SAINTE-BEUVE. 'J
montagnes, même en donnant au mot le sens particulier qu'il a de nos jours, il ne serait nullement nécessaire d'imposer au voyag-eur, comme on le fait, le détour insensé qui le conduirait à Salem. J'ai déjà dit pourquoi, et on le verra encore plus loin.
D'ailleurs, puisque M. Bédier veut suivre pas à pas le texte des Mémoires, sauf à se livrer, là où il le trouve trop vague, au jeu amusant des devinettes, il doit supposer que Chateaubriand a passé les monts et s'est rapproché de Chillicothe avant d'aller au Chata-Uche; car le passage, oi^i il est question du pays que ce fleuve arrose, vient après celui où Chillicothe est nommée.
Pour ne pas ajouter une invraisemblance de plus à son invraisemblable hypothèse, en mettant à la suite les morceaux où il se fonde M. Bédier a renversé l'ordre que le texte présente. Et il me paraît que cet expédient le condamne.
Il y a d'ailleurs, dans le tracé qu'a hasardé son imagination, des étrangetés éclatantes qui n'ont pas dû échapper à sa sagacité et qui, en tout cas, ne supportent guère l'examen, dès qu'on suit avec la carte sous les yeux.
M. Bédier suppose que les textes dont il s'autorise concernent le retour de Chateaubriand, qui remonterait ainsi de Natchez à Philadelphie par Nashville et Salem. Le voyageur suit une compa-
gnie de trafiquants « venant de chez les Creeks », lesquels habitaient « dans les Florides ».
Naturellement cette compagnie de trafiquants est une caravane de ces planteurs de la Géorgie, dont parle le même paragraphe des Mémoires, qui « venaient chez les diverses tribus de Creeks acheter des chevaux et des bestiaux demi-sauvages «.
Et, en effet, nous voyons un peu plus loin les compagnons de route de Chateaubriand acheter des chevaux à une de ces tribus nomades des Creeks qu'ils ont rencontrée.
Or quelqu'un pourra-t-il jamais comprendre comment cette caravane, arrivant des Florides, s'achemine vers les Florides, ce qu'elle va faire au sud du Mississipi, chez les Natchez, quand c'est parmi les Creeks que son commerce l'appelle, et enfin par quelle déraison, ses affaires étant finies, poussant devant elle les animaux indomptés qu'elle vient d'acquérir, elle tourne le dos à la Géorgie, vagabonde dans les déserts de Nashville et de Knoxville, dans les montagnes des Apalaches jusqu'à Salem, pour gagner ensuite Chillicothe, justement du côté opposé à son pays?
Il faudrait commencer par admettre que ces malheureux avaient tous perdu la tête.
Que si les faits étaient imaginaires, comme le pense M. Bédier, c'est Chateaubriand lui-même qui l'aurait perdue. Car indiquer, avec l'intention d'en faire accepter la vraisemblance et même la réalité, un itinéraire si évidemment ridicule, répétons-le, ce serait purement du délire.
De plus, M. Bédier pourrait-il nous dire pourquoi
sur les quatre petits paragraphes qu'il cite des Mémoires, il ne tient aucun compte du second dans le tracé qu'il propose?
11 s'agit là de la navigation sur l'Ohio. Or à quel moment la caravane a-t-elle usé ainsi de la rivière? Si l'on interprète le texte selon la méthode dont s'inspire en général M. Bédier, c'est après son arrivée à Salem, avant même de repasser les montagnes Bleues ; que dis-je? C'est avant d'être allée au Chata- Uche.
Et alors comprenne qui pourra le trajet de ces voyageurs en démence!
Ils partent des bords du Mississipi, se rendent dans les Florides doù ils viennent, font 2.000 kilomètres dans les savanes et sur les sommets jusqu'à Salem, se trouvent là, on ne sait comment, sur l'Ohio où ils naviguent, et où tout est en Heurs, malgré la température de novembre, repassent alors les montagnes Bleues, quoiqu'elles soient à 300 kilomètres de l'Ohio, puis, rebroussant chemin, font encore 2.000 kilomètres pour visiter les bords du Chata-Uche, et toujours avec leurs animaux demisauvages !
