tome II, page
On trouvera là un passage attribué à Chateaubriand, touchant ses croyances, et qui a exactement la longueur de celui que nous discutons.
Or Sainte-Beuve a-t-il copié cette déclaration sur
un texte?
Non, évidemment, puisqu'elle n'ajamais été écrite. Il l'a recueillie, dit-il, dans le salon de M""» Récamier, de la bouche même de l'écrivain, qui l'a faite en sa présence.
Cela lui a suffi pour qu'il se risquât à rapporter, de mémoire, non seulement l'idée mais les expressions. Car tout le morceau est placé entre guillemets, comme la page sur le voyage à Jérusalem.
Assurément, une citation, faite ainsi de souvenir, ne peut pas être absolument exacte et vraiment authentique.
Mais on voit que Sainte-Beuve s'en inquiète peu. Nous saisissons là sur le fait — un fait certain, indiscutable •— la manière dont il croyait pouvoir procéder dans ses citations, et les exigences restreintes qu'il y apportait.
Il se sera conduit pour la page contestée des Mé^ moires^ comme pour la confidence de Chateaubriand sur sa foi : il aura pensé pouvoir la reproduire au petit bonheur, s'il Ta seulement entendu lire.
Au reste, pourquoi tant raisonner pour établir un fait qu'il paraît avouer lui-même? Et l'aveu est assez explicite. On le trouve à cet endroit des Cri-'
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tiques et portraits y où Fauteur cite pour la première fois, — en 1836, — le morceau célèbre dont nous nous occupons.
U parle là des Mémoires^ et particulièrement des pages voluptueusement mélancoliques qu'on y rencontre, sans oublier celle qu'il va transcrire, comme le fait remarquer M. Troubat, et il ajoute :
« Quand j'entendais lire ces obscurs et murmurants passages, il me semblait sentir un parfum profond, comme d'un oranger voilé. »
Le mot est clair, catégorique, et peut-être décisif, si l'on considère qu'il concorde exactement avec les conclusions, auxquelles nous sommes arrivés par d'autres voies.
Je sais bien qu'au bas de la partie du manuscrit qu'elle place sous les yeux de ses lecteurs, la Rei^ue bleue imprime : « Fac-similé des pages 21 et 22 des notes prises par Sainte-Beuve sur le manuscrit des Mémoires d'outre-tombe, en 1834. » Mais c'est une distraction, dont il convient de n'être pas dupe. Sainte-Beuve n'a jamais dit ce que ses éditeurs voudraient lui faire dire. Il a écrit seulement, en tête de son cahier : Notes sur les Mémoires de Chateaubriand; ce qui est, à coup sûr, bien dififérent. Le rédacteur de la Re^ue bleue n'aura, sans doute, aucune peine à en convenir.
Cela n'empêche pas, d'ailleurs, que, dans les occasions où il s'adresse au public (le cahier de notes n'était que pour lui), lé" critique ne donne les passages, empruntés à son manuscrit, comme le texte même des Mémoires.
Mais c'est là justement qu'est le problème.
S'il est vrai, ainsi que nous croyons Tavoir montré et comme il paraît jusqu'ici incontestable, qu'il n'a pas pu avoir et qu'il n'a pas eu le manuscrit des Mémoires sous les yeux, on est bien obligé d'admettre que ses assertions ne sauraient être prises à la lettre : les citations qu'il fait ne peuvent être authentiques, sauf quand il s'agit de la première partie de l'ouvrage, déjà copiée par M"® Récamier en 1826, ou de morceaux très courts, ou enfin de quelques autres endroits rares, — si même il en est,
— que l'écrivain aurait voulu faire parvenir dès lors au public. Et le passage qui nous intéresse n'est assurément pas de ceux-là.
Il s'ensuit qu'on a le droit de conclure, jusqu'à ce qu'il ait été apporté des preuves nouvelles et solides contre cette conséquence logique, que ce passage n'a pu être reproduit avec fidélité ; que, dès lors, il n'est sûrement pas exact; ou qu'en d'autres termes,
— car c'est tout un, — il manque d'authenticité.
