‹ Sainte-Beuve et ChateaubriandChapitre 7 sur 28 · Oper. cit., p. 396 et p · texte numérisé non relu

Oper. cit., p. 396 et p

i. ChaleoMbriand et son grovpe, t. II, p. 397.

gnage public, qui eu est la condamnation. Il a donc écrit à M. ^lanuel et lui a demandé, sur ce point particulier, des renseignements personnels et très précis. La réponse étant venue, il en a donné loyalement lecture, en pleine Sorbonne, le jour de la discussion sur Chateaubriand. On a ainsi comme la déposition d'un témoin qui a vu de ses yeux et entendu de ses oreilles, et dont la parole désintéressée est au-dessus de tout soupçon. Or la lettre d'aujourd'hui confirme pleinement la brochure d'autrefois.

11 a bien fallu conclure, et M. Faguet l'a conclu, que Sainfe-Beuve avait semé un faux bruit en se permettant d'écrire que, lorsqu'il mourut. Chateaubriand « était, depuis trois ou quatre ans, dans un état d'affaiblissement qui avait fini par être une véritable oblitération des facultés ».

Ce n'est donc pas l'abbé Deguerry, c'est lui-même qui est « convaincu » d'avoir publié une erreur, et une erreur méchante envers une grande mémoire.

Est-ce la seule? Ou aurait-il aussi trompé le public, — sinon lui-même, — en prêtant à l'auteur des Mémoires d'oittre-tombe des phrases regrettables qui seraient de lui seul?

Je n'ai certes pas le désir d'exagérer la portée de ce passage problématique en ce qui regarde la religion de Chateaubriand.

Si Chateaubriand la écrit, en réalité, c'est un argument contre la gravité de sa conduite, mais non contre la sincérité de sa foi. On a bien voulu en faire l'observation de divers côtés; mais j'ai peut-être le droit de rappeler ici que je n"ai jamais prétendu le contraire. J'ai expliqué moi-même que ses sentiments religieux avaient été longtemps mêlés de défaillances morales, dont il s'est ouvertement accusé et chrétiennement repenti.

Ceux qui défendent, parce qu'ils y croient, la vérité de son christianisme, nen sont que plus à l'aise pour étudier impartialement l'authenticité d'une page, qui ne va pas contre leur thèse.

La question est bien plus délicate pour les fidèles de Sainte-Beuve. Si leur critique vénéré était capable d'inventer ou d'altérer les citations qu'il répand dans le public, et sur lesquelles il s'appuie ensuite et raisonne avec complaisance, quelle épreuve pour sa renommée et pour leur dévotion 1

Aussi conçoit-on bien que leur piété se révolte et accuse bruyamment de sacrilège les carieux importuns qui veulent y regarder de près et chercher librement ce qu'ils doivent croire. Mais que l'enquête leur plaise ou non, il faut bien que leur raison se résigne, ou à la faire ou à la subir.

Voici donc la question qui se pose :

Le passage donné par Sainte-Beuve comme extrait des Mémoires d'outre- tombe ne se trouve dans aucune édition des Mémoires; il n'a même jamais paru dans aucun ouvrage de Chateaubriand. C'est un point qui n'est maintenant ni contestable ni contesté.

30 SAlNTE-IîEUVE ET CHATEAl IWîIAND.

Mais a-t-il figuré dans le projet des Mémoires, au cours d'une rédaction primitive et condamnée depuis par l'auteur? Sainte-Beuve a-t-il eu communication du manuscrit qui l'aurait contenu ?

Si Sainte-Beuve n'a pas vu le manuscrit, quelque chose danalogue eùt-il été écrit d'abord par Chateaubriand, il est évident que la citation ne peut pas être exacte, sûre, authentique.

Eh bien, il rie paraît pas douteux qu'en principe il n'a pu voir le manuscrit de l'ouvrage et en prendre des copies; elde fait il ne Fa pas vu.

Tâchons d'éclaircir l'un et l'autre point.

Pour soutenir que l'auteur des Lundis a possédé, au moins quelques heures, l'original du morceau qu'il a cité, on a proposé trois hypothèses différentes; ce sont d'ailleurs les seules qu'on puisse faire. Or aucune des trois ne résiste à l'examen des circonstances et des documents : on va s'en convaincre.

Un écrivain qui s'est beaucoup occupé de Chateaubriand nous disait un jour :

« J'ai bien étudié la question, et je ne vois d'autre solution que celhvci : Dans une circonstance où Chateaubriand lui aura montré ses Mémoires, Sainte-Beuve sera parvenu à voler le feuillet, où se trouvait la page qui a fait depuis le tour du monde; l'auteur ne s'en sera point aperçu et le feuillet aura désormais manqué dans le manuscrit, que toutes

UN PROBLÈME DHISTOIRE LITTÉRAinE. 31

les éditions ont reproduit nécessairement mutilé. »

Un lettré éminent croit, de son côté, à la trahison d'un secrétaire de l'écrivain, corrompu par le critique.

Il ne faut pas oublier, en effet, que dans sa curiosité de chercheur, dans son goût déterminé pour les indiscrétions littéraires... et quelques autres, Sainte-Beuve regardait peu à la délicatesse des moyens. Il nous en a fait lui-même à peu près la confidence :

« On ne se doute pas, dit-il, de toutes les peines et de toutes les ruses à bonne fin, qu'il nous a fallu avoir, nous autres critiques, qui tenions à accroître, sur quantité de points neufs et délicats, l'histoire littéraire contemporaine'. »

On sait qu'un jour, une bonne lui ayant volé dix francs sur sa cheminée, il affecta de ne pas s'en être aperçu et garda la coupable quelque temps chez lui, parce qu'il avait des révélations à lui arracher sur la vie de Beuchot et d'Augustin Thierry, chez lesquels elle avait servi auparavant.

C'était une de ces « ruses à bonne lin » qu'il pratiquait volontiers, sans trop sinquiéter de leur nature.

C'en est une autre que la manière dont il fourragea dans les papiers de Fontanes.

On se souvient peut-être qu'en 1839 les œuvres de Fontanes furent publiées sous les auspices de Chateaubriand. Chargé de la notice, Sainte-Beuve exprima le plus vif désir de voir la correspondance

1. Portraits de femmes, articlo sur M""' de Ré musai, p. 174-

échangée entre l'aulGur du Génie du Christianisme et son héros.

M"" Christine de Fontanes, qui habitait Genève, résista d'abord avec énergie.

Mais enfin elle se laissa persuader par Chateaubriand, que le fin critique avait mis dans ses intérêts et prié d'intervenir : elle envoya les papiers de son père, mais sous la double condition, expressément imposée et formellement acceptée, que dans sa notice Sainte-Beuve ne citerait que de très courts extraits de ces lettres, et qu'il ne prendrait copie d'aucune.

Une fois en possession des manuscrits, Sainte- Beuve se moqua du contrat et de sa parole : il fit sa moisson dans ces richesses : il copia, pour le publier plus tard et à son heure, ce qui lui parut intéressant, et, ayant exprimé ainsi tout le suc de lorange, il renvoya le reste fidèlement à la propriétaire confiante, qui continua à garder précieusement, les croyant toujours intacts, des documents déflorés et dorénavant sans beaucoup d'intérêt.

Je raconte; je ne juge pas.

On peut donc, si l'on y tient pour sauver sa l)onne foi, croire l'auteur des Lundis capable d'avoir volé un manuscrit, soit de sa main, soit par la main d'un familier de l'auteur, dont il aurait fait son complice. L'accusation paraît cependant bien grave et je prie ceux qui me reprochent de manquer de res-

UN PROnLÈME d'histoire LITTERAIRE. 33

pect à la mémoire de Sainte-Beuve, de vouloir bien remarquer que ce n'est pas moi qui l'ai portée; j'ajoute même qu'elle me paraît n'avoir aucune vraisemblance; car elle ne résiste pas, il me semble, aux observations que voici.

D'abord, Sainte-Beuve n'aurait jamais eu l'audace de publier en 1836, sous les yeux mêmes de l'auteur, un morceau pris frauduleusement dans ses papiers quelques mois auparavant. Sans aucun doute, il en aurait remis la publication à plus tard; on ne va pas ainsi, de gaieté de cœur, se faire prendre en flagrant délit de vol.

De plus, — et ceci est décisif, — le cahier manuscrit de Sainte-Beuve, reproduit par la Re^>ue bleue, montre avec évidence que la connaissance qu'il a eue des Mémoires ne se borne pas à une page isolée; elle s'étend à tout l'ensemble. C'est justement au cours de l'analyse de l'ensemble, on l'a vu, qu'est cité le fragment dont nous nous occupons. Et il n'est pas le seul.

Pour ne parler que des pages 21 et 22 dont on nous donne le fac-similé, il s'y trouve plusieurs phrases ou expressions et tout un petit paragraphe, empruntés aux parties diverses de l'œuvre que le résumé rappelle; ils sont placés aussi entre guillemets.

C'est une preuve que le critique les a connus et qu'il a connu tout l'ouvrage, en même temps, de la même manière, et, au moins, dans la même mesure que le célèbre passage, objet de cette discussion.

Or personne ne voudra soutenir sans doute que Sainte-Beuve ait pu dérober le manuscrit tout

34 SAINTE-BEUVE ET CHATEAUHlîIAM).

entier, soit lui-même, soit par un complice, sans éveiller l'attention de l'auteur, ni, le coup fait, ses protestations, et en le bravant presque aussitôt par une publication effrontée, dont rien n'expliquerait le cynisme. On ne peut pas vraiment se réfugier dans l'absurde ^ .