M. Bédier n'ose pas aller si loin, je le sais, mais il y est obligé cependant, s'il est vrai, comme il le pense, que ces textes doivent s'entendre du retour de Chateaubriand et qu'il faille y voir, en dépit des déclarations de l'auteur, un ordre, un lien, une suite, permettant d'indiquer, avec un peu de vraisemblance, les principales étapes du voyageur.
Mais ce n'est point vrai , cela ne peut pas être vrai.
CE VOYAGE EST-IL UXE FICTIOX? 149
Pour condamner cette interprétation fantaisiste et le tracé hypothétique auquel elle sert de base, n'y aurait-il pas d'autres raisons — et il y en a d'autres — il sutTirait de considérer les conséquences absurdes où ils mènent.
Car on n"a pas le droit, encore une fois, de prêter des extravagances si énormes et si frappantes à un écrivain qui jouissait de son bon sens et qui n'avait aucune envie de passer pour un pensionnaire évadé de Charenton '.
Quant à déterminer l'itinéraire réel, les éléments dont nous disposons ne donnent pas le moyen de le tenter avec quelque assurance.
On a déjà vu que. si l'on veut s'en tenir aux affirmations catégoriques de l'écrivain, on se contentera de dire qu'il a visité Baltimore, Philadelphie,
1. Voici dailleurs un text(? qui montre clairemont que M. Bédier se trompe et que, dans les notes commentées par lui de la manière qu'on vient de voir, il s'agit du voyage d'aller et non du voj'age de retour : Chateaubriand descendait au sud au lieu de remonter vers le nord, ainsi que le critique le suppose. On lit en effet dans les Mémoires: « A notre droite étaient des ruines appartenant aux grandes fortifications trouxées sur rOhio •> (Mémoires d'O.-T., p. 418). Comme il se rapprochait alors des Florides, comme il était sur la rive gauche de la rivière, il ne pouvait avoir la rivière à sa droite que s'il allait dans le même sens que le courant et par conséquent vers le sud.
Ce texte est décisif et il suffit à démolir l'échafaudage où M. Bédier appuie son tracé d'itinéraire, et son raisonnement tout entier. .J'appelle sur ce point l'attention des lecteurs.
New-\ork, Boston, Albany, la cataracte du Niagara et Pittsburg.
Là, il a suivi rOhio, puis le Mississipi dans la partie supérieure de son cours.
Traversant alors la Louisiane, qui longeait le grand fleuve, il a pénétré dans les Florides. Jusqu'où ? il ne l'a pas raconté. Il aurait pu dire, comme il l'a dit, qu'il était allé dans les Florides, alors même quil n'eût visité que l'Etat du Tennessee.
Là se bornent nos renseignements. On peut supposer que Chateaubriand revint alors directement vers le nord et se rapprocha de Philadelphie.
Que si l'on veut quil ait visité le pays du Chata- Uche, dont il a parlé dans Atala et aussi dans le Voyage, sans dire pourtant qu'il l'avait parcouru, et si l'on tient de plus à se donner une idée d'ensemble sur son itinéraire, ce qui est nécessairement aventureux, voici l'hypothèse qui me semblerait préférable '.
Jusqu'à Pittsburg, le tracé est facile.
Arrivé à Pittsburg, pour éviter les périls que
1. Dans le Voyage en Amérique, Chateaubriand établit deux divisions : une description des pays, et un tableau des mœurs, usages, etc. Il appelle la preniièi-e partie « Itin'-raire ou Mémoire des lieux parcourus ». « Mémoire des lieux parcourus» est une simple délinition générale du mot itinéraire, et l'expression ne doit pas être prise en ce sens qu'il aurait visité lui-même les lieux dont il parle. Car, dans cette partie, il donne des détails géograpiiiques sur des lieux où il a dit nettement n'être pas allé, et, à propos de cette partie aussi, il avertit que tous les renseignements ne sont pas de lui et qu'en particulier il publie les notes de Bartram mêlées aux siennes. 11 ne suffit donc pas qu'un lieu soit nommé là pour conclure qu'il l'a visité, s'il ne dit pas en el'tét l'avoir vu.
