‹ Sainte-Beuve et ChateaubriandChapitre 3 sur 28 · T. II, p · texte numérisé non relu

T. II, p

Chose étonnante : depuis cinquante ans. personne n'a eu la pensée d'aller le prendre, pour le reproduire, dans l'ouvrage même de Chateaubriand ; tout le monde l'a copié, de seconde main, dans celui de Sainte-Beuve.

Il est vrai que la méthode de celui-ci rend le contrôle de ses dires fort malaisé : il a la fâcheuse habitude de ne pas donner de références. Pour la citation qui nous occupe, dans la troisième des leçons qu'il a faites à Liège, il n'indique pas même de quel ouvrage il la tire. Voilà le malheureux lecteur obligé, sil veut vérifier, de feuilleter une bonne partie de l'œuvre de Chateaubriand !

Dans sa vingtième leçon, Sainte-Beuve écrit, on Ta vu, avant de répéter le piquant aveu : « L'auteur des Mémoires d' outre-tombe won?, a édifiés depuis » sur les vrais motifs de son pèlerinage.

C'est donc dans les Mémoires qu'il faut décidément chercher. Mais quand on les a parcourus deux ou trois fois d'une manière infructueuse, comme on n'arrive pas à se persuader que le passage est apocryphe, on s'accuse soi-même : on est tenté de croire à une erreur des yeux et à une défaillance de l'attention, et l'on tourne et retourne sans fin les mêmes pages, pour y découvrir les lignes mystérieuses, que l'on croit toujours s'y cacher.

Enfin les Causeries du lundi l'IIqs Portraits restreignent le champ des recherches. L'auteur indique là, comme sa source, une partie spéciale des Mémoires, le récit du voyage à Venise, en 1833.

On relit donc ce récit tout entier, d'un bout à l'autre, sans omettre ni un paragraphe ni une ligne.

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et, comme le résultat est le même, on est bien obligé (le s'avouer que cette confession fameuse ne se trouve nulle part dans l'œuvre de Chateaubriand.

Une pensée vient alors, car on se livre à toutes les hypothèses, excepté celle d'une invraisemblable supercherie : les éditions actuelles des Mémoires auront peut-être été retouchées à cet endroit par un ami complaisant, plus soucieux de la réputation de l'auteur que l'auteur lui-même, et qui aura réussi par hasard à dérober au public ce singulier méfait de son zèle.

On consulte donc la première édition parue en librairie. On consulte même le journal la Presse, où l'ouvrage a été publié d'abord ; on relit particulièrement les numéros des 28, 29, 31 mai et ^ juin (1850), où est contenu le récit du voyage à Venise, où le public l'a lu pour la première fois dans ces feuilletons célèbres qu'on offrait, comme un attrait nouveau, à sa curiosité impatiente.

Or le journal ressemble à la première édition et à toutes les autres : il ne renferme rien de ce qu'on y cherche; pas une plirose, pas une expression, pas un mot!

Voilà ce que j'ai raconté, dans une séance solennelle, devant la Faculté des lettres de Paris, et voilà ce que j'ai dit aussi au public, en lui donnant mon ouvrage.

Naturellement, la surprise a été grande. Quelques critiques ont signalé, d'une manière sereine, ce

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qùils ont appelé avec trop de bienveillance, ou, comme M. Cli. ^laurras dans la Revue encyclopédique, « une véritable découverte »; ou, comme M. E. Fagaet, dans la Repue bleue, « la découverte la plus curieuse du monde, qui est telle que rien que pour elle il valait la peine d'écrire le volume ».

Mais la plupart ont parlé avec plus de passion, les uns pour satisfaire leur antipathie contre Sainte- Beuve, les autres pour continuer à remplir autour de l'idole leurs fonctions de dévots, intolérants et acariâtres, prêts à frapper d'anathème quiconque ose seulement avoir l'air de laisser entendre que, si la statue a la tête d'or, elle présente d'autres parties qui sont peut-être d'argile.

Et voilà comment le défenseur de Chateaubriand a été vivement accusé par ceux-ci d'avoir prétendu que Sainte-Beuve avait inventé le passage de toutes pièces ', et. chaudement loué par ceux-là de lui avoir mis justement au front le « signe des faussaires ».

En réalité, il n'a fait ni lun ni l'autre; devant la Sorbonne comme devant le public, il a seulement établi que la page célèbre n'existait pas dans l'œuvre de Chateaubriand, qu'il n'y a aucune apparence qu'elle ait été copiée sur le manuscrit des Mémoires, où elle aurait figuré un moment, rien ne permettant de croire que ce manuscrit ait été communiqué \\ Sainte-Beuve ; et il a clos ainsi sa discussion :

« Qu'allons-nous donc conclure ? Que l'illustre critique a commis un faux? Assurément non; la

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