La conjecture qui paraît la plus sérieuse, celle qui tente, d'ailleurs, le plus grand nombre des défenseurs de Sainte-Beuve, c'est que Chateaubriand aura obligeamment communiqué ses Mémoires au jeune critique, alors son enthousiaste admirateur.

Le fait est-il vraisemblable ; l'hypothèse qui s'y fonde mérite-t-elle d'être acceptée?

Ce qu'on sait jusqu'ici ne nous semble pas de nature à le faire croire.

Cette assertion étonnera peut-être bien des lecteurs et en scandalisera quelques-uns. Que les uns et Igs autres veuillent bien examiner les raisons qui l'inspirent!

Ils restent naturellement tout à fait libres d'y contredire.

1. La quatrième partie des Mémob-es d'outre-lnnthe, dont V. Champion possède le maniisci'it, — nous parlerons de ce manuscrit tout à rii(>ure, — forme à elle seule, avec des appendices et des fragments, six volumes in-quarto; il est aisé de se rendre compt(\ en consultant les éditions, que cette partie ne présente pas 1(^ (juart de l'ouvrage. Donc l'ouvrage entier devait constituer un manuscrit de vingt à vingt-cinq volumes. Il eût ét(' dil'ticile, on en conviendi-a, de le mettre en j)assant dans sa pociie, et sans (jue le [iroprit-taire s'aperçût du larcin.

UN PROBLEME D HISTOIItE LITTEIIAIRE, oO

Ce n'est pas un dogme ni une vérité mathématique qu'on entend défendre ici, c'est une simple opinion qu'on expose; et elle vaut ce que valent les arguments dont elle s'autorise.

Je dis donc que lorsqu'on étudie l'hypothèse d'une bienveillante communication du manuscrit, faite par l'auteur, plusieurs considérations se présentent qui y rendent l'esprit peu favorable.

On est gêné tout d'abord par l'importance même de l'ouvrage. Car ce que nous avons dit de l'obstacle insurmontable qu'elle offrait à un larcin, s'applique, dans une certaine mesure, à un emprunt. N'oublions pas que le manuscrit de Sainte-Beuve suit pas à pas celui de Chateaubriand et en résume l'ensemble, autant du moins que vingt-quatre pages peuvent en résumer trois mille. C'est donc son manuscrit tout entier ({ne l'auteur aurait dû prêter au critique.

11 n'avait, d'ailleurs, aucune raison d'honorer celui-ci d'une si extraordinaire faveur, plutôt que ceux des autres auditeurs des lectures de l'Abbayeaux-Bois, qui devaient en parler aussi au public, et surtout que certains privilégiés, traités habituellement par lui avec une particulière bienveillance.

Sainte-Beuve avait trente ans en 1834. Dans cette sorte de cour, qui s'était formée autour de Chateaubriand, il ne comptait point parmi les favoris, même en écartant ceux à qui leur âge et des relations plus anciennes donnaient des droits spéciaux à la confiance du maître.

Celui-ci ayant besoin d'une voix jeune pour faire la lecture des Mémoires dans le salon de M'"^ Récamier, ce n'est pas lui qu'il choisissait et à qui il

confiait son œuvre; c'était Ampère ou Lenormant.

Il est donc certain que s'il avait accordé à Sainte- Beuve la communication de son ouvrage, il ne l'aurait pas refusée aux autres.

Or voit-on d'ici ce manuscrit immense, ces nombreux et gros volumes, se promenant par la ville, du cabinet de l'auteur à celui de Sainte-Beuve, de celui de Sainte-Beuve à celui de Quinet, de celui de Quinet à .celui de Lenormant, de Ballanche, d'Ampère, de Léonce de Lavergne, de Jules Janin, de D. Nisard. et je ne nomme pas tous ceux qui, les ayant entendu lire, en rendirent compte dans les journaux, les livres et les revues.

En vérité, est-il un seul des admirateurs de Chateaubriand, comme Sainte-Beuve, est-il même un seul de ses amis, je dis parmi les plus intimes, qui eût osé lui demander un si extraordinaire, un si invraisemblable sacrifice, et croit-on que, si quelqu'un s'en était senti l'audace, Chateaubriand se fût prêté à un jeu indiscret et ridicule, qui l'eût privé, pendant de longs mois, d'un manuscrit très précieux et très secret, qu'il ne voulait être connu du public qu'après sa mort?

Et pourquoi? Pour que de divers côtés, tout à loisir et suivant la fantaisie de chacun, on pût en prendre d'abondantes copies, destinées à être répandues à travers le monde !

En 1826, il avait autorisé M'"'^ Récamier à copier ainsi la partie de l'ouvrage qui regarde sa jeunesse. Il avait voulu donner, et on avait vu, dans cette faveur où il entrait tant de confiance, une preuve éclatante des sentiments qui l'animaient en-

UN PROBLÈME DHISTOIRE LITTEUAinE. 37

vers une femme distinguée, qui fut la plus grande affection de sa vie, comme la plus noble.

Et nous devrions admettre que, huit ans après, ayant accru son œuvre de parties nombreuses, quelques-unes plus confidentielles, à ses yeux, que toutes les précédentes, il l'ait dispersée aux quatre vents et jetée, en quelque sorte, à toutes les mains qui se tendaient pour la recevoir! Soyons de bonne foi : cela ne paraît pas possible,

L'année même qui précéda les lectures de l'Abbaye-aux-Bois, il écrivait dans ce qu'il appelait alors sa Préface testamentaire : « Plusieurs de mes amis m'ont pressé de publier à présent une partie de mon histoire, je n'ai pu me rendre à leur vœu, » Revenant sur ce sujet, treize ans après, en 184G, il disait dans son Avant-Propos :

« On m'a pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de ces Mémoires ; je préfère parler du fond de mon cercueil. »

C'était donc chez lui une idée bien arrêtée ; il ne voulait pas que des fragments notables de son œuvre vissent le jour avant sa mort.

Mais s'il l'avait livrée tout entière, comme on le prétend, à la discrétion — et l'indiscrétion — des critiques, en les autorisant à y prendre tout ce qu'il leur plairait, et sans même leur défendre de le publier, — car on voit bien qu'ils ont eu le droit de publier ce qu'ils connaissaient puisqu'ils en ont usé, et dès 1834 et 1836, — s'il avait commis cette risible imprudence, il aurait pu considérer la publication comme désormais faite et par les mains d"autrui, en même temps que dans les

pires conditions pour riionneur de l'ouvrage.

Que les auditeurs de lAbbaye-aux-Bois en donnassent une rapide analyse, qu'ils reproduisissent même quelques fragments retenus de mémoire, le plaisir d'occuper l'opinion, auquel il nétait pas insensible, ne devait pas entraîner, à ses yeux, l'inconvénient de voir son œuvre éditée par lambeaux. Il savait bien que les morceaux qu'on rapporterait de souvenir ne seraient pas nombreux ni étendus, et que, du reste, ils manqueraient toujours dautorité.

Mais comme tout changeait, s'il avait abandonné son manuscrit même, son manuscrit tout entier, aux convoitises d'un certain nombre de critiques, sollicités par lattrait de pages inédites dues à une plume célèbre, et piqués de plus par le secret d'une œuvre qui prétendait au mystère !

On a peine à croire que l'auteur des Mémoires se soit rendu coupable de cette naïveté enfantine : elle ferait vraiment peu d'honneur à son bon sens et à la connaissance qu'il avait des hommes.

Il convient de bien remarquer, en outre, que la fameuse page appartenait, d'après Sainte-Beuve, au récit du voyage à Venise et à Prague. Or Chateaubriand entourait ce récit d'un mystère tout particulier. Le critique l'avoue lui-même.

D'autre part, M. D. Nisard raconte que, n'ayant pu assister aux lectures, il fut reçu par l'écrivain dans son cabinet de travail.

« Il eut la bonté, dit-il, de me lire les sommaires des chapitres. » On arrive ainsi au chapitre sur le fameux voyage où il était parlé de la duchesse de

UX PROBLÈME d'hISTOIRE LITTERAIRE. 39

Berry et de la visite au roi Charles X. Aussitôt, continue M. Nisard. « une grosse et sotte interjection me trahit; du fruit défendu, c'était la partie la plus défendue; je demandai donc le voyage à Prague. M. de Chateaubriand sourit et me tendant le manuscrit : « On ne montre cela qu'aux hommes comme vous », me dit-il, m'imposant ainsi la discrétion sans me la demander. »

Nisard feuilleta alors ces pages, là même, devant l'auteur, et ce fut tout.

Comment supposer que Sainte-Beuve ait été plus heureux et qu'il soit le seul à qui on ait tout livré?

M. E. Faguet nous donne raison à cet égard; il écrit :

« Il semble démontré que de la partie des manuscrits où cette page pouvait se trouver (voyage à Venise), Sainte-Beuve n'a jamais eu communication. Cette partie était gardée par Chateaubriand très secrètement, avec un soin jaloux; il ne la communiquait à personne, absolument à personne. Comment Sainte-Beuve a-t-il pu la copier du temps qu'il existait? Comment? C'est précisément l'impossible. »

Voilà, croyons-nous, la conclusion à laquelle arrivera tout critique, ami de la vérité, qui ne partant pas de ce point, pour lui arrêté d'avance, que Sainte-Beuve est impeccable, étudiera la question à la lumière des circonstances et d'un cœur désintéressé, sans complaisance comme sans colère, ainsi que disait Tacite, sine ira et studio. Et c'est la méthode qu'exige toute recherche, c'est la seule qui mène au vrai.