présentent les rives du fleuve infestées de sauvages en embuscade, Chateaubriand descend TOhio avec une caravane de planteurs qu'il suivait d'ailleurs depuis le lac Erié. Dans une des haltes familières à ces flottilles, il visite les ruines célèbres du Scioto, qui se trouvent sur son chemin , tout près de la rivière où il navigue. Tout est fleuri, dans les îles de rOhio, ce qui n étonne plus puisqu'on est encore au mois de septembre. Les planteurs allaient sans doute à Saint-Louis des Illinois, où étaient établies leurs familles. Ils durent donc quitter l'Ohio un peu avant son embouchure.
Pour continuer sa route, le voyageur se joignit alors à une autre caravane. Des trafiquants géorgiens, qui avaient l'habitude d'acheter des chevaux et des bestiaux aux tribus des Creeks, pour rejoindre ces nomades avaient dû cette fois traverser les Florides et « étendre leur course jusqu'à l'Ohio », ce qui leur arrivait d'ailleurs assez souvent, comme l'écrivain le raconte lui-même et précisément dans ces termes qui sont de lui.
C'est là qu'ils trouvèrent enfin la tribu vagabonde; Chateaubriand nous a laissé même le tableau de la rencontre et du marché qui la suivit.
Leurs affaires étant terminées, les Géorgiens descendirent, soit par le fleuve, soit par le rivage, les vastes plaines du Mississipi qui faisaient partie, à cette époque, de la Louisiane. Ils durent les quitter aux environs du Sô'^ degré de latitude pour « s'acheminer vers les Florides », c'est-à-dire pour rentrer chez eux, car les Florides, on l'a vu, comprenaient alors la Géorgie.
La grande route qui va aujourd'hui du fond du Mississipi dans la Virginie trai>erse les sentiers qu'ils suivirent dans ces contrées désertes.
Ils franchirent sans doute Textrémité méridionale des Apalaches, dont ils appelaient peut-être l'ensemble les montagnes Bleues, nom que portait et que porte encore la partie qui touche à leur pays. Peut-être aussi aimèrent-ils mieux les contourner que les franchir.
Quoi qu'il en soit, dès qu'ils arrivèrent au CUiata- Uche, ils se trouvèrent sur le bord oriental de la chaîne, lequel se nomme proprement les montagnes Bleues.
On peut croire, si l'on veut, mais ce n'est pas nécessaire, qu'habitant le nord de la Géorgie, ils ont alors remonté la vallée du Chata-Uche, qui court entre les montagnes Bleues, où il prend sa source ^ .
Là, pour rentrer en Géorgie, ils « repassèrent les montagnes Bleues » qu'ils avaient passées au moins au début de leur voyage et que Chateaubriand avait franchies lui-même dans les comm.encements du sien, pour aller de la côte à l'intérieur du continent.
Désormais notre voyageur était tout près « des défrichements américains » , et pour regagner Baltimore et Philadelphie, il avait une route facile, dans un pays civilisé, à travers les plaines, encore inconnues pour lui, des Carolines et de la Virginie. Il pouvait rejoindre aisément son paquebot; le temps ne lui manquait pas.
1. Ceci n'est pas visible sur notre carte, où les nionlagiies sont figurées schématiquoment.
Je sais bien que. M. Bédier a dit le contraire ; mais c'est le moment de montrer les défaillances de son arithmétique.
Chateaubriand est resté cinq mois sur le continent américain. M. Bédier calcule qu'il a dû arriver à Pittsburg le 17 septembre. Pour ne pas prolonger la discussion, acceptons cette date.
Sa descente vers le sud doit prendre au voyageur, si on en croit le critique, jusqu'au 30 octobre.
Ici l'erreur est certaine, et elle vient surtout de deux causes. La première c'est que 'SI. Bédier prolonge le voyage jusqu'à la ville actuelle de Natchez. La seconde c'est qu'il le fait accomplir en chaland.
