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UN PROBLÈAIE d'hISTOIKE LITTÉRAIRE. 21
conclusion serait aussi téméraire qu'injurieuse. On doit dire seulement qu'on ne voit pas Jusqu'ici d'explication plausible qui justifie Sainte-Beuve de ce reproche; ce qui n'est pas une preuve péremptoire contre lui, bien des faits réels pouvant rester et restant inexpliqués.
« Il faut aussi retenir qu'il n'a jamais averti le public que le passage où il s'appuyait avec complaisance ne figurait dans aucune édition des Mémoires; ce qui montre évidemment ou qu'il n'a pas usé d'une parfaite bonne foi sur ce point ou qu'il a lu les Mémoires bien légèrement, lui qui a tant parlé de l'auteur, et qu'il n'a jamais pris le soin de comparer ses notes avec le texte, avant de les livrer au public ' . »
Car il avait pu recueillir des notes sur ce livre en se fiant à sa mémoire, cela n'est pas douteux.
On sait, en effet, que, en 1834, Chateaubriand fit lire son œuvre, en sa présence, dans le salon de M™'^ Récamier; or Sainte-Beuve compta parmi les privilégiés qui entendirent ces lectures fameuses. Qu'il ait dû avoir la pensée de consigner ses souvenirs, c'est de quoi on ne saurait douter un instant, quand on connaît ses habitudes et ses goûts.
Mais s'il est possible d'analyser une lecture de quelques heures à laquelle on vient d'assister et de signaler au besoin des expressions frappantes dont une note rapide, prise au passage, aura aidé peutêtre à garder la mémoire, il ne l'est plus du tout de saisir au vol une page sur plusieurs centaines que
l. La Sincérilé religieuse de Chaleaubriand, p. 346.
Ion a entendues, et de la rapporter, dans ses termes mêmes, avec la lidélitc que toute citation doit avoir.
Et voilà le « problème » qui « reste », comme dit M. E. Faguet, sollicitant tous les chercheurs, particulièrement ceux qui seraient les plus blessés, dans leur fervente admiration pour l'auteur des Lundis, d'un soupçon grave qui pèserait sur sa bonne foi.
On s'est donc mis en quête.
Un ancien secrétaire de Sainte-Beuve, M. Troubat, a écrit à Bruxelles; il a demandé à M. de Spoelberch de Lovenjoul, qui a acquis et qui possède les papiers du critique, si Ion n'y retrouvait pas le passage contesté. Et justement M. de" Lovenjoul Ty a retrouvé, non pas, il est vrai, de la main de Chateaubriand, mais de la main de Sainte-Bein'e. Ce qui prouve que Sainte-Beuve ne brûlait pas ses manuscrits et rien de plus.
Mais celui-ci a une importance particulière : il fait partie d'un cahier de 24 pages, qui porte comme titre, sur la feuille de garde : Notes sur les Mémoires de Chateaubriand.
Très flatté de sa découverte, dont je suis peut-être aussi heureux que lui-même, M. Troubat a publié, dans la Revue bleue du 24 février (1900), le facsimilé photographique des pages 21 et 22. C'est là que le passage douteux figure, au milieu d'une analyse très sommaire du voyage à Venise, et parmi
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quelques expressions et une ou deux phrases, placées entre guillemets, comme il l'est lui-même.
L'ancien secrétaire ajoute : « Il nous semble que le problème est résolu. »
Eh bien non ! du moins à mon avis ; ou si le problème est résolu, ce n'est pas tout à fait dans le sens qui ferait le plus d'honneur au maître et le plus de plaisir aux disciples.
L'assertion peut sembler d'abord téméraire ; elle a besoin d'être établie.
Essayons de l'établir.
Mais auparavant, on nous permettra d'éclaircir une question intéressante que l'article de M. Troubat soulève.
En signalant l'absence, dans les Mémoires d'outre-tombe, d'une page qu'on leur attribuait depuis plus d'un demi-siècle sur la parole de Sainte-Beuve, nous ne ferions que continuer méchamment, s'il fallait en croire M. Troubat, la tradition de certains admirateurs fanatiques de Chateaubriand, heureux de venger sa mémoire sur la réputation de son médisant adversaire.
Peut-être sera-t-il bon de faire remarquer qu'il n'est pas question ici des sentiments que les uns et les autres nous pouvons avoir à l'égard de Sainte-Beuve; bons ou mauvais, ils importent peu dans cette affaire; car personne n'a sans doute la pensée de chercher une diversion où les esprits
pourraient s'égarer. Il s'agit de discuter, non pas les intentions, mais les preuves.
M. Troubat paraît un peu l'oublier et, pour me trouver des ancêtres, il rappelle l'abbé Deguerry, dont Sainte-Beuve lui montra un jour « une lettre injurieuse », et qui, dit-il, « n'avait pas assez dépouillé ses habitudes d'ancien officier de cavalerie, quand il s'adressait de la sorte à un écrivain, honnête homme et poli ».
Cette petite histoire est justement fort instructive: elle mérite d'être connue, et je ne crois pas quelle ait été encore présentée, où que ce soit, dans son ensemble.
Donc, au lendemain de la mort de Chateaubriand (4 juillet 1848), l'abbé Deguerry, qui assista lécrivain à sa dernière heure, écrivit dans les Débats qu'il « avait rendu le dernier soupir en pleine connaissance ; une intelligence aussi belle, ajoutait-il, devait dominer la mort ».
Dix ou douze ans après, dans Chateaubriand et son groupe ', Sainte-Beuve confiait au public qu'en parlant ainsi, l'abbé D. avait dit le contre-pied de la vérité, qu'il était étrange qu'on fît « quelque chose d'aussi antichrétien quand on est prêtre », et qu'en avançant de plus que la mort de sa femme fut pour INI. de Chateaubriand un coup mortel et que celle de M. Ballanche l'acheva, l'abbé Deguerry avait commis encore deux contre-vérités.
Les expressions, comme on voit, étaient assez... vigoureuses, pour « un écrivain honnête homme et poli ».