40 SAINTn-BEUVE ET CHATEAUBRIAND.

Ajoutons que s'il paraît certain que Sainte-Beuve n'a pas pu prendre des copies du manuscrit, plusieurs/îi/^s confirment ces données du raisonnement et prouvent qu'il n'en a pas pris : il a analysé et cité d'après les souvenirs des lectures qu'il entendait, peut-être aussi à l'aide de notes furtives crayonnées en même temps. Rien de plus, et cela ne sudit pas naturellement pour assurer l'authenticité des passages rapportés ainsi de mémoire.

Un aveu qui surprendra peut-être un peu ses défenseurs, c'est que cette impression a été confirmée, dans notre esprit, par l'étude même du manuscrit intime dont ils publient le fac-similé.

A lire de près ces deux pages, une fois qu'on les a déchiffrées, on reconnaît un auditeur intelligent qui résume ce qu'on a lu devant lui, qui reproduit, pour les conserver, les phrases ou les expressions qui l'ont particulièrement frappé et qu'il a sans doute notées au passage. On n'y voit pas un lecteur, qui a sous les yeux l'ouvrage dont il fait lanalyse et dont il prend des extraits.

Ainsi, parlant du lieu où se trouvait la cour de Charles X, à ce moment du récit dans les Mémoires, Sainte-Beuve écrit Buzchtirhad. Or ce n'est pas l'orthographe de Chateaubriand. S'il avait lu ce mot dans le manuscrit, le critique aurait écrit naturellement, comme le manuscrit même : Butschirad.

Mais il y a d'autres observations intéressantes

UN PROBLÈME DHISTOinE LITTERAIRE. 41

qui s'imposent. On lit, par exemple, dans les notes manuscrites de Sainte-Beuve :

« Il (Chateaubriand) écrit un nom sur le sable, ce n'est qu'au seizième déroulement qu'elles l'ont emporté lentement et lettre à lettre, je sentis qu'elles effaçaient ma vie. »

Le texte des éditions ne donne pas ce morceau, supprimé comme tout le chapitre intitulé « Rêverie », auquel il appartient. Mais il est dans le manuscrit que nous avons pu consulter ; le voici :

« J'ai écrit un nom, tout près du réseau d'écume où la dernière onde vient mourir: les lames successives ont attaqué lentement le nom consolateur. Ce n'est qu'au seizième déroulement qu'elles l'ont emporté lettre à lettre et comme à regret : je sentais qu'elles effaçaient ma vie. »

Il serait bien étonnant que le critique n'eût pas simplement reproduit ce court passage, s'il l'avait eu sous les yeux, au lieu d'en donner une informe analyse, qui est d'ailleurs presque aussi longue.

De plus, ce pronom « elles » qui ne rappelle aucun substantif dans le résumé, ce mot « lentement » transporté d'une phrase à l'autre, ce changement léger dans le temps du verbe « sentir », tout dévoile l'homme qui consigne des souvenirs ou transcrit des notes prises en écoutant.

Remarquez aussi ces lignes caractéristiques, relevées encore dans les deux pages qu'on nous présente :

« Phrase quelque part, en parlant de René : « Quand je peignis René, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de son ennui. »

42 SAINTE-BEUVE ET CHATEAL BRIAXD.

— Quoi! vous dites quelque part? Mais si vous preniez le mot cité dans le texte même de l'ouvrage auquel il appartient, en le copiant vous verriez nécessairement et du même regard l'endroit précis où il se trouve. La mémoire peut hésiter, l'œil n'hésite pas.

Vous reproduisez un peu plus haut ce petit paragraphe, maintenant bien connu : « Quand les semences de La religion germèrent la première fois dans mon àme, je m'épanouissais comme une terre vierge, etc. », et vous le faites précéder de ces deux lignes d'introduction : " Jour de Saint-François en voyage ; époque annuelle d'examen de conscience. «

.le remarque d'abord, — sans y insister, — que le début de votre citation n'est pas conforme à la phrase publiée; je sais bien que Chateaubriand a pu se corriger depuis, mais enfin rien ne le prouve. Toujours est-il que le passage commence ainsi dans l'ouvrage : « Quand les premières semences de la religion germèrent dans mon âme, etc. »

Mais une observation beaucoup plus significative, c'est que, d'après vous. Chateaubriand a tracé cette brève esquisse de son âme le jour de la Saint-François, qui était le jour de sa fête. Or, il est absolument sur que le morceau a été écrit le 2 juin 1833; le chapitre auquel il appartient est exactement daté, comme ceux qui le précèdent et comme ceux qui le suivent; car il fait partie d'un journal de voyage que le voyageur tient avec régularité. D'autre part, la fête de Saint-François est le 4 octobre. L'erreur est donc certaine, formelle, évidente.

Ce qui la fait mieux ressortir encore, c'est que

Chateaubriand a écrit, en effet, le 4 octobre 1833, que la Saint-François était pour lui, tous les ans, un jour d'examen de conscience. Mais ce retour sur l'histoire religieuse de sa vie vient bien plus tôt, on Ta vu. Les deux pages sont même séparées, dans les Mémoires, par de très nombreux feuillets.

Il saute aux yeux que les deux souvenirs se sont mêlés et confondus dans l'esprit de Sainte-Beuve.

Or si la confusion paraît naturelle chez un homme qui, durant une longue l(?cture, préoccupé sans doute de noter les phrases mêmes, aura négligé de marquer en même temps le jour où elles furent écrites, de la part d'un critique qui aurait eu le manuscrit sous les yeux, elle est inexplicable, invraisemblable, disons le mot, absolument impossible.

On pourrait faire des remarques analogues, à propos du long passage sur \ Avenir du monde que Sainte-Beuve publia à la suite de son article du 15 avril 1834 dans la Revue des Deux Mondes.

Je sais bien que les raisons, qui défendent d'admettre une communication du morceau confidentiel sur le voyage à Jérusalem, ne valent pas pour celuici : de celui-ci on peut dire et croire qu'il n'y aurait eu rien d'impossible à ce que l'écrivain en fît faire une copie pour les critiques... et le public. Mais pourtant, lorsque l'on compare ces six pages avec les pages nombreuses qui servent de conclusion aux Mémoires d'outre-tombe, on a le sentiment que le jeune critique écrit de souvenir. Les idées sont les

44 SAINTE-BtLVE ET CHATEALURIAXO.

mêmes, mais combien plus développées dans louvrage de Chateaubriand et avec quelle autre forme !

Nous avons relevé une à une toutes les expressions identiques que les deux textes présentent. Il y en a un très petit nombre. Et le plus souvent l'auteur est bien loin de gagner au style qu'on lui prête. Il écrit par exemple : « Les courtes et petites exceptions des républiques grecque, carthaginoise, romaine, avec des esclaves, n'empêchaient pas, dans l'antiquité, l'état monarchique d'être l'état normal sur le globe. »

Ecoutez maintenant ce que Sainte-Beuve lui fait dire : « Les courtes et petites exceptions des républiques grecque, carthaginoise, romaine, n'altèrent pas le fait politique général de l'antiquité, à savoir l'état monarchique normal de la société sur le globe. »

Ceux qui ont pratiqué Chateaubriand conviendront aisément sans doute qu'il n'a jamais parlé un tel charabia. Sainte-Beuve ne s'est pas mis en frais pour suppléer aux lacunes de sa mémoire.

Rapprochez encore ces deux phrases :

« Un état politique, dit Chateaubriand, où des individus ont des millions de revenus, tandis que d'autres individus meurent de faim, peut-il subsister quand la religion n'est plus là, avec ses espérances hors de ce monde, pour en expliquer le sacrifice? »

Voici, d'autre part, le texte de Sainte-Beuve :

« Une société où des individus ont deiuv millions de revenus, tandis que d'autres sont réduits à remplir leurs bouges de monceaux de pourriture, pour y

UN PROBLÈME DHISTOIRE LITTÉRACRE. 45

ramasser des vers, vers qui, vendus aux pêcheurs, sont le seul moyen d'existence de ces familles, ellesmêmes autochtones du fumier, une telle société peut-elle demeurer stationnaire sur de tels fondements au milieu des progrès des idées? »

N'oublions pas une observation qui a son importance : au moment où Chateaubriand compose les pages sur l'avenir et où Sainte-Beuve s'en fait l'éditeur responsable, le premier a toute la délicatesse de son goût, qui subira bientôt des atteintes au lieu de lui permettre de se corriger en devenant meilleur ; le second n"a pas encore purifié le sien. Si l'on sexplique chez celui-ci la phrase qu'il rapporte, on ne se l'expliquerait pas du tout chez celui-là.

Notons encore que lorsque Chateaubriand parle de ceux qui ont des millions de revenus, Sainte- Beuve lui fait dire deux millions. Cette méprise nous paraît caractéristique : comme elle provient d'une certaine similitude des sons, elle ne peut être attribuée qu'à l'oreille; les yeux ne l'auraient pas commise. Sainte-Beuve a mal entendu, voilà tout! Son cahier est donc l'œuvre d'un auditeur; encore une fois ce n'est pas l'œuvre d'un copiste.-

Yeut-on d'ailleurs une preuve décisive qu'il ne reculait pas devant la tâche périlleuse d'essayer de reproduire, et dans les termes mêmes, des morceaux étendus, qu'il n'avait fait qu'entendre?

Qu'on ouvre Chateaubriand et son groupe, au tome II, page 393-394!

On trouvera là un passage attribué à Chateaubriand, touchant ses croyances, et qui a exactement la longueur de celui que nous discutons.

Or Sainte-Beuve a-t-il copié cette déclaration sur un texte?