Or, nous l'avons établi, Chateaubriand n'a pas dépassé ou il a dépassé de très peu le 35*^ degré de latitude, et il a voyagé en canot.
D'une part donc la distance est plus courte d'un tiers, et, d'autre part, alors que de Pittsburg à la Nouvelle-Orléans les chalands mettaient de 44 à 50 jours — je prends les chiffres de l'article que je combats — les canots faisaient le même trajet, a ordinairement en vingt ou vingt-cinq jours ».
C'est le témoignage formel du voyageur Michaux.
En d'autres termes, les canots allaient exactement deux fois plus vite.
Chateaubriand a donc parcouru seulement, vers le sud, les deux tiers de la distance indiquée par
le critique qui Tattaque, et il la parcourue avec une rapidité au moins double de celle que le même critique suppose.
Par conséquent, au lieu des quarante-trois jours que le voyage aurait, dit-on, demandés, il n'en a pris, en réalité, qu'une quinzaine ^ M. Bédicr compte donc jusqu'ici 28 ou 29 jours de trop.
Quant au voyage de retour vers le nord, voici ses chiffres. DeNatchez au Chata-Uche, 550 kilomètres à vol d'oiseau; du Cliata-Uche à Jackson, 500; de Xatchez à Nash ville, 650 ^ ; de Chillicotlie à Philadelphie, 750 ; soit pour cette partie du trajet, peu accidentée, 2.450 kilomètres.
Tout ce parcours a demandé au voyageur, toujours d'après M, Bédier, 31 jours.
A quoi il faut ajouter :
de Nashville à Knoxvilk' 15 jours,
de Knoxville à Salem 12 —
de Salem à Chillicotlie \2 —
Au total, 70 jours pour revenir du Sud à Philadelphie.
Or nous avons prouvé que l'itinéraire que supposent ces calculs est absolument inadmissible : les invraisemblances y sont accumulées comme à plaisir. On ne peut donc le prendre pour base.
1. Si Chateaubriand avait voyagé en chaland, comme il n'a fait que les deux tiers de l'itinéraire supposé, il serait resté 29 jours en route. Mais, puisqu'il va deux fois plus vite, 15 jours lui suffisent.
2. On ne voit pas bien pourquoi M. Bédier compte la distance à partir de Natchez, puisqu'il a fait revenir le voyageur, gratuitement du reste, à Jackson.
De ceux que j'ai proposés moi-même, si Ton adopte le premier, il faudra compter, pour le retour : du Mississipi jusqu'aux Florides, dans l'Etat du Tennessee, ou le nord de Tx^labama, 200 à 300 kilomètres ; de là aux défrichements, vers Chillicothe, 600 à 700 kilomètres, et de cette dernière contrée à Philadelphie, 750 : soit 1.600 à 1.750 kilomètres.
INIais calculons très largement : admettons que ce parcours aura représenté 2.000 kilomètres.
Si Chateaubriand voyage à l'allure que lui prête M. Bédier, il mettra, pour franchir cette distance, 25 jours.
Mais ici encore soyons larges dans l'évaluation ; et afin de ne pas faire courir le voyageur trop vite, accordons qu'il lui aura fallu 30 jours pour rejoindre son paquebot.
Comme M. Bédier lui en demande 70, c'est 40 en trop quil exige.
40 jours en trop pour revenir de la Louisiane, et 29 en trop, comme on l'a vu, pour s'y rendre, cela fait 69 jours à retrancher du total, que le critique oppose triomphalement au récit du voyageur.
Le résultat est à peu près le même, si Ton choisit l'itinéraire qui passe par le Chata-Uche.
Il y a, en effet, du Mississipi au Chata-Uche, à travers la Louisiane et les Florides, 500 kilomètres, en contournant les montagnes, ce qui ajoute à la distance. On en compte 1.200 du Chata-Uche, j'entends de l'extrémité méridionale des montagnes
Bleues, à Philadelphie, par les belles plaines des provinces atlantiques.
Ce qui donne au total, pour le retour, du Mississipi à la mer, 1.700 kilomètres.