C'est une conclusion qui blesse quelques esprits et qui soulève, je le sais, un certain nombre d'objections.
Je n'ai pas l'intention de les dissimuler.
Ceci doit être une discussion loyale, d'autant plus qu'il en peut sortir des conséquences assez graves pour la réputation d'un critique éminent, dont la bonne foi et la vigilance étaient restées jusqu'ici au-dessus de tout soupçon.
11 est donc juste que, d'un côté comme de l'autre,
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on ne cache rien au lecteur. Le lecteur pourra ainsi se prononcer, sans surprise et à bon escient, sur les opinions qui lui sont présentées : il en verra la fausseté ou Texagération, si elles sont fausses ou exagérées.
Donc ceux qui croient à la parfaite loyauté littéraire de Sainte-Beuve et au soin qu'il aurait pris de citer toujours avec exactitude, opposent quelques difficultés à la thèse que nous venons d'établir.
Mais, — notons-le avant tout examen, — ils semblent oublier ce principe inattaquable, que des difficultés ne sauraient prévaloir contre des preuves : une fois démontré, un fait s'impose à l'adhésion de l'esprit, si embarrassante qu'en paraisse l'explication.
Entrons néanmoins dans le débat.
On peut d'abord trouver étrange que Sainte- Beuve ait publié le passage en question, s'il n'est pas exact, dès 1836, lorsque Chateaubriand pouvait le lire.
Mais l'étonnement s'atténue quand on songe que, fervent admirateur du grand écrivain, l'auteur de la citation n'avait alors certainement aucune pensée désobligeante ; ce n'est que plus tard qu'il a abusé de cette page contre Chateaubriand.
Ce qui serait bien plus difficile à comprendre, ce qui demeurerait même vraiment inexplicable, il faut le répéter, c'est que Chateaubriand lui eût communiqué son manuscrit, en lui permettant de
jeter dans la circulation les pages qui en restaient, à ses yeux, les plus secrètes, des récits intimes empruntés à ce voyage à Venise, qui « du fruit défendu, comme disait Nisard, était la partie la plus défendue ».
Qu'est-ce donc, si Ton admet une communication coupable, due à la trahison d'un secrétaire, qui se serait laissé corrompre? Dans ce cas, je l'ai dit, ce n'est plus de l'audace qu'il aurait fallu à Sainte- Beuve pour livrer alors la page au public, c'est du cynisme.
La difliculté existe donc dans toute hypothèse, quelle qu'elle soit, et elle est bien moindre dans celle que nous défendons que dans aucune autre.
On s'en rendra compte mieux encore si l'on veut bien réfléchir à ce que nous avons fait remarquer plus haut, en passant. C'est justement parce que les auditeurs de l'Abbaye-aux-Bois, citant de souvenir, n'étaient pas en état de citer d'une manière authentique, ni d'ailleurs avec abondance, que l'auteur des Mémoires pouvait leur donner la liberté d'en parler à leur aise, sans inconvénient pour le secret de son œuvre, tel qu'il l'entendait.
Ajoutons qu'il n'a jamais protesté publiquement
contre ce qu'on lui faisait dire, même quand il
pensait ne l'avoir pas dit. En 1846, calomnié dans
le Nationaly à propos d'un traité conclu à Vérone,
il ne voulut pas intervenir pour rétablir la vérité,
malgré les plus amicales instances de M. de Mar-
cellus.
Plusieurs années auparavant, dans un article sur
M"® de Rémusat, Sainte-Beuve lui-même avait
UN PROBLÈME d'hISTOIRE LITTERAIRE. 51
reproduit une page de lui, qui remontait, paraît-il, à 1813, et qu'il jugea apocryphe, persuadé qu'il ne l'avait jamais écrite.