Non, évidemment, puisqu'elle n'ajamais été écrite. 11 l'a recueillie, dit-il, dans le salon de M""^ Récamier, de la bouche même de l'écrivain, qui la faite en sa présence.

Cela lui a suffi pour qu'il se risquât à rapporter, de mémoire, non seulement l'idée mais les expressions. Car tout le morceau est placé entre guillemets, comme la page sur le voyage à Jérusalem.

Assurément, une citation, faite ainsi de souvenir, ne peut pas être absolument exacte et vraiment authentique.

Mais on voit que Sainte-Beuve s'en inquiète peu. Nous saisissons là sur le fait — un fait certain, indiscutable — la manière dont il croyait pouvoir procéder dans ses citations, et les exigences restreintes qu'il y apportait.

Il se sera conduit pour la page contestée des Mémoires, comme pour la confidence de Chateaubriand sur sa foi : il aura pensé pouvoir la reproduire au petit bonheur, s'il l'a seulement entendu lire.

Au reste, pourquoi tant raisonner pour établir un fait qu'il paraît avouer lui-même? Et l'aveu est assez explicite. On le trouve à cet endroit des Cri-

UN PROBLÈME d'hISTOIRE LITTERAIRE. 47

tiques et portraits, où Fauteur cite pour la première fois, — en 1836, — le morceau célèbre dont nous nous occupons.

Il parle là des Mémoires^ et particulièrement des pages voluptueusement mélancoliques qu'on y rencontre, sans oublier celle qu'il va transcrire, comme le fait remarquer M. Troubat, et il ajoute :

« Quand J'entendais lire ces obscurs et murmurants passages, il me semblait sentir un parfum profond, comme d'un oranger voilé. »

Le mot est clair, catégorique, et peut-être décisif, si l'on considère qu'il concorde exactement avec les conclusions, auxquelles nous sommes arrivés par d'autres voies.

Je sais bien qu'au bas de la partie du manuscrit qu'elle place sous les yeux de ses lecteurs, la Revue bleue imprime : « Fac-similé des pages 21 et 22 des notes prises par Sainte-Beuve sur le manuscrit des Mémoires d'outre-tombe, en 1834. » Mais c'est une distraction, dont il convient de n'être pas dupe. Sainte-Beuve n'a jamais dit ce que ses éditeurs voudraient lui faire dire. Il a écrit seulement, en tête de son cahier : Notes sur les Mémoires de Chateaubriand; ce qui est, à coup sûr, bien différent. Le rédacteur de la Rei>ue bleue n'aura, sans doute, aucune peine à en convenir.

Cela n'empêche pas, d'ailleurs, que, dans les occasions où il s'adresse au public (le cahier de notes n'était que pour lui), le critique ne donne les passages, empruntés à son manuscrit, comme le texte même des Mémoires.

Mais c'est là justement qu'est le problème.

S'il est vrai, ainsi que nous croyons l'avoir montré et comme il paraît jusqu'ici incontestable, qu'il n'a pas pu avoir et qu'il n'a pas eu le manuscrit des Mémoires sous les yeux, on est bien obligé d'admettre que ses assertions ne sauraient être prises à la lettre : les citations qu'il fait ne peuvent être authentiques, sauf quand il s'agit de la première partie de l'ouvrage, déjà copiée par M'"'' Récamier en 1826, ou do morceaux très courts, ou enfin de quelques autres endroits rares, — si même il en est,

— que l'écrivain aurait voulu faire parvenir dès lors au public. Et le passage qui nous intéresse n'est assurément pas de ceux-là.

II s'ensuit qu'on a le droit de conclure, jusqu'à ce qu'il ait été apporté des preuves nouvelles et solides contre cette conséquence logique, que ce passage n'a pu être reproduit avec fidélité; que, dès lors, il n'est sûrement pas exact; ou qu'en d'autres termes,

— car c'est tout un, — il manque d'authenticité.

C'est une conclusion qui blesse quelques esprits et qui soulève, je le sais, un certain nombre d'objections.

Je n'ai pas l'intention de les dissimuler.

Ceci doit être une discussion loyale, d'autant plus qu'il en peut sortir des conséquences assez graves pour la réputation d'un critique éminent, dont la bonne foi et la vigilance étaient restées jusqu'ici au-dessus de tout soupçon.

11 est donc juste que, d'un côté comme de l'autre,

on ne cache rien au lecteur. Le lecteur pourra ainsi se prononcer, sans surprise et à bon escient, sur les opinions qui lui sont présentées : il en verra la fausseté ou l'exagération, si elles sont fausses ou exagérées.

Donc ceux qui croient à la parfaite loyauté littéraire de Sainte-Beuve et au soin qu'il aurait pris de citer toujours avec exactitude, opposent quelques difficultés à la thèse que nous venons d'établir.

Mais, — notons-le avant tout examen, — ils semblent oublier ce principe inattaquable, que des difficultés ne sauraient prévaloir contre des preuves : une fois démontré, un fait s'impose à l'adhésion de l'esprit, si embarrassante qu'en paraisse l'explication.

Entrons néanmoins dans le débat.

On peut d'abord trouver étrange que Sainte- Beuve ait publié le passage en question, s'il n'est pas exact, dès 1836, lorsque Chateaubriand pouvait le lire.

Mais l'étonnement s'atténue quand on songe que, fervent admirateur du grand écrivain, l'auteur de la citation n'avait alors certainement aucune pensée désobligeante ; ce n'est que plus tard qu'il a abusé de cette page contre Chateaubriand.

Ce qui serait bien plus difficile à comprendre, ce qui demeurerait même vraiment inexplicable, il faut le répéter, c'est que Chateaubriand lui eût communiqué son manuscrit, en lui permettant de

jeter dans la circulation les pages qui en restaient, à ses yeux, les plus secrètes, des récils intimes empruntés à ce voyage à Venise, qui « du fruit défendu, comme disait Nisard, était la partie la plus défendue ».

Qu'est-ce donc, si Ton admet une communication coupable, due à la trahison d'un secrétaire, qui se serait laissé corrompre? Dans ce cas, je l'ai dit, ce n'est plus de l'audace qu'il aurait fallu à Sainte- Beuve pour livrer alors la page au public, c'est du cynisme.

La difficulté existe donc dans toute hypothèse, quelle qu'elle soit, et elle est bien moindre dans celle que nous défendons que dans aucune autre.

On s'en rendra compte mieux encore si l'on veut bien réfléchir à ce que nous avons fait remarquer plus haut, en passant. C'est justement parce que les auditeurs de l'Abbaye-aux-Bois, citant de souvenir, n'étaient pas en état de citer d'une manière authentique, ni d'ailleurs avec abondance, que l'auteur des Mémoires pouvait leur donner la liberté d'en parler à leur aise, sans inconvénient pour le secret de son œuvre, tel qu'il l'entendait.

Ajoutons qu'il n'a jamais protesté publiquement contre ce qu'on lui faisait dire, même quand il pensait ne l'avoir pas dit. En 1846, calomnié dans le National, à propos d'un traité conclu à Vérone, il ne voulut pas intervenir pour rétablir la vérité, malgré les plus amicales instances de M. de Mar-

cellus.

Plusieurs années auparavant, dans un article sur M""= de llémusat, Sainte-Beuve lui-même avait

reproduit une page de lui, qui remontait, paraît-il, à 1813, et qu'il jugea apocryphe, persuadé qu'il ne l'avait jamais écrite.

Quoique cette publication lui fût très désagréable, — c'est l'éditeur même qui l'affirme, — il ne crut pas devoir protester, pas même auprès de celui-ci. Il se contenta de se plaindre, dans l'intimité, à son amie de l'Abbaye-aux-Bois, que Sainte- Beuve lui attribuât un fragment qui ne sortait pas de sa plume. Ce que d'ailleurs nous n'aurions sans doute jamais su, si le malin critique, sûr de son fait, car il avait relevé la page et la signature sur l'album de M™*' de Rémusat, ne s'était trouvé nullement gêné pour nous l'apprendre.

Comme donc il avait inséré, dans la Rei'ue des Deux Mondes, en 1834, le très long morceau sur YAifenir, sans que l'auteur lui reprochât de lui avoir prêté son style, ainsi qu'il semble l'avoir fait, il publia deux ans plus tard, sans plus de façons de son côté ni de protestations publiques de l'autre, le paragraphe beaucoup plus court sur le voyage « au tombeau du Sauveur » ?

Et il ne l'aurait pas osé, redisons-le bien, s'il en avait dû la connaissance à une communication bienveillante, laquelle eût imposé nécessairement le secret sur la partie du livre qui « du fruit défendu était la plus défendue », car la publication aurait constitué un abus de confiance, et pris l'air d'une trahison.

« Mais le style? dit-on. Ne trahit-il pas avec évidence la main quia écrit Atala et Y Itinéraire? La plume de Sainte-Beuve n'eût pas été capable d'un tour si poétique et si mélodieux. »

Voilà ce dont il ne faudrait pas jurer, du moins si Ion voulait se conduire en sage!

Remarquez d'ailleurs la diversité des opinions! Tandis qu'un homme de goût, très cultivé et très pénétrant, est persuadé qu'une page si belle dépasse le talent de Sainte-Beuve, un autre nous affirme, et avec vigueur, que l'auteur de Volupté lui paraît apte à l'écrire.

Et il est bien vrai qu'une plume habile peut aller loin dans la ressemblance du pastiche, même, — que dis-je? — surtout quand l'auteur imité a une manière, des habitudes et des expressions fortement caractéristiques.