INIais calculons toujours largement et comptons, en chiffres ronds, 2.000 kilomètres.
C'est juste la longueur de notre premier itinéraire, avec cette différence qu'à partir du Chata- Uche les chemins sont plus beaux : on e^t tout à fait sorti du désert.
Admettons cependant que le voyage, par ce second itinéraire, où les routes sont plus faciles, aura exigé 30 jours, comme le voyage par le premier. Le résultat comparé sera le même : il restera que M. Bédier a compté, pour le retour, 40 jours de trop, et pour l'ensemble, depuis Pittsburg, G9.
Bref, dans le dessein de prouver que les récits de Chateaubriand sont fictifs, — ce qui est une manière polie de dire mensongers, — • M. Bédier objecte que l'auteur a eu trente-trois jours de moins qu'il ne lui était nécessaire pour voir et faire, en Amérique, ce qu'il raconte avoir vu et avoir fait.
Mais dans tous ces calculs, on vient d'en avoir la preuve, M. Bédier se trompe de soixante-neuf jours.
Donc, en comptant même largement, non seulement nous trouvons le nombre de jours indispensable au voyageur, mais il en reste encore trentesix, qu'il aura pu employer à mettre plus de lenteur dans son allure de route et à s'arrêter plus souvent ou plus longtemps, selon les circonstances et son bon plaisir.
N'oublions pas, en outre, que lorsqu'il partit de Pittsburg, le 13 septembre (d'après M. Bédier), il était déjà, depuis cinq semaines, parmi les sauvages; car c'est en qi ittant Albany, le 13 août, qu'il les rencontra, et qu'il put dès lors étudier leurs mœurs, prendre des notes, et se préparer à les peindre, eux et leur pays.
Il nous est donc permis de conclure que la véracité de ses récits n'a pas plus à craindre toute cette malveillante chronologie, que la comparaison avec les sources « livresques » qu'on lui a aussi opposées. M. Bédier, qui le reconnaît pour ce dernier point, aurait fait sagement de le reconnaître aussi pour l'autre.
Mais on a cherché au voyageur une dernière chicane, et qui paraît encore moins fondée. Elle a même quelque chose d'un peu plaisant.
Il s'agit de la visite, qu'il dit avoir faite à Philadelphie dès qu'il y arriva, chez le président des Etats-Unis, pour qui il avait deb lettres de recommandation. Washington l'invita à dîner avec lui le lendemain.
11 a parlé en détail de ce dîner et de cette visite. A cette occasion même il a fait un parallèle, devenu fameux, entre Washington et Bonaparte.
Or on met en doute qu'il ait jamais vu le général américain, et même Philadelphie.
Tout le monde comprendra que les raisons où
Ton se fonde doivent être fort graves, pour qu'elles paraissent suffire à établir une opinion, à la fois si extraordinaire et si injurieuse à Fégard d'une illustre mémoire. Eh bien, les voici :
La première concerne des dates. Chateaubriand raconte que, lorsqu'il arriva à Philadelphie, le général n'y était pas : il fut obligé de l'attendre un certain nombre de jours, qui lui parut considérable, mais sur lequel, après tant d'années, ses souvenirs étaient restés peu précis, ce qui n'étonnera personne assurément.
Prenons le chiffre des Mémoires, et mettons qu'il ait attendu Washington environ une semaine.
Washington revient enfin. Il le voit et dîne chez lui avec cinq ou six convives. Le lendemain, le général était reparti pour la campagne et lui-même continuait son voyage.
Or voilà de quoi lui faire, avec beaucoup de bonne volonté, plusieurs sortes de querelle.
Parti de Baltimore le 11 juillet, il n'est pas arrivé à Philadelphie, dit-on, avant le 13, et nous avons une lettre de Washington, datée de Philadelphie le 19 juillet; 13 et 8 font 21. En parlant d'une semaine d'attente. Chateaubriand se trompe donc d'un jour ou deux... les chiffres sont les chillVes.
