‹ Sainte-Beuve et ChateaubriandChapitre 9 sur 28 · UN DERNIER MOT · texte numérisé non relu

UN DERNIER MOT

Après la publication des pages qu'on vient de lire, tous les défenseurs de Sainte-Beuve se trouvèrent d'accord pour déclarer que la citation visée était exacte au moment oîi elle avait été faite, les divergences entre les deux textes provenant, d'après eux, de retouches intéressées que Chateaubriand avait jugées plus tard nécessaires.

Cette opinion fut soutenue, en particulier, par M. Michaut alors professeur à Fribourg, et qui depuis, je l'ai dit, a écrit une thèse importante sur l'auteur des Lundis. Dans une brochure consacrée à ce sujet, M. Michaut combattit les idées exprimées dans le Co)'respond((7U, en termes d'ailleurs mesurés et courtois, par où il se distingua de beaucoup d'autres, à qui le saug -froid paraît avoir un peu manqué dans cette affaire.

C'est à la suite de ces réponses que parut le dernier mot que voici :

En comparant le texte de Sainte-Beuve et celui que nous avons publié d'après le manuscrit de Pilorge , on a écrit de divers côtés , tantôt que les divergences étaient insignifiantes, tantôt et parfois en même temps, que Chateaubriand, ayant

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trouvé en avoir trop dit pour sa réputation dans le premier, que l'on suppose ainsi authentique, avait écrit le second pour restreindre la portée de sa confidence.

Je ferai remarquer d'abord que si l'un de ces deux faits est exact, l'autre est faux nécessairement. Ce qui prouve que les avocats de Sainte-Beuve mettent à le défendre plus de zèle que de logique.

Pourquoi Chateaubriand se serait-il corrigé , comme on le conjecture, si les corrections qu'il allait faire devaient être sans portée comme on l'affirme?

De tels raisonnements éclairent , d'un singulier jour, le parti pris de ceux qui les font. Il ne s'agit pas de produire de bonnes raisons, il s'agit avant tout de défendre un critique tenu pour impeccable, de quelque manière que ce soit, même par des arguments dont l'un détruit l'autre.

De plus, sans voir dans le texte de Sainte-Beuve un argument contre la foi de Chateaubriand, on doit pourtant convenir qu'il est plus grave que le texte du manuscrit. D'une rencontre coupable, que celui-ci donne comme un incident du voyage, celuilà fait le but secret du voyageur, malgré ce que le voyageur dit en d'autres endroits.

Pour ce qui regarde les retouches, en avançant que l'auteur en a introduit dans cette page, qu'il s'est corrigé lui-même, on oppose à un fait certain, le texte existant du manuscrit, un fait purement hypothétique : un texte qu'on suppose avoir existé, et au sujet duquel tous les arguments qu'on apporte prouvent seulement, s'ils prouvent quelque chose, qu'il a pu être.

Et cette conjecture a pour base ce qui est en question : la fidélité indéfectible de Sainte-Beuve dans ses citations. Or, je crois avoir établi — c'est un point absolument sur et personne n'a osé le nier — que Sainte-Beuve avait, à ce sujet , moins de scrupules qu'on ne l'avait cru jusqu'ici.

J'ajoute que je n'arrive pas à comprendre que Chateaubriand, s'il avait écrit le texte que lui prête Sainte-Beuve,' l'eut corrigé plus tard comme il l'aurait fait d'après l'hypothèse : qu'il eût supprimé, par exemple, la dernière phrase du morceau, si belle de forme et si honorable de sentiments, laquelle n'ajoute aucune confidence à celle qui la précède et qu'il aurait laissée.

Je ne comprends pas non plus que, trouvant, ainsi qu'on se donne le droit de le croire par conjecture, qu'il avait eu tort d'initier le public à cette page intime de son histoire, il se fût contenté de faire subir à son récit des mutilations partielles, qui n'auraient pas empêché de deviner ce qu'il voulait, dit-on, n'être pas connu, alors qu'il lui était si facile de supprimer le passage tout entier, d'un trait de plume.

Dans son opuscule, M. Michaut veut bien reconnaître, — j'ai déjà cité ses paroles, — qu'à son avis il est maintenant « démontré » que Chateaubriand a été un croyant sincère, et que, de plus, il y a du vrai dans les reproches que j'ai faits au caractère et à la méthode de Sainte-Beuve.

Mais pour le fameux passage, il croit que le critique l'a copié tel quel sur un premier manuscrit de Chateaubriand, où il pense qu'il aura figuré.

Cette copie a dû être faite, d'après lui, dans le cabinet même du maître et sous yeux.

J'ai dit ailleurs pourquoi il me semble bien difficile d'adopter toute hypothèse semblable.

Je ne rappellerai ici qu'un point, un point oùje ne saurais trop insister et que le cahier manuscrit du critique, dont M. Troubat a publié une partie, rend certain, incontestable : c'est que Sainte-Beuve a connu les Mémoires tout entiers, en même temps^ de la même manière^ et, au moins, dans la même mesure, que le célèbre passage, objet de cette discussion.

Or il n'est pas admissible qu'il ait eu l'autorisation de consulter les vingt volumes du manuscrit, en les résumant, et en y copiant ce que bon lui semblait, à propos de quoi l'écrivain s'en serait rapporté à sa discrétion avec une aveugle confiance.

Rappelons aussi une observation qui s'applique même à une communication partielle du manuscrit original : il est impossible que Chateaubriand ait permis au jeune critique de s'approprier, pour la livrer au public — car il lui aurait été impossible d'ignorer le but — une page extrêmement secrète et dont les allusions transparentes devaient d'ailleurs compromettre un nom honoré, et blesser au cœur une famille, qui n'était déjà que trop malheureuse '.

Enfin si Sainte-Beuve avait été gratifié d'une si

1. M'" de Mouchy était devenue lolle et le passage, publié par Sainte-Beuve, faisait allusion à ce triste événement {La raison que je conserve, etc.).

singulière faveur, il n'est vraiment pas croyable qu'il se fût risqué, deux ans après, sous les yeux mêmes de Chateaubriand, à publier les graves aveux dont il lui aurait dû la confidence.

On comprend que la publication l'ait moins gêné, encore qu'elle fût indélicate, dès qu'il s'agissait d'une page reconstituée par lui, sous sa responsabilité, à la suite de lectures qui avaient été entendues par tout un auditoire de littérateurs.

Donc, tout en rendant justice à la discussion sérieuse et courtoise de M. Michaut, si différente de tant d'articles parus sur cette question, je trouve sa conclusion peu vraisemblable. Tant qu'on n'aura d'autre base où s'appuyer que les faits jusqu'ici connus, j'aime mieux croire, comme je l'ai dit, que Sainte-Beuve a analysé, chaque jour, de souvenir et peut-être à l'aide de notes prises en écoutant, les fameuses lectures des Mémoires, auxquelles il assista dans le salon de M'"® Récamier.

Là où le souvenir ne lui a pas rappelé les expressions mêmes, il y a suppléé, en se rapprochant le plus possible du style de l'auteur : selon les principes énoncés' ailleurs, il a « arrangé le texte à bonne fin », c'est-à-dire, comme nous l'avons déjà vu, pour lui faire exprimer des sentiments qu'il croyait sans doute réels, et peut-être encore pour rendre « plus complète et plus harmonieuse » , à ses yeux, cette « portion toute romanesque de la vie d'un grand homme ».

Plus tard, quand il s'est constitué l'accusatGur de Chateaubriand, il a abusé contre lui de ce texte, rédigé d'abord sans malveillance : peut-être ignora-

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t-il même alors en quoi son imagination avait suppléé à sa mémoire, quand il l'avait reproduit dans ses notes, quinze ans plus tôt, en 1834. C'est du moins ce que l'on peut croire, si l'on tient malgré tout à lui trouver des excuses.

Du reste, sans revenir sur la facilité avec laquelle il mettait son style au compte d'autrui, je désire rappeler, en finissant, que ce n'est pas la seule circonstance oîi il ait entrepris de reproduire de mémoire, et en le donnant pour textuel, un long passage de Chateaubriand.

On a vu plus haut qu'il a cité de cette manière une importante déclaration sur ses croyances, à laquelle l'auteur du Génie du Christianisme se serait abandonné devant lui, toujours dans le salon de M'"'' Récamier. Cette déclaration a été faite de vive voix, si elle a été faite : elle n'a jamais été écrite.

Sainte-Beuve a cependant la prétention de la citer mot pour mot , alors qu'il ne s'attendait pas à l'entendre, quand il l'a entendue, puisque c'est une occasion fortuite qui l'a fait naître.

Lors des lectures de 1834, au contraire il se tenait prêt à recueillir ce qui allait être lu en sa présence : son esprit était en éveil et sa mémoire; pour ainsi dire, sous les armes.

Or le passage sur le voyage à Jérusalem, qu'il transcrivit alors dans ses notes, a justement la longueur de celui qu'il a inséré depuis dans Chateaubriand et son groupe, touchant la déclaration de l'écrivain sur sa foi.

J'avais dit tout cela, mais je tenais à le redire;

car la question, discutée dans le présent débat, en reçoit une assez vive lumière.

C'est, du moins, mon sentiment et j'espère que ce sera aussi l'avis de beaucoup d'autres.

Quant à ceux des lecteurs qui, malgré les développements qui précèdent, demeureraient persuadés que Sainte-Beuve a cité exactement les Mémoires d'outre- tombe, peut-être voudront-ils bien reconnaître euxmémesque cette discussion n'aura pas été tout à fait inutile.

Car il restera toujours qu'elle a mis nettement en lumière plusieurs faits intéressants, qui valaient d'être signalés.

Le premier, c'est que l'ouvrage de Chateaubriand, tel qu'il a été publié, ne contient pas la page fameuse qu'on lui attribue depuis plus d'un demisiècle.

Le second, c'est l'existence, dans le manuscrit de Pilorge, d'une page authentique sur le même sujet, parmi beaucoup d'autres morceaux inédits; cette page a été publiée ici pour la première fois.

Le troisième, enfin, c'est que Sainte-Beuve ne fut pas doué de ces scrupules littéraires rigoureux, auxquels certains admirateurs voulurent nous faire croire trop longtemps.

Cette vertu sévère lui manqua... comme quelques autres.

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Si je ne me fais illusion, aucun esprit impartial n'en saurait douter.

C'est un point acquise

1. Parmi ceux qui ont soutenu, dans cette controverse, l'authenticité de la page qu'a citée Sainte-Beuve, plusieurs ont cependant été sévères pour le critique. Voici, en particulier, ce qu'on peut lire dans la brochure à laquelle je viens de répondre :

« Il y avait, dès 1831, une indiscrétion; c'est en 1836, par la publication de la page, que l'indiscrétion est devenue indélicatesse; c'est à Liège, par le parti qu'en a tiré le malveillant critique, que l'indélicatesse est devenue abus de confiance... Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'au nom de la « Critique », de la « Science », de la « Vérité », on peut s'affranchir sans scrupule des conAcntions de loyauté, ou formelles ou tacites, sans lesquelles les hommes ne sauraient vivre avec les hommes. »

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