Un académicien bien connu m'a raconté un jour qu il fréquentait beaucoup Barbey d'Aurevilly, dans sa jeunesse, en compagnie d'un de ses amis, aujourd'hui hardi et vigoureux poète, quoiqu'il ne soit pas l'un des Quarante.

On sait peut-être que Barbey d'Aurevilly avait, si je puis dire, la spécialité de certaines anecdotes qui, pour le fond et la forme, lui étaient tout à fait particulières et portaient sa marque.

Piqués au jeu, il paraît que les deux jeunes gens se mirent à imiter le maître. Leurs petits récits coururent sous son nom, « et je crois bien, ajoutait le disciple devenu maître à son tour, et je crois bien

que beaucoup s'y sont trompés avec assurance , y compris peut-être nous-mêmes, après quelque temps d'oubli ».

Ce qui a paru à bien des hommes cultivés le plus caractéristique de la manière de Barbey d'Aurevilly, qui sait si ce n'est pas précisément ce qui appartenait à ses spirituels imitateurs?

Est-ce que l'on connaît quelques poésies de l'antiquité qui révèlent mieux le genre et le tour d'Anacréon, que les Anacrêontiques..., qui ne sont pas d'Anacréon?

Sans en dire autant d'un grand poète de notre siècle, on peut affirmer que certains imitateurs ont exprimé exactement les traits distinctifs du modèle. M. Jules Lemaître avoue s'y être mépris lui-même, à l'égard de M. Albert Sorel.

« M. Albert Sorel, dit-il, a fait des suites de vers considérables, qui pourraient, à la rigueur, être de Victor Hugo, et où, seule, quelque bizarrerie trop forte, ou mieux, quelque faiblesse de rime et quelque essoufflement laissent deviner le jeu sacrilège. Et, d'autre part, je me souviens d'avoir perdu des sommes en pariant, après un peu d'hésitation, que des vers de la Légende, qu'on m'avait cités, étaient de M. Sorel... Et cela ne prouve pas précisément que les bons lettrés qui se livrent à ces exercices aient le génie de Victor Hugo. Il est même certain que ce qu'il peut y avoir de beauté dans leurs parodies (et il s'en trouve quelquefois) appartient de droit au grand poète parodié '. »

1. Les Contemporains, A" série, Victor Hugo, 10" édition, p. 122-123. ' .

Une telle méprise est remarquable de la part d'un esprit à la fois si expérimenté et si fin.

ISIais voici qu'il l'est plus encore, sans doute.

Dans les dernières années de Victor Hugo, il parut, à son insu, en Belgique si je ne me trompe, un petit volume de vers inédits qui portaient sa signature. C'étaient des pièces lyriques ou élégiaques, auxquelles se trouvait mêlé un sonnet. Les amis du poète lui apportèrent l'ouvrage. Il le parcourut avec étonnement et n'eut aucune peine à s'y reconnaître. Mais où le malhonnête éditeur avait-il pu se procurer ces œuvres?

« Quant aux vers lyriques, dit-il, j'en ai tant fait dans ma vie, que je ne suis pas trop surpris qu'il s'en promène à travers le monde dont je ne me souviens pas d'être le père. Mais le sonnet! Comment a-t-on pu mettre la main sur le sonnet? Je n'ai fait qu'une pièce de ce genre dans ma vie, une pièce que j'ai adressée à une dame, et c'est justement celle-là! »

Or on sut, quelque temps après, que le sonnet et le reste provenaient de la fabrication de l'éditeur. C'étaient des pastiches, et Victor Hugo s'y était pris tout le premier! 11 avait cru retrouyer son propre style dans le style d'autrui.

C'est qu'on est, en effet, bien excusable de s'y tromper, surtout quand l'imitateur, d'ailleurs homme de talent, connaît bien l'état d'esprit, le tour et les habitudes littéraires de l'écrivain original, à plus forte raison s'il peut lui emprunter quelques phrases ou des expressions significatives, au milieu desquelles les siennes se glissent discrètement et demeurent confondues.

UN PROBLÈME d'hISTOIRE LITTERAIRE. 55

Rappelez-vous l'art des panoramas, devenu aujourd'hui si fort à la mode : ces pierres éparses, ces branches d'arbre jetées sur le sol devant vous, tous ces objets naturels, qui conduisent l'œil jusqu'à la toile, contribuent à donner à tout le tableau l'air même de la réalité.

Voilà sans doute les pastiches les plus commodes et les plus sûrs!

Supposé — car ceci n'est qu'une hypothèse — que Sainte-Beuve eût voulu en tenter un de ce genre à l'égard de Chateaubriand, assurément il avait l'esprit assez souple et la plume assez habile pour y réussir.

Faudrait-il pour cela lui reconnaître le talent même de l'auteur des Mémoires P La réponse est dans la page de M. Jules Lemaître, que nous citions il n'y a qu'un instant : « Cela ne prouve pas précisément que les bons lettrés qui se livrent à ces exercices aient le génie de » leur modèle. « 11 est même certain que ce qu'il peut y avoir de beauté dans leurs » imitations « (et il s'en trouve quelquefois) appartient de droit » au grand écrivain qu'ils ont imité.

Mais ce jeu indiscret et perfide, — du moins quand on ne le donne pas comme un jeu, — n'est il pas opposé aux habitudes bien connues d'un critique supérieur, dont on ne saurait mettre en doute la scrupuleuse loyauté?

Voilà le mot le plus commun, le refrain le plus

chanté, celui que les défenseurs de Sainte-Beuve répètent en chœur, avec une religion indignée, et en repoussant la discussion comme une sorte de blasphème!

J'ignore si tous les dévots de ce nouveau culte croient à la perfection infinie de Dieu. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils croient fermement à celle de Sainte-Beuve, et de la foi la plus rare, parmi les hommes cultivés, celle qui ne consent pas même à réfuter les raisons des profanes, autrement qu'en s'affirmant elle-même, la foi la plus tranquille, la plus sereine, la plus simple, la plus candide, la plus ingénue, la plus naïve : la foi du ■charbonnier!

Vous admettez la probité littéraire d'un écrivain que vous aimez. C'est votre droit; mais c'est aussi celui des autres de signaler les faits qui y portent atteinte, s'il paraît y en avoir, et vous manquez aux règles les plus élémentaires de la critique, en combattant des preuves au nom d'un sentiment.

Est-il d'ailleurs tellement sûr que Sainte-Beuve n'ait jamais prêté son style à autrui, en oubliant d'en prévenir?

M. Charles Maurras — et c'est un ami, car il excuse — prétend au contraire qu'il était plutôt coutumier de cette sorte de « supercherie » .

C'est trop dire, du moins à ma connaissance. Mais il reste bien vrai que Sainte-Beuve na pas, à cet égard, de scrupules extrêmes. Assez souvent, par exemple, il donne pour la réflexion d'un écrivain, dont il s'abstient d'indiquer le nom, une pensée qui est évidemment la sienne, dans la forme comme dans le fond.

UN PROBLÈME d'hISTOIRE LITTERAIRE. 57

Ainsi, à propos de certains esprits modernes, qui restent fermés à l'intelligence de l'antiquité, il dira : « Un moraliste à la façon de Nicolle les a très bien définis en ces mots... » Suit la définition, qui est assez longue '.

Il ne craint pas même d'aller un peu plus loin.

En 1845, dans la Revue des Deux Mondes du 15 mars, il écrivit un article sur Louise Labé, cette femme poète du seizième siècle, qui n'aima pas seulement les vers, si l'on en croit les méchancetés de la chronique. Elle avait épousé, on le sait, un riche marchand cordier. Sainte-Beuve disait donc :

« La Monnoye cite sur Louise Labé un petit distfque et un quatrain, qu'on ne trouve point, dit-il, dans la guirlande de vers à sa louange ; je le crois bien, car ces petits vers salaces ont tout l'air d'être de la façon du malin commentateur lui-même. Nous pourrions faire comme lui et nous égayer sans peine aux dépens de la belle Louise. »

Mais en galant homme le critique renonce à user de son imagination et se contente de puiser dans sa mémoire :

1. Dans la brochure qu'il a publiée contre l'opinion défendue ici, M. Michaut convient de la justesse de cette observation. 11 écrit : •■ Cela est vrai; et même « assez souvent » me paraît trop faible; il faudrait dire « très souvent »; c'est un des procédés les plus caractéristiques de Sainte-Beuve. Il aime à mettre dans une bouche anonyme les réflexions trop hardies, les malices trop fortes, les insinuations trop délicates. » {Chateaubriand et Sainte-Beuve, Fribourg, 1900, p. 10).

« Nous croyons même savoir une petite épigramme qui ne se trouve pas non plus dans le recueil des vers imprimés en son honneur, et que la Monnoye, qui donnait dans l'inédit, a, je ne sais pourquoi, négligée. La voici. »

Vient alors un huitain de vers décasyllabiques, où il est raconté que l'Amour, ayant pénétré dans le magasin de « la belle Cordière »,

Choisit la corde et n'y mit que les traits.

Plus tard, en 1869, dans le tome V des Portraits contemporains, Sainte-Beuve ajouta cette note : « Depuis la publication de cet article, j'ai dû la petite communication suivante à l'obligeance de M. Péricaud :

« Il existe dans une bibliothèque peu connue un « exemplaire des vers de Louise Labé. .. On y clier- <( cherait vainement le huitain cité par M. Sainte- « Beuve; mais on y trouve, écrites sur le feuillet de « garde, les deux petites pièces que voici. »

Ce sont deux pièces de vers latins, dont celle qui se rapproche le plus du huitain précédent raconte que l'Amour, étant venu dans le magasin du cordier, mit le feu aux étoupcs, et tout brûla, y compris le cœur de la dame.

Il est clair, n'est-ce pas, que toute cette petite histoire est arrangée à plaisir. Sainte-Beuve avait lu, dès 1845, et non pas seulement, comme il le dit, après « la publication » de son article, les vers latins qu'il a reproduits plus tard. L'une des épigrammes lui inspira l'idée de faire la sienne, qui

tJN PROBLÈME d'hISTOIRE LITTÉBAIRE. 59

n'est pas du tout une traduction, qui est bien de lui, malgré le tour antique qu'il lui prête et l'air qu'il se donne de l'emprunter à une source, où La Monnoye oublia de puiser, il ne sait pourquoi.

Ne voyez-vous pas, dira-t-on, qu'il parle en souriant à demi?

En effet, il me semble voir et comprendre son demi-sourire, mais c'est grâce à la lumière qui vient de la note, ajoutée vingt-cinq ans plus tard. Supprimez cette note, faites mourir l'auteur un an plus tôt,

— car il est mort l'année même où la note a paru,

— et je croirai certainement que la citation est authentique, comme on a dû le croire pendant un quart de siècle. Or en réalité elle nest qu'un jeu, où s'est complu et exercé le malin esprit du critique.

Il y a d'ailleurs des exemples, que n'éclaire pas le moindre sourire, où le lecteur n'est mis en garde, ni peu ni prou, contre la feinte.

En 183G, le fils du critique anglais Hazlitt publia ses Restes Uttéraii-es. La même année, Sainte- Beuve faisait paraître le deuxième volume de ses Critiques et portraits, et l'on pouvait y lire (p. 370) :

SONNET d'hAZLITT

Oh! ne me blâmez pas de ma critique active! Tout lendemain d'article emporté vaillamment A pour moi son réveil matinal et charmant, Tant la pensée afflue et tant l'image arrive!

Au clairon de la voillo, à ce proiuier qui-vive, Maint beau rêve lointain, et sans cela donnant, S'arme, accourt, mais trop tard, et voit l'endroit fumant. Et se met avec l'aube à chanter sur la rive.

Api'ès les lents écrits, après les longs combats,

A-t-on si fol essor, si joj'euses recrues.

Tant d'oiseaux babillards panachés en soldats?

Le steam-boat a passé ; les vagues accourues, Se dressant comme au bruit de flottes apparues. S'ébattent à grand aise et rêvent CC Armadas.

C'est donc ainsi que parlait le critique Hazlitt dans sa langue !

Tout lecteur aura cru, sans doute, avoir sous les yeux un des Restes littéraires, que la piété filiale venait d'exhumer. Le sonnet n'est, d'ailleurs, ni précédé ni suivi d'aucun commentaire, d'aucune réflexion, d'aucun mot.

Eh bien, que penseriez-vous si jamais llazlitt n'avait écrit un vers de cette pièce, si elle était tout entière de Sainte-Beuve pour le fond comme pour la forme, si celui-ci, enfin, avait emprunté le nom de celui-là et mis au compte d'autrui ses pensées comme ses expressions?

Vous vous récriez, vous dites : « Cela n'est pas possible! »

Nous en reparlerons tout à l'heure. En attendant, voici, dans le môme volume, et tout à côté des vers attribués à l'auteur anglais, une page de prose — sur la critique toujours :

« Moi, disait Diderot, mon métier est celui de critique, métier comme celui d'homme d'affaires, d'avoué, d'avocat consultant et plaidant, de méde-

UN PROBLÈME d'hISTOIRE LITTÉRAIRE. 61

cin. J'ai des clients dont je suis les affaires, les tableaux, les livres : il me vient plus d'affaires que je n'en puis plaider. Je fais mon métier avec conscience, avec goût même ; mais il y a des moments où les tracas de cette boutique me font regretter, comme le barreau à Cicéron, le loisir des Muses et les entretiens d'amis à Tusculum. Sedaine me disait hier : « Oui, mais votre métier, « vous le faites avec sensibilité ; vous y mêlez votre « âme. » Je ne nie pas que le métier ne gagne k cela, mais moi, j'y perds. Vous autres, poètes, vous employez votre sensibilité à faire l'amour, à créer des êtres. Moi, critique, qui la fourre dans mes jugements et sentences, je fais comme un pauvre chirurgien qui soigne ses malades, panse, saigne et tranche avec une sensibilité' qui s'y dépense douloureusement. Je soigne les enfants des autres et je n'en fais pas. »

Voilà qui est formel, catégorique : vous venez de lire une page de Diderot; vous avez même retrouvé, sans doute, certaines expressions de l'écrivain; cette sensibilité, par exemple, qu'il « fourre » dans ses jugements, vous a peut-être rappelé un passage de ses Salons où il a écrit : « Ce peintre n'a que deux ou trois têtes qu'il roule dans la sienne et qu'il fourre partout. » L'affaire est donc hors de doute : vous avez devant vous un fragment de Diderot.

Eh bien, non, c'est un fragment de Sainte-Beuve, tout entier de sa pensée et de sa main, — comme le sonnet d'Hazlitt.

L'assertion est pour étonner, j'en conviens; elle

a besoin d'être fortement appuyée. Voici donc ma preuve : je n'en ai qu'une, mais elle est de premier ordre; c'est l'aveu même de l'intéressé, oh! un aveu tardif, extrême, un aveu fait à la veille de la mort.

Lisez plutôt : c'est dans les Portraits contemporains, édition 1869-1871 (t. Il, p. 515). Lauteur vient de reproduire le fameux passage : « Moi, disait Diderot, etc. » 11 écrit à la suite : Sonnet d'Hazlitt, et renvoie alors à la note que voici :

« Je crois bien que ce sonnet, attribué à Hazlitt, comme le propos précédent de Diderot, n'a été pour moi qu'une manière indirecte d'exprimer, sous le couvert d'un nom autorisé, mes propres sentiments de critique. J'ai voulu surtout, dans le sonnet dit d'Hazlitt, rendre l'espèce d'entrain qui accompagne et suit ces fréquents articles improvisés de verve et lancés à toute vapeur, » etc.

Veut-on un autre exemple?

En 1855 parurent les Portraits contemporains. Or, dans le tome 1 (p. 345), au cours d'un article sur Alfred de Vigny, l'auteur écrivait :

« On peut dire encore de la manière et du ton du poète ce que Reynolds a écrit de certains peintres :

« J'ai rencontré une fois N... depuis votre départ; « j'ai bien reconnu cette conversation que vous « m'indiquiez, toute fine et pointillée ; tout parle en '< lui quand il vous décrit quelque objet : son geste, « son ongle élégant, sa paupière soyeuse qui se

UN PnOBLÈME d'histoire LITTERAIRE. 63

« plisse, sa lèvre discrète qui sourit en samincis- « sant. Chaque mot est un trait qui s'ajoute au « précédent, et cela ne cesse pas jusqu'à ce qu'il « ait fini. Ainsi de ses œuvres. Ce sont, vous le « dites bien, des miniatures. — des miniatures par « un grand peintre, et qui pourtant ne fera peut-être " jamais que des miniatures. D'où vient cela? « Comment ce qui en lui est orage et spectacle « grandiose, va-t-il ainsi s'adoucissant, s'estom- « pant, se glaçant à l'extérieur? Pourquoi l'éclair « même a-t-il un vernis? «

Ainsi vous venez de lire, enfermée dans ces guillemets, une page du peintre anglais Reynolds?

Si vous le croyez sur la foi de celui qui prétend la transcrire, naïf lecteur, vous êtes dans une erreur profonde : vous avez lu tout simplement une page de Sainte-Beuve.

Quatorze ans, en effet, après que ces lignes eurent paru, en les réimprimant dans l'édition des Portraits contemporains (1869, pages 17-18), l'écrivain les faisait suivre de cet aveu :

« Cette prétendue citation de Reynolds n'était qu'une manière d'insinuer mes critiques. »

Est-ce clair? L'hésitation est-elle possible? Qui donc doutera? qui pourra douter? C'est l'auteur même qui reconnaît sa faute, mais non point comme une faute ; observons-le bien, car c'est un point important. 11 lui semble n'avoir rien fait là que de régulier : il trouve son cas très naturel.

Qui sait si, de 183G à 1869, — plusieurs des pages diverses qu'on vient de lire ont été rééditées sans note en 1841, — aucun écrivain ne s'est avisé de citer à son tour les prétendus fragments d'Hazlitt, de Diderot ou de Reynolds, sur la foi de Sainte- Beuve et en prenant le texte dans son livre? On les aurait reproduits sans aucun doute avec la même confiance et aussi souvent que la page des Mémoires d'oiitrc-toinbe, s'ils avaient présenté autant d'intérêt.

Supposez, comme on Ta dit plus haut, que l'illustre critique fût mort en 1868 au Hou de mourir en 1869, on continuerait à tenir ces morceaux pour authentiques, jusqu'au jour, peut-être lointain, où un hasard heureux éveillerait les soupçons et mettrait sur les traces de la « supercherie ».

Admettez, au contraii-e, qu'il ait vécu quelques années encore, qui dira s'il n'aurait pas fait pour le passage de Chateaubriand, dans une certaine mesure, ce qu'il a fait pour ceux des autres?

On ne peut nier du moins que ses habitudes ne permettent de poser la question.

Je me souviens d'avoir lu, dans divers journaux, une page mystique qu'ils citaient avec admiration et qu'ils empruntaient, disaient-ils, à Sainte-Beuve, lequel la donne, je ne sais où, comme une traduction d'un texte espagnol de sainte Thérèse. Elle débute ainsi :

« Est-ce que tu crois, toi éternellement vivant.

UN PROBLÈME d'hiSTOIRE LITTERAIRE. 65

que je t'aime à cause des récompenses futures promises dans ton royaume, pour les palmes, les harpes, les merveilles, les délices espérées de ton ciel. »

Plus loin, la sainte parle de ses méditations de la nuit, où elle voit « le corps blanc » de Jésus se détachant sur '( l'obscurité sépulcrale » de sa cellule.

Bref, c'est une page éloquente, lyrique, d'un mysticisme ardent, exalté.

Mais elle n'est certainement pas de sainte Thérèse.

Sainte Thérèse a le ton plus simple, plus humble, beaucoup moins romantique, et c'est d'ailleurs en vain que j'ai cherché ces lignes enflammées dans son œuvre : elles n'y sont pas.

Sainte-Beuve, qui prétend les traduire, en réalité les invente. Il a lu un sonnet, attribué — faussement d'ailleurs — à la célèbre carmélite; il en a pris l'idée générale, et à peu près le début; tout le reste est de lui seul.

Son imagination aime donc à travailler, en tout genre, sous le nom d'autrui; volontiers il prêle son style. Qu'il nomme ou qu'il ne nomme pas, qu'il cite un anonyme ou un écrivain connu, Diderot, Ilazlitt, Reynolds, sainte Thérèse, il convient d'être en garde; pour être sur de la citation, il faut l'avoir contrôlée.

Voilà quelques exemples recueillis hâtivement à travers ses ouvrages! Il doit certes y en avoir beaucoup d'autres. D'ailleurs, le caractère d'aveux si exempts de regrets, et où l'on ne voit trace d'aucun scrupule, est de nature à mettre en défiance'.

1. Dans la Gazette de France (6 mars 1500), M. Charles Maurras prend vivement à partie « les rustres » qui, indignés

66 SAIXTE-BELVlî ET CHATEAUBRIAND.

Disons aussi que léminent critique a exposé, à l'occasion, des théories qui donnent un peu à réfléchir. Lisez, par exemple, dans son article sur les Mémoires de Mirabeau [Portraits contemporains, 1869, t. II, p. 290-291), cette page intéressante, qui vous paraîtra, peut-être en dire long; je la donne sans en rien omettre, pour ne pas courir le risque d'en augmenter ou d'en affaiblir la portée.

« M. Lucas Montigny se plaint amèrement de jNlanuel, l'ancien procureur de la Commune qui, en publiant le recueil des Lettres à Sophie, a négligé quelques suppressions faciles, quelques arrangements de convenance et de morale, qui auraient sufli pour rendre cette lecture irréprochable, ou du moins attrayante sans mélange. Nous sommes de son açis en cela, et il nous semble qu'en ce qui touche les portions toutes romanesques de la vie des grands hommes, s'il y a peu à faire pour les rendre plus complètes et plus harmonieuses, il est permis de l'oser ; mais un goût parfait doit présider à ces légères et chastes atteintes. En lisant les

qu'on o^sàt douter do l'oxactitude absolue de Sainte-Beuve dans ses citations, « se sont écriés qu'on le ravalait au degré des faussaires » et il ajoute: •< ils montrent simplement qu'ils ne connaissent pas celui dont ils s'instituent les défenseurs; M. l'abbé Bertrin n'a pas eu de peine à leur indiquer... quantité de petites supercheries commises par Sainte-Beuve, tardivement confessées et expliquées par lui. La dernière édition de ses Porirails contemporains, donnée l'année même de sa mort, fourmille de ces actes de reconnaissance, souscrits en faveur de ses nombreux bâtards littéraires ».

UX PROBLÈME d'hISTOIRE LITTERAIRE. 67

admirables lettres de Diderot à sa Sophie (car c'était aussi le nom de M"*^ Voland), j'ai regretté vers la fin d'y trouver les détails de ces indigestions fréquentes dont se plaint un estomac qui vieillit. Il y a dans les lettres de Mirabeau à Sophie des pages qui désenchantent bien plus encore. Je concevrais qu'un art délicat, sans le dire, eût altéré^ omis et quelque peu arrangé celle fin des choses. »

Ces principes peuvent mener loin.

On ne doit en user sans doute qu'à bonne fin, comme il est dit ailleurs. Malheureusement chacun entend la bonne fin à sa manière : suivant ses idées, ses sentiments et quelquefois ses passions. C'est une faiblesse, qui n'est que trop humaine, et Sainte- Beuve n'y échappait certes pas plus qu'un autre.

Je suis particulièrement effrayé, pour l'auteur des Mémoires d'outre-tombe, de ce qui est avancé sur les portions romanesques de la vie des grands hommes. Que ne devra-t-il pas redouter et que faudra-t-il croire des citations de Sainte-Beuve sur l'histoire de ses affections, si, pour la rendre plus complète et plus harmonieuse à ses yeux, le critique se reconnaît le droit d'altérer les choses et de les arranger au gré de sa fantaisie — et sans le dire ?

Donc, à ceux qui prouvent que Sainte-Beuve n'ayant pas eu à sa disposition le manuscrit de Chateaubriand, le fragment qu'il lui attribue sur le voyage à Jérusalem ne saurait passer pour authen-

tique, on a tort d'objecter ses principes et les habitudes de sa vie littéraire.

Je me permets de dire à ses fidèles qu'ici la foi du charbonnier est vraiment un peu déplacée.

On peut donc étudier les faits en toute indépendance, sans être gêné par le caractère de l'auteur. Et ce qu'il faut retenir des faits, en définitive le voici sans doute :

1° Le passage contesté ne faisant pas partie des Mémoires d'outre-tombe, ne peut être cité désormais comme s'il leur appartenait. L'auteur l'eùt-il écrit d'abord, il lui aurait enlevé toute autorité en le retranchant de la copie destinée à la publication.

2° Le texte de Sainte-Beuve ne peut pas être un texte exact; car le critique n'a pas eu le moyen de le copier, et de fait il ne l'a pas copié, sur l'original, seule manière de le reproduire avec fidélité; et comme il est impossible de savoir, dans l'état actuel de la question, ce qui est de Chateaubriand dans ce passage, et ce qui est de Sainte-Beuve, pour cette raison encore il est sans autorité.

On ne saurait donc en faire usage.

Voilà les observations que je me proposais de soumettre aux lecteurs du Correspondant. Reprenant un mot que j'ai déjà dit ailleurs, j'allais répéter avec plus d'énergie que jamais que toutes les apparences étaient jusqu'ici contre l'authenticité du passage, cité complaisamment par Sainte-Beuve, quand « un

UN PROBLÈME d'hISTOIRE LITTERAIRE. 69

fait nouveau », comme on dit au Palais, est venu apporter une lumière, pour moi décisive, et trancher définitivement la question.

M. E. Faguet écrivait l'autre jour :

« Qui trouvera la page introuvable?... Je donne la plus grande publicité à cette question pour que des centaines de curieux sachent que la question existe et ne cesse plus d'y songer. Peut-être demain, peut-être dans cent ans, la page introuvable sera la page retrouvée ; peut-être jamais. »

Eh bien, c'est fait ; j'ai retrouvé la page. Mais... 11 y a un mais, et il est assez gros d'importance, comme on va le voir.

Pour plus de clarté, reprenons d'abord cette histoire d'un peu plus haut.

J'avais vainement cherché le célèbre passage attribué depuis cinquante ans aux Mémoires d'outretombe. J'avais vu qu'il ne figurait ni dans les éditions actuelles, ni dans la première édition, ni dans la Presse.

Il n'est pas non plus dans les feuillets isolés, dus à la main de Chateaubriand et plus souvent à celle d'un copiste, qui se trouvent, en certain nombre, à la Bibliothèque nationale.

Je venais d'achever d'écrire la discussion sur ce sujet que mon livre renferme, quand j'appris tout à coup l'existence d'une copie authentique des Mémoires.

J'eus d'abord une déception. L'éditeur qui en est propriétaire, M. H. Champion, refusait absolument de la communiquer à personne. Après bien des instances, et quand je lui eus expliqué que je ne désirais

70 SAINTE-BEUVE ET CIIATEAUIiUIAND.

y chercher qu'un point intéressant pour la mémoire de Sainte-Beuve, il m'autorisa à la parcourir rapidement sous les yeux d'un intelligent collaborateur, M. Pierre Champion, son fils.

Ce manuscrit, qui embrasse seulement la quatrième partie de l'ouvrage, forme, on l'a vu, six volume in-4'' (y compris des copies et fragments). Il est de Pilorge, secrétaire de Chateaubriand ; mais Chateaubriand lui-même l'a revu, corrigé et signé, au moins au commencement et à la fin de chaque volume. Remontant je ne sais à quelle date, il est resté jusqu'à la fin sous les yeux de l'auteur qui l'a signé encore dans les derniers mois de sa vie.

Ce qui prouve le prix qu'il y attachait, outre le soin qu'il a eu d'y multiplier sa signature, c'est qu'il y a introduit le propre manuscrit de Zanze, la fille du concierge de la prison dont a parlé Silvio Pellico et qui a protesté, on le sait, contre le récit du prisonnier auprès de Chateaubriand. Celui-ci a mis ce manuscrit parmi les feuillets de son texte, sous la même reliure, quoiqu'il y ait à côté, comme dans les éditions ordinaires, le texte italien et la traduction française.

Ce manuscrit des Mémoires était donc comme le manuscrit intime, le manuscrit personnel.

Et, de fait, il est passé, après la mort de l'écrivain, dans les mains vénérées et chéries de M'"" Récamier et par M'"" Récamier dans la famille Lenormant, à la succession de qui M. Champion l'a acheté.

11 n'est écrit que sur le recto des feuillets, mais le verso est lui-même numéroté soigneusement, avec indication chaque fois de la partie et du livre de

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l'ouvrage, car il est divisé en livres et en chapitres, contrairement aux éditions vulgaires et au texte de la Presse^ qui crut, sans doute, devoir supprimer ces divisions, moins intéressantes pour les lecteurs d'un journal.

Je pus donc feuilleter ces gros volumes pendant deux courtes heures. Nous suivions, pour nous retrouver, M. Pierre Champion sur le manuscrit, moi sur le texte de l'édition Garnier. Nous découvrîmes ainsi que toute une série de pages du voyage à Venise ne figurait pas dans les volumes publiés.

Quant ail paragraphe cité par Sainte-Beuve, dans l'impossibilité absolue de tout lire par suite du temps restreint qui m'était accordé, nous en cherchions des yeux le début et la fin. Nos recherches furent vaines, et je mis alors dans mon ouvrage une note pour le dire.

Chateaubriand ne faisait-il donc aucune allusion, ians ces pages, à son voyage de 1806 quand il quitta Venise pour Triesle et l'Orient? C'était ce souvenir, d'après Sainte-Beuve, qui lui avait inspiré l'aveu des véritables sentiments auxquels il avait alors obéi. Le manuscrit de Pilorge porte, en effet, ces mots dans un sommaire : « La première fois que je quittai Venise. »

Je crus tenir le passage. Mais, arrivé à l'endroit du texte , qu'annonçait la phrase du sommaire , c'est-à-dire à la page 3731, voici ce que je lus, et ce qui est d'ailleurs inédit comme tout ce chapitre :

« Tout change â tout moment et à toujours. Je tourne la tête en arrière et j'apperçois [sic] comme d'autres lagunes, ces lagunes que je traversai en

1806, allant à Triesle. J'en emprunte la vue à 17^/néraire :

« Je quittai Venise le 28 (juillet) et je m'embar- « quai à dix heures du soir, pour me rendre en « terre ferme. Le vent du sud-est soufflait assez M pour enfler la voile , pas assez pour troubler la « mer. A mesure que la barque s'éloignait, je voyais « s'enfoncer sous l'horizon les lumières de Venise, « et je distinguais, comme des taches sur les flots, « les difl'érentes ombres des îles dont la plage est « semée. Ces îles, au lieu d'être couvertes de forts « et de bastions , sont occupées par des églises « et des monastères. Les cloches des hospices et « des lazarets se faisaient entendre et ne rappelaient « que des idées de calme et de secours au milieu « de l'empire des tempêtes et des dangers. Nous « nous approchâmes assez d'une de ces retraites « pour entrevoir des moines qui regardaient passer « notre gondole; ils avaient l'air de vieux nauto- « niers rentrés au port après de longues traverses : « peut-être bénissaient-ils le voyageur, car ils se <c souvenaient d'avoir été comme lui étrangers dans « la terre d'Egypte : Fuistis eniin et vos adçenœ « in ter?' a JEgypti, »

« Le voyageur est revenu : a-t-il été béni? Il a « repris ses courses; sans cesse errant, il ne fait « plus que repasser sur ses traces. Revoir ce qu'on « a vu, dit Marc-Aurèle, c'est recommencer à vite vre, » Moi je dis : C'est recommencer à mourir. » Après ce mélancolique regard en arrière. Chateaubriand reprend son récit; et voilà tout le souvenir du départ de Venise pour Jérusalem que le

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manuscrit de Pilorge offrit à ma curiosité de chercheur. Rien n'annonce, dans le sommaire, que le sujet doive être repris.

Pourtant les deux pages du cahier de Sainte- Beuve, dès qu'elles furent publiées, éveillèrent mes scrupules.

J'allai voir M. Pierre Champion ; je lui demandai s'il était bien sûr, comme moi, que le paragraphe contesté n'eût pas échappé à ses regards et aux miens, et malgré les assurances réitérées qu'il me donna pour calmer mes appréhensions, encore que je me sentisse indiscret et tout à fait importun, je priai en grâce qu'on me laissât feuilleter de nouveau le précieux manuscrit.

Cette fois je suivis sur l'analyse même que donnent les notes de Sainte-Beuve... et je trouvai enfin le paragraphe mystérieux, que j'avais inutilement cherché.

Mais ce que je supposais devenait pour moi évident : Sainte-Beuve avait cité de mémoire et inexactement.

Tout en offrant de nombreuses ressemblances, les deux textes ne concordent pas; ils diffèrent même sur des points importants. Que le lecteur en juge : les voici tous les deux; je souligne les passages où ils s'écartent l'un de l'autre.

TEXTE DE SAINTE-liELVE

Mais ai-je tout dit dans 17tinéraire, sur ce voyage commencé au port de Desdémone el d'Othello? Al\ah-ie au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir"? Une seule pensée m'absorbait; je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les regards attachés sur l'étoile du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, et l'apporter à l'Alhambra.

Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne! Aurait-on gardé mon souvenir ainsi que j'avais traversé mes épreuves ? Que de malheurs ont suivi ce mj'stère! Le soleil les éclaire encore, la raison que je conserve me les rappelle. .S'i je cueille à la dérobée un instant de bonheur, il est troublé par la mémoire de ces jours de séduction, d'enchantement el de délire '.

TEXTE DU MANL'SCIUT

Jlais ai-je tout dit dans 1'/tinéraire sur ce voyage commencé au port de Desdémone et fini au pays de Chimène?

AUais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir? Une seule pensée remplissait mon âme; je dévorais les moments. Sous ma voile impatiente, les regards attachés à l'étoile du soir, je lui demandais l'Aquilon pour cingler plus vite. Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne ! Que de malheurs ont suivi ce mystère !

Le soleil les éclaire encore, la raison que je conserve me les rappelle -.

1. C'est le te.xte du cahier manuscrit. Soit volontairement, soit par la faute des typograplies, Sainte-Beuve ne l'a pas toujours reproduit très exactement quand il l'a cité. Ainsi, sauf dans la première citation (1836), il a omis et remplacé par des points le membre de phrase : ■■ la raison que je conserve me les rappelle ». Il a écrit, ici Desdémona, là Desdé-

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Voilà les deux textes! Les divergences sautent aux yeux.

Quelques avocats déterminés de l'auteur des Lundis chercheront sans doute à défendre leur client en essayant de croire que Chateaubriand a corrigé la rédaction de son premier manuscrit.

Ce serait une hypothèse gratuite, sans autre fondement que le besoin qu'en éprouve une foi décidée à tenir bon quand même, et cette hypothèse manquerait d'ailleurs de vraisemblance.

Car il convient de ne pas oublier que Chateaubriand n'entreprenait pas une copie nouvelle de ses Mémoires pour y insérer ses corrections : il corrigeait, sur le texte déjà copié, au moyen dé ratures, ou, si la retouche était importante, en collant, avec des pains à cacheter, un feuillet nouveau sur le feuillet ancien. Ses habitudes paraissent clairement dans le manuscrit de Pilorge.

Supposé cependant que des remaniements plus considérables, ou la crainte d'exposer son œuvre à périr dans un accident s'il n'en avait qu'une copie,

mone; tantôt " attachés suv l'étoile ■■, tantôt « attachés à l'étoile ». Au lieu de : « ces jours d'enchantement et de délire », d'après M. Troubat que j'ai d'abord suivi, il faudrait lire et de désir. Le mot est peu lisible dans le cahier manuscrit, mais on a fait observer qu'on pouvait, à la rigueur, jvoir délire, et, comme Sainte-Beuve a toujours ti'anscrit le passage ainsi, je crois en définitive qu'il vaut mieux adopter cette lecture.

2. C'est parce que le paragraphe finit de cette manière pour nous inattendue, et, d'autre part aussi, parce qu'il commence au bas d'une page, dans le manuscrit, que je m'exphque qu'il nous ait d'abord échappé.

OU, enfin, le désir de garder un exemplaire pour lui et pour les siens, l'autre appartenant, par contrat, à la société qui avait acheté le droit de publier l'ouvrage après sa mort, supposé que l'une de ces raisons ou quelque autre l'ait décidé à l'aire recopier les vingt ou vingt-cinq volumes qu'il possédait, on ne peut admettre qu'il ait recommencé facilement cet énorme et inutile travail.

Or, nous connaissons l'existence de doux manuscrits de ce genre, celui qui a servi à la Presse^ et celui de Pilorge, qui n'est évidemment pas le même; s'il y en a eu un troisième, ce qui est douteux, c'est celui dont on aura usé pour la première édition parue en librairie, laquelle présente quelques divergences avec le texte du journal.

Mais en supposant qu'il y a eu trois manuscrits généraux, on étend l'hypothèse autant qu'elle peut être étendue.

Or, ce n'est assurément ni celui de la Presse, ni celui de la première édition, qui contenaient le texte conforme au cahier de Sainte-Beuve, puisque le passage en était absent tout entier. Ce n'est pas non plus celui de Pilorge, qui ne présente ni feuillet ajouté à cet endroit, ni changement dans la pagination indiquant la suppression d'une page ancienne ou l'addition d'une page nouvelle, ni rature, ni surcharge, ni quoi que ce soit, enfin, qui autorise la conjecture d'une correction.

Et, dès lors, on est obligé de convenir qu'il n'a jamais existé de manuscrit où ait ligure le texte de Sainte-Beuve ^

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