Il est vrai que cette date du 13 n'est pas certaine et aussi qu'il a pu ne pas se présenter le jour même de l'arrivée du président et avant que celui-ci eût encore eu le temps de quitter ses habits de voyage; on n'ose donc pas trop insister sur ce sujet.
Mais on ajoute en revanche : d'où venait alors Washington ? Il était rentré à Philadelphie le 6 juillet,
et les historiens ne disent pas qu'il ait fait une courte absence quelques jours après.
11 est vrai encore qu'il y a un intervalle, avant le
19 juillet, où on ne découvre aucune pièce datée par lui de Philadelphie, ce qui se trouve tout à fait d'accord avec les dires du voyageur. Et puis, rien ne prouve que le général ne possédât pas, non loin de Philadelphie, une maison de campagne où il se retirait pour quelques jours. 11 pouvait aussi, s'il n'avait pas de pied-à-terre hors de la ville, accepter une invitation chez des amis.
Voilà ce que se disent ou doivent se dire les esprits délicats, fourvoyés par hasard dans ces vétilles, qu'on s'étonne d'avoir à discuter.
Car enfin, quelle singulière méthode de critique, que d'appuyer une grave accusation sur des bases si fragiles et, pour ne citer que ce point, de chercher la meilleure de ses raisons dans ce que les historiens ne disent pas !
Ceux-ci n'ont pas plus mentionné, par exemple, la courte absence que Washington fit, après le
20 juillet, qu'ils n'ont parlé de celle qui précéda le 19. Or Chateaubriand rapporte que le président est allé alors à la campagne.
Des détails si précis de sa part gênent bien un peu ses accusateurs; car, en général, les voyageurs qui racontent ce qu'ils n'ont pas vu, de leurs yeux, se gardent bien de tirer de leur imagination des renseignements détaillés, que rien n'appelle et qui ne pourraient servir qu'à les confondre.
« Mais, dira-t-on, à quelles fins Chateaubriand aurait-il supposé ces deux voyages de son hôte? »
C'est M. Bédier qui pose lui-même la question et il n'hésite pas du tout à se répondre :
« C'est un phénomène ou un symptôme fort banal en pareil cas et qu'on appelle d'ordinaire le besoin de la précision inutile. »
Dois-je l'avouer? Je ne vois guère comment le parti pris pourrait aller plus loin.
Quoi! quand Chateaubriand vous semble vague dans ses récits, vous dites : c'est une preuve qu'il n'écrit pas d'expérience : il n'a pas vu. Et s'il est précis, au contraire, vous déclarez que la preuve vous paraît bien plus forte encore ; elle est comme banale ; c'est un « phénomène » caractéristique, un vrai « symptôme : le besoin de la précision inutile ».
Sur le même point et dans le même sens, la parole prouve donc à vos yeux comme le silence, le silence comme la parole, le blanc comme le noir, le noir comme le blanc.
Peut-être serait-il plus simple et plus court de proclamer tout de suite que ce qu'il vous plaît de croire doit nécessairement passer pour vrai, sans que vous ayez à prendre la peine de l'établir.
Seulement la question est de savoir si, parmi ceux qui réfléchissent, beaucoup peuvent être dupes de telles fantaisies.
J'oserai dire, pour ma part, que tout lecteur qui ne voudra pas épiloguer vainement sur les heures et les minutes, trouvera la confirmation du récit de Chateaubriand dans les documents mêmes qu'on cite pour le combattre.
Chateaubriand écrit qu'à son arrivée, vers le
11, le 12 ou le 13 juillet ^ Washington n'était pas à Philadelphie et qu'il fut obligé de l'attendre quelques jours. Or, il est remarquable que, dans ces jours-là précisément, il n'existe aucune pièce datée de Philadelphie par le général.
Chateaubriand assure que Washington resta au moins deux jours consécutifs dans la ville, celui oîi il lui donna audience et celui où il le reçut à dîner. Or, justement, on a des lettres de Washington signées à Philadelphie le 19 juillet et le 20.
Chateaubriand ajoute que le président partit dès le lendemain. Et, en effet, nous ne trouvons plus de lettres datées de Philadelphie à partir du 21 inclusivement jusqu'au 28.
