurs la bonne foi qui s'y est publiquement résignée.

Pour le reste, au sujet de ce qu'il ajoute aux autres ou de ce qu'il en maintient, j'aurais à relever — pourquoi ne pas le dire? — bien des inexactitudes ou même des erreurs.

Page 1