Quoique cette publication lui fût très désagréable, — c'est l'éditeur même qui l'affirme, — il ne crut pas devoir protester, pas même auprès de celui-ci. 11 se contenta de se plaindre, dans l'intimité, à son amie de l'Abbaye-aux-Bois, que Sainte- Beuve lui attribuât un fragment qui ne sortait pas de sa plume. Ce que d'ailleurs nous n'aurions sans doute jamais su, si le malin critique, sûr de son fait, car il avait relevé la page et la signature sur l'album de M"® de Rémusat, ne s'était trouvé nullement gêné pour nous l'apprendre.
Comme donc il avait inséré, dans la Revue des Deux Mondes^ en 1834, le très long morceau sur V Avenir^ sans que l'auteur lui reprochât de lui avoir prêté son style, ainsi qu'il semble l'avoir fait, il publia deux ans plus tard, sans plus de façons de son côté ni de protestations publiques de l'autre, le paragraphe beaucoup plus court sur le voyage « au tombeau du Sauveur » ?
Et il ne l'aurait pas osé, redisons-le bien, s'il en avait dû la connaissance à une communication bienveillante, laquelle eût imposé nécessairement le secret sur la partie du livre qui « du fruit défendu était la plus défendue », car la publication aurait constitué un abus de confiance, et pris l'air d'une trahison.
« Mais le style? dit-on. Ne trahit-il pas avec évidence la main qui a écrit Atala et V Itinéraire? La plume de Sainte-Beuve n'eût pas été capable d'un tour si poétique et si mélodieux. »
Voilà ce dont il ne faudrait pas jurer, du moins si Ton voulait se conduire en sage !
Remarquez d'ailleurs la diversité des opinions! Tandis qu'un homme de goût, très cultivé et très pénétrant, est persuadé qu'une page si belle dépasse le talent de Sainte-Beuve, un autre nous affirme, et avec vigueur, que l'auteur de Volupté lui paraît apte à l'écrire.
Et il est bien vrai qu'une plume habile peut aller loin dans la ressemblance du pastiche, même, — que dis-je ? — surtout quand l'auteur imité a une manière, des habitudes et des expressions fortement caractéristiques.
Un académicien bien connu m'a raconté un jour qu'il fréquentait beaucoup Barbey d'Aurevilly, dans sa jeunesse, en compagnie d'un de ses amis, aujourd'hui hardi et vigoureux poète, quoiqu'il ne soit pas l'un des Quarante.
On sait peut-être que Barbey d'Aurevilly avait, si je puis dire, la spécialité de certaines anecdotes qui, pour le fond et la forme, lui étaient tout à fait particulières et portaient sa marque.
Piqués au jeu, il paraît que les deux jeunes gens se mirent à imiter le maître. Leurs petits récits coururent sous son nom, « et je crois bien, ajoutait le disciple devenu maître à son tour, et je crois bien
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que beaucoup s'y sont trompés avec assurance , y compris peut-être nous-mêmes, après quelque temps d'oubli ».
Ce qui a paru à bien des hommes cultivés le plus caractéristique de la manière de Barbey d'Aurevilly, qui sait si ce n'est pas précisément ce qui appartenait à ses spirituels imitateurs?
Est-ce que l'on connaît quelques poésies de l'antiquité qui révèlent mieux le genre et le tour d'Anacréon, que les Anacréontiques.,,^ qui ne sont pas d' Anacréon ?
Sans en dire autant d'un grand poète de notre siècle, on peut affirmer que certains imitateurs ont exprimé exactement les traits distinctifs du modèle. M. Jules Lemaître avoue s'y être mépris lui-même, à l'égard de M. Albert Sorel.
« M. Albert Sorel, dit-il, a fait des suites de vers considérables, qui pourraient, à la rigueur, être de Victor Hugo, et où, seule, quelque bizarrerie trop forte, ou mieux, quelque faiblesse de rime et quelque essoufflement laissent deviner le jeu sacrilège. Et, d'autre part, je me souviens d'avoir perdu des sommes en pariant, après un peu d'hésitation, que des vers de la Légende^ qu'on m'avait cités, étaient de M. Sorel... Et cela ne prouve pas précisément que les bons lettrés qui se livrent à ces exercices aient le génie de Victor Hugo. Il est même certain que ce qu'il peut y avoir de beauté dans leurs parodies (et il s'en trouve quelquefois) appartient de droit au grand poète parodié ^ . »
1. Les Contemporains, 4* série, Victor Hugo, 10* édition, p. 122-123.
Une telle méprise est remarquable de la part d'un esprit à la fois si expérimenté et si fin.
Mais voici qu'il l'est plus encore, sans doute.
Dans les dernières années de Victor Hugo, il parut, à son insu, en Belgique si je ne me trompe, un petit volume de vers inédits qui portaient sa signature. C'étaient des pièces lyriques ou élégiaques, auxquelles se trouvait mêlé un sonnet. Les amis du poète lui apportèrent l'ouvrage. Il le parcourut avec étonnement et n'eut aucune peine à s'y reconnaître. Mais où le malhonnête éditeur avait-il pu se procurer ces œuvres?
« Quant aux vers lyriques, dit-il, j'en ai tant fait dans ma vie, que je ne suis pas trop surpris qu'il s'en promène à travers le monde dont je ne me souviens pas d'être le père. Mais le sonnet! Comment a-t-on pu mettre la main sur le sonnet? Je n'ai fait qu'une pièce de ce genre dans ma vie, une pièce que j'ai adressée à une dame, et c'est justement celle-là! »
Or on sut, quelque temps après, que le sonnet et le reste provenaient de la fabrication de l'éditeur. C'étaient des pastiches, et Victor Hugo s'y était pris tout le premier! 11 avait cru retrouver son propre style dans le style d'autrui.
C'est qu'on est, en effet, bien excusable de s'y tromper, surtout quand l'imitateur, d'ailleurs homme de talent, connaît bien l'état d'esprit, le tour et les habitudes littéraires de l'écrivain original, à plus forte raison s'il peut lui emprunter quelques phrases ou des expressions significatives, au milieu desquelles les siennes se glissent discrètement et demeurent confondues.
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Rappelez-vous Tart des panoramas, devenu aujourd'hui si fort à la mode : ces pierres éparses, ces branches d'arbre jetées sur le sol devant vous, tous ces objets naturels, qui conduisent l'œil jusqu'à la toile, contribuent à donner à tout le tableau l'air même de la réalité.
Voilà sans doute les pastiches. les plus commodes et les plus sûrs !
Supposé — car ceci n'est qu'une hypothèse — que Sainte-Beuve eût voulu en tenter un de ce genre à regard de Chateaubriand, assurément il avait l'esprit assez souple et la plume assez habile pour y réussir.
Faudrait-il pour cela lui reconnaître le talent même de l'auteur des Mémoires? La réponse est dans la page de M. Jules Lemaitre, que nous citions il n'y a qu'un instant : « Cela ne prouve pas précisément que les bons lettrés qui se livrent à ces exercices aient le génie de » leur modèle. « Il est même certain que ce qu'il peut y avoir de beauté dans leurs » imitations « (et il s'en trouve quelquefois) appartient de droit » au grand écrivain qu'ils ont imité.
Mais ce jeu indiscret et perfide, — du moins quand on ne le donne pas comme un jeu, — n'est il pas opposé aux habitudes bien connues d'un critique supérieur, dont on ne saurait mettre en doute la scrupuleuse loyauté?
Voilà le mot le plus commun, le refrain le plus
chanté, celui que les défenseurs de Sainte-Beuve répètent en chœur, avec une religion indignée, et en repoussant la discussion comme une sorte de blasphème !
J'ignore si tous les dévots de ce nouveau culte croient à la perfection infinie de Dieu. Ce qu'il y a de certain^ c'est qu'ils croient fermement à celle de Sainte-Beuve, et de la foi la plus rare, parmi les hommes cultivés, celle qui ne consent pas même à réfuter les raisons des profanes, autrement qu'en s'affirmant elle-même, la foi la plus tranquille, la plus sereine, la plus simple, la plus candide, la plus ingénue, la plus naïve : la foi du charbonnier!