Voilà ce qui frappera de soi-même quiconque n'apportera pas ici un jugement préconçu et une sorte de zèle inquiet et tracassier dans la malveillance.
On chicane aussi notre écrivain sur la simplicité qu'il prête au président de la grande république américaine.
« Quand Washington sortait dans Philadelphie, toujours en équipage à quatre ou six chevaux, deux valets, dit M. Bédier, se tenaient debout derrière son carrosse. »
Et maintenant, veut-on sûrement se convaincre
1. Ou verra plus loin qu'entre Baltimore et Philadelphie M. Bédier parait faire a\ancer le voyageur un peu trop lentement.
des erreurs qui échappent à Chateaubriand et qui le font accuser de mensonge, qu'on lise ce qu'il a écrit sur le même sujet :
Washington « revint. Je le vis passer dans une voiture qu'emportaient avec rapidité quatre chevaux fringants , conduits à grandes guides. Washington, d'après mes idées d'alors, était nécessairement Cincinnatus ; Cincinnatus en carrosse dérangeait un peu ma république de l'an de Rome 296... Mais quand j'allai porter ma lettre de recommandation à ce grand homme, je retrouvai la simplicité du vieux Romain. Une petite maison dans le genre anglais, ressemblant aux maisons voisines, était le palais du président des États-Unis ».
Ainsi Chateaubriand raconte que, lorsqu'il sortait dans la ville, Washington aimait à s'entourer d'une certaine pompe officielle ; c'est ce que dit aussi M. Dédier, et même avec certaines expressions semblables ; et, en vérité, si M. Dédier était un vieil écrivain d'il y a cent ans, peut-être quelque critique perspicace accuserait-il Chateaubriand de l'avoir copié, au lieu de parler de souvenir.
Est-ce que, par hasard, ce serait M. Dédier qui aurait copié Chateaubriand?
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils s'entendent à merveille, bien que l'un semble chercher noise à l'autre, on ne sait trop pourquoi, peut-être simplement par habitude.
Mais si le général ne dédaignait pas le faste, quand il devait paraître au dehors ou dans ses réceptions solennelles, chez lui et dans le train de vie de chaque jour il était simple.
Chateaubriand n'a pas vu de gardes autour de son palais, et M. Bédier, quoiqu'il le taquine sur toutes ses paroles, n'ose pourtant pas dire qu'il y en eût, et que le jeune visiteur se soit trompé.
C'est, paraît-il, une servante qui introduisit Chateaubriand. Ceci blesse M. Bédier; il répond, avec quelques citations à l'appui, que le général avait un cuisinier français : ce qui montre qu'il avait bon goût, mais ce qui ne prouve pas tout à fait que ce ne fut pas une servante qui ouvrit la porte à Chateaubriand, ni, à plus forte raison, je pense, que Chateaubriand n'est jamais allé en Amérique.
Mais rien n'offusque les adversaires de notre voyageur comme les deux lignes qu'il a consacrées au palais du président.
Quoi ! s'écrient-ils, on ose appeler une petite maison, une maison qui... Parlez, historiens! Confondez ce Français impudent, fraîchement débarqué de Versailles. Apprenez-lui que ce palais qui ne lui a pas paru grand « était à trois étages, large de trente-deux pieds, et présentait onze fenêtres sur la façade » !
C'est Coolidge qui est prié de nous fournir ces renseignements, à la fois décisifs et merveilleux, et c'est M. Bédier qui les recueille avec respect et les oppose gravement, sans rire.
Ah! jeune officier, parce que vous avez vu la cour de France et la demeure de vos rois, vous
osez trouver petite, pour le président des États- Unis, une maison qui est, à la vérité, « de la même architecture, ainsi que le dira Coolidge après vous, que celle qui caractérisait, alors comme aujourd'hui, la Quater City », mais qui, après tout, avait dix mètres et demi de largeur, et présentait onze fenêtres sur la façade ! Vous entendez bien : onze fenêtres de façade et dix mètres e^^e/w/ de largeur!
Sauf cela, elle n'avait rien, on vous Taccorde, de l'aspect d'un palais, et elle ressemblait, comme vous le dites justement, « aux maisons voisines ». Mais enfin, elle avait dix mètres et demi et onze fenêtres ! Songez-y bien!
Oh! sans doute, ce gros bâtiment de Versailles, dont vous avez les yeux encore tout remplis, est un peu plus grand. Car on dit que sur un parc qui est lui-même d'une certaine étendue, il développe une façade de six cents mètres et ouvre en arcades cent quarante-huit portes ou fenêtres. En comparaison de ce palais, l'autre vous paraît plutôt modeste avec ses onze fenêtres et ses dix mètres et demi.
Mais gardez-vous bien pourtant de le dire! On vous accuserait non seulement de le calomnier, mais peut-être de ne l'avoir jamais vu et de mentir effrontément au public ; car tout arrive...
Un renseignement qui émeut beaucoup les contradicteurs de Chateaubriand, qui semble les convaincre que la maison du président devait être un vrai palais, c'est que le loyer en était de 3.000 dollars par année.
Trois mille dollars! c'est-à-dire seize mille francs
— théoriquement. Car, en pratique, 3.000 dollars dans une ville d'Amérique ne représentent pas même 8.000 francs en France. Mais, en tenant compte de la différence des époques, accordons qu'ils eussent alors la valeur que douze, treize ou quinze mille francs auraient aujourd'hui chez nous.
Je suppose donc que l'État français, voulant loger le Président de la République ailleurs que dans un palais national, ait eu l'idée de chercher pour lui, non loin de l'Elysée, dans le quartier de la Madeleine ou celui de Saint-Augustin, un hôtel de douze à quinze mille francs de loyer. Admettons qu'après bien des recherches, on ait fini par découvrir cette perle rare; voilà notre Président installé!
Un Anglais, ou un Autrichien, ou tout autre visiteur étranger, dès son arrivée à Paris, demande qu'on lui montre le palais où réside le chef d'un si beau pays. On le conduit alors devant l'immeuble présidentiel, et un peu surpris d'une si austère vertu, il écrit aussitôt sur son carnet de voyage que le Président occupe une maison plutôt modeste pour le premier magistrat de la République fi^ançaise.
Cent ans après, un érudit ayant des lettres, professeur dans une de nos grandes écoles, lit cette note et s'en déclare si fort scandalisé, qu'il refuse de croire que ce voyageur difficile ait jamais vu ni le Président, ni sa maison, ni Paris, ni la France.
Qu'en penseraient nos arrière-neveux?
Je l'ignore.
Mais je ne serais point étonné cependant si quelque Parisien d'alors prenait les fantaisies de ce lettré savant pour l'aimable batifolage d'un homme
166 CHATEAUBUIAND ET SON VOYAGE E.N AMÉniQlE.
d'esprit en belle humeur qui, ayant besoin de rire, aurait voulu se jouer agréablement du public.
C'est qu'il paraît difficile, en vérité, qu'on puisse écrire sérieusement :
« La poétique légende du voyage en Amérique offre un exemple achevé d'autosuggestion ; c'est un beau cas '. »
Et ce n'est pas, comme on pourrait le croire, un mot échappé à la plume dans un moment de distraction ou d'entraînement; car on nous dit ailleurs :
« La sincérité de l'auteur est manifeste » ; il était tout pénétré de ses souvenirs d'Amérique ; ils lui revenaient « vingt ans, trente ans plus tard, dans le train journalier de l'existence » , Il en parlait à ses intimes autant qu'au public. « Conversait-il, par de beaux soirs, avec M"'' Joubert et M'"'' de Beaumont, dans le jardin de la Muette, il leur disait ses voyages : « Je n'ai jamais si bien peint qu'alors les déserts du Nouveau Monde. » Sa « conviction » était donc entière, sa « foi profonde ^ ».
De quoi il faut conclure, n'est-il pas vrai, si l'on peut parler rondement et à la cavalière, que ce fut un halluciné et, en trois lettres, un fou.
Le paradoxe a toujours eu de l'attrait, il séduit,