Vous admettez la probité littéraire d'un écrivain que vous aimez. C'est votre droit; mais c'est aussi celui des autres de signaler les faits qui y portent atteinte, s'il paraît y en avoir, et vous manquez aux règles les plus élémentaires de la critique, en combattant des preuves au nom d'un sentiment.
Est-il d'ailleurs tellement sûr que Sainte-Beuve n'ait jamais prêté son style à autrui, en oubliant d'en prévenir?
M. Charles Maurras — et c'est un ami, car il excuse — prétend au contraire qu'il était plutôt coutumier de cette sorte de « supercherie ».
C'est trop dire, du moins à ma connaissance. Mais il reste bien vrai que Sainte-Beuve n'a pas, à cet égard, de scrupules extrêmes. Assez souvent, par exemple, il donne pour la réflexion d'un écrivain, dont il s'abstient d'indiquer le nom, une pensée qui est évidemment la sienne, dans la forme comme dans le fond.
Ainsi, à propos de certains esprits modernes, qui restent fermés à Tintelligence de Tantiquité, il dira : « Un moraliste à la façon de NicoUe les a très bien définis en ces mots... » Suit la définition, qui est assez longue ^ .
Il ne craint pas même d'aller un peu plus loin.
En 1845, dans la Rei^ue des Deux Mondes du 15 mars, il écrivit un article sur Louise Labé, cette femme poète du seizième siècle, qui n'aima pas seulement les vers, si l'on en croit les méchancetés de la chronique. Elle avait épousé, on le sait, un riche marchand cordier. Sainte-Beuve disait donc :
« La Monnoye cite sur Louise Labé un petit distique et un quatrain, qu'on ne trouve point, dit-il, dans la guirlande de vers à sa louange ; je le crois bien, car ces petits vers salaces ont tout l'air d'être de la façon du malin commentateur lui-même. Nous pourrions faire comme lui et nous égayer sans peine aux dépens de la belle Louise. »
Mais en galant homme le critique renonce à user de son imagination et se contente de puiser dans sa mémoire :
1. Dans la brochure qu'il a publiée contre l'opinion défendue ici, M. Michaut convient de la justesse de cette observation. Il écrit ; « Cela est vrai ; et même « assez souvent >• me paraît trop faible ; il faudrait dire « très souvent » ; c'est un des procédés les plus caractéristiques de Sainte-Beuve. Il aime à mettre dans une bouche anonyme les réflexions trop hardies, les malices trop fortes, les insinuations trop délicates. * (Chateaubriand et Sainte-Beuve, Fribourg, 1900, p. 10).
« Nous croyons même savoir une petite épigramme qui ne se trouve pas non plus dans le recueil des vers imprimés en son honneur, et que la Monnoye, qui donnait dans Tinédit, a, je ne sais pourquoi, négligée, La voici. »
Vient alors un huitain de vers décasyllabiques, où il est raconté que l'Amour, ayant pénétré dans le magasin de « la belle Cordière »,
Choisit la corde et n'y mit que les traits.
Plus tard, en 1869, dans le tome V des Portraits contemporains, Sainte-Beuve ajouta cette note : « Depuis la publication de cet article, j'ai dû la petite communication suivante à Tobligeance de M. Péricaud :
« Il existe dans une bibliothèque peu connue un « exemplaire des vers de Louise Labé... On y cher- « cherait vainement le huitain cité par M. Sainte- « Beuve ; mais on y trouve, écrites sur le feuillet de « garde, les deux petites pièces que voici. »
Ce sont deux pièces de vers latins, dont celle qui se rapproche le plus du huitain précédent raconte que l'Amour, étant venu dans le magasin du cordier, mit le feu aux étoupes, et tout brûla, y compris le cœur de la dame.
Il est clair, n'est-ce pas, que toute cette petite histoire est arrangée à plaisir. Sainte-Beuve avait lu, dès 1845, et non pas seulement, comme il le dit, après « la publication » de son article, les vers latins qu'il a reproduits plus tard. L'une des épigrammes lui inspira l'idée de faire là sienne, qui
n'est pas du tout une traduction, qui est bien de lui, malgré le tour antique qu'il lui prête et l'air qu'il se donne de l'emprunter à une source, où La Monnoye oublia de puiser, il ne sait pourquoi.
Ne voyez-vous pas, dira-t-on, qu'il parle en souriant à demi?
En effet, il me semble voir et comprendre son demi-sourire, mais c'est grâce à la lumière qui vient de Ja note, ajoutée vingt-cinq ans plus tard. Supprimez cette note, faites mourir l'auteur un an plus tôt,
— car il est mort l'année même où la note a paru,
— et je croirai certainement que la citation est authentique, comme on a dû le croire pendant un quart dé siècle. Or en réalité elle n'est qu'un jeu, où s'est complu et exercé le malin esprit du critique.
Il y a d'ailleurs des exemples, que n'éclaire pas le moindre sourire, où le lecteur n'est mis en garde, ni peu ni prou, contre la feinte.
En 1836, le fils du critique anglais Hazlitt publia ses Restes littéraires, La même année, Sainte- Beuve faisait paraître le deuxième volume de ses Critiques et portraits, et l'on pouvait y lire (p. 370) :
SONNET d'HAZLITT
Oh ! ne me blâmez pas de ma critique active ! Tout lendemain d'article emporté vaillamment A pour moi son réveil matinal et charmant, Tant la pensée afflue et tant l'image arrive !
Au clairon de la veille, à ce premier qui-vive, Maint beau rêve lointain, et sans cela dormant, S'arme, accourt, mais trop tard, et voit l'endroit fumant. Et se met avec l'aube à chanter sur la rive.
Api'ès les lents écrits, après les longs combats,
A-t-on si fol essor, si joyeuses recrues.
Tant d'oiseaux babillards panachés en soldats?
Le steam-boat a passé ; les vagues accourues. Se dressant comme au bruit de flottes apparues, S'ébattent à grand aise et rêvent &' Armadas,
C'est donc ainsi que parlait le critique Hazlitt dans sa langue !
Tout lecteur aura cru, sans doute, avoir sous les yeux un des Restes littéraires , que la piété filiale venait d'exhumer. Le sonnet n'est, d'ailleurs, ni précédé ni suivi d'aucun commentaire, d'aucune réflexion, d'aucun mot.
Eh bien, que penseriez-vous si jamais Hazlitt n'avait écrit un vers de cette pièce, si elle était tout entière de Sainte-Beuve pour le fond comme pour la forme, si celui-ci, enfin, avait emprunté le nom de celui-là et mis au compte d'autrui ses pensées comme ses expressions?
Vous vous récriez, vous dites : « Cela n'est pas possible! »
Nous en reparlerons tout à l'heure. En attendant, voici, dans le même volume, et tout à côté des vers attribués à l'auteur anglais, une page de prose — sur la critique toujours :
« Moi, disait Diderot, mon métier est celui de critique, métier comme celui d'homme d'affaires, d'avoué, d'avocat consultant et plaidant, de méde-
cin. J'ai des clients dont je suis les affaires, les tableaux, les livres : il me vient plus d'affaires que je n'en puis plaider. Je fais mon métier avec conscience, avec goût même ; mais il y a des moments où les tracas de cette boutique me font regretter, comme le barreau à Cicéron, le loisir des Muses et les entretiens d'amis à Tusculum. Sedaine me disait hier : « Oui, mais votre métier, « vous le faites avec sensibilité ; vous y mêlez votre « âme. » Je ne nie pas que le métier ne gagne à cela, mais moi, j'y perds. Vous autres, poètes, vous employez votre sensibilité à faire l'amour, à créer des êtres. Moi, critique, qui la fourre dans mes jugements et sentences, je fais comme un pauvre chirurgien qui soigne ses malades, panse, saigne et tranche avec une sensibilité qui s'y dépense douloureusement. Je soigne les enfants des autres et je n'en fais pas. »
Voilà qui est formel, catégorique : vous venez de lire une page de Diderot; vous avez même retrouvé, sans doute, certaines expressions de l'écrivain; cette sensibilité, par exemple, qu'il « fourre » dans ses jugements, vous a peut-être rappelé un passage de ses Salons où il a écrit : « Ce peintre n'a que deux ou trois têtes qu'il roule dans la sienne et qu'il fourre partout. » L'affaire est donc hors de doute : vous avez devant vous un fragment de Diderot.
Eh bien, non, c'est un fragment de Sainte-Beuve, tout entier de sa pensée et de sa main, — comme le sonnet d'Hazlitt,
L'assertion est pour étonner, j'en conviens ; elle
a besoin d'être fortement appuyée. Voici donc ma preuve : je n'en ai qu'une, mais elle est de premier ordre; c'est l'aveu même de l'intéressé, oh! un aveu tardif, extrême, un aveu fait à la veille de la mort.
Lisez plutôt : c'est dans les Portraits contemporains, édition 1869-1871 (t. II, p. 515). L'auteur vient de reproduire le fameux passage : « Moi, disait Diderot, etc. » 11 écrit à la suite : Sonnet d'Hazlitt^ et renvoie alors à la note que voici :
« Je crois bien que ce sonnet, attribué à Hazlitt, comme le propos précédent de Diderot, n'a été pour moi qu'une manière indirecte d'exprimer, sous le couvert d'un nom autorisé, mes propres senti^ ments de critique. J'ai voulu surtout, dans le sonnet dit d'Hazlitt, rendre l'espèce d'entrain qui accompagne et suit ces fréquents articles improvisés de verve et lancés à toute vapeur, » etc.
Veut-on un autre exemple?
En 1855 parurent les Portraits contemporains. Or, dans le tome I (p. 345), au cours d'un article sur Alfred de Vigny, l'auteur écrivait :
« On peut dire encore de la manière et du ton du poète ce que Reynolds a écrit de certains peintres :
« J ai rencontré une fois N... depuis votre départ; « j'ai bien reconnu cette conversation que vous « m'indiquiez, toute fine et pointillée ; tout parle en « lui quand il vous décrit quelque objet : son geste, « son ongle élégant, sa paupière soyeuse qui se
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« plisse, sa lèvre discrète qui sourit en s'amincis- « sant. Chaque mot est un trait qui s'ajoute au « précédent, et cela ne cesse pas jusqu'à ce qu'il « ait fini. Ainsi de ses œuvres. Ce sont, vous le « dites bien, des miniatures, — des miniatures par « un grand peintre, et qui pourtant ne fera peut-être « jamais que des miniatures. D'où vient cela? « Comment ce qui en lui est orage et spectacle « grandiose, va-t-il ainsi s'adoucissant, s'estom- « pant, se glaçant à l'extérieur? Pourquoi l'éclair « môme a-t-il un vernis? »
Ainsi vous venez de lire, enfermée dans ces guillemets, une page du peintre anglais Reynolds?
Si vous le croyez sur la foi de celui qui prétend la transcrire, naïf lecteur, vous êtes dans une erreur profonde : vous avez lu tout simplement une page de Sainte-Beuve.
Quatorze ans, en effet, après que ces lignes eurent paru,. en les réimprimant dans l'édition des Portraits contemporains (1869, pages 77-78), l'écrivain les faisait suivre de cet aveu :
a Cette prétendue citation de Reynolds n'était qu'une manière d'insinuer mes critiques. »
Est-ce clair? L'hésitation est-elle possible ? Qui donc doutera? qui pourra douter? C'est l'auteur même qui reconnaît sa faute, mais non point comme une faute; observons-le bien, car c'est un point important. 11 lui semble n'avoir rien fait là que de régulier : il trouve son cas très naturel.
Qui sait si, de 1836 à 1869, — plusieurs des pages diverses qu'on vient de lire ont été rééditées sans note en 1841, — aucun écrivain ne s'est avisé de citer à son tour les prétendus fragments d'Hazlitt, de Diderot ou de Reynolds, sur la foi de Sainte- Beuve et en prenant le texte dans son livre? On les aurait reproduits sans aucun doute avec la même confiance et aussi souvent que la page des Mémoires d'outre-tombe, s'ils avaient présenté autant d'intérêt.
Supposez, comme on l'a dit plus haut, que l'illustre critique fût mort en 1868 au lieu de mourir en 1869, on continuerait à tenir ces morceaux pour authentiques, jusqu'au jour, peut-être lointain, où un hasard heureux éveillerait les soupçons et mettrait sur les traces de la « supercherie ».
Admettez, au contraire, qu'il ait vécu quelques années encore, qui dira s'il n'aurait pas fait pour le passage de Chateaubriand, dans une certaine mesure, ce qu'il a fait pour ceux des autres?
On ne peut nier du moins que ses habitudes ne permettent de poser la question.
Je me souviens d'avoir lu, dans divers journaux, une page mystique qu'ils citaient avec admiration et qu'ils empruntaient, disaient-ils, à Sainte-Beuve, lequel la donne, je ne sais où, comme une traduction d'un texte espagnol de sainte Thérèse. Elle débute ainsi :
« Est-ce que tu crois, toi éternellement vivant,
que je t'aime à cause des récompenses futures promises dans ton royaume, pour les palmes, les harpes, les merveilles, les délices espérées de ton ciel. »
Plus loin, la sainte parle de ses méditations de la nuit, où elle voit « le corps blanc » de Jésus se détachant sur '( l'obscurité sépulcrale » de sa cellule.
Bref, c'est une page éloquente, lyrique, d'un mysticisme ardent, exalté.
Mais elle n'est certainement pas de sainte Thérèse.
Sainte Thérèse a le ton plus simple, plus humble, beaucoup moins romantique, et c'est d'ailleurs en vain que j'ai cherché ces lignes enflammées dans son œuvre : elles n'y sont pas.
Sainte-Beuve, qui prétend les traduire, en réalité les invente. Il a*lu un sonnet, attribué — faussement d'ailleurs — à la célèbre caimélite; il en a pris l'idée générale, et à peu près le début; tout le reste est de lui seul.
Son imagination aime donc à travailler, en tout genre, sous le nom d'autrui ; volontiers il prête son style. Qu'il nomme ou qu'il ne nomme pas, qu'il cite un anonyme ou un écrivain connu, Diderot, Haziitt, Reynolds, sainte Thérèse, il convient d'être en garde ; pour être sûr de la citation, il faut l'avoir contrôlée.
Voilà quelques exemples recueillis hâtivement à travers ses ouvrages ! Il doit certes y en avoir beaucoup d'autres. D'ailleurs, le caractère d'aveux. si exempts de regrets," et où l'on ne voit trace d'aucun scrupule, est de nature à mettre endéfiance^
1. Dans la Gazette de France (6 mars 1500), M. Charles Maurras prend vivement à partie « les rustres » qui, indignés
Disons aussi que réminent critique a exposé, à l'occasion, des théories qui donnent un peu à réfléchir. Lisez, par exemple, dans son article sur les Mémoires de Mirabeau [Portraits contemporains, 1869, t. Il, p. 290-291), cette page intéressante, qui vous paraîtra peut-être en dire long; je la donne sans en rien omettre, pour ne pas courir le risque d'en augmenter ou d'en affaiblir la portée.
« M. Lucas Montigny se plaint amèrement de Manuel, l'ancien procureur de la Commune qui, en publiant le recueil des Lettres à Sophie, a négligé quelques suppressions faciles, quelques arrangements de convenance et de morale, qui auraient suffi pour rendre cette lecture irréprochable, ou du moins attrayante sans mélange. Nous sommes de son ans en cela y et il nous semble qu'en ce qui touche les portions toutes romanesques de la vie des grands hommes, s'il y a peu à faire pour les rendra plus complètes et plus harmonieuses^ il est permis de l'oser; mais un goût parfait doit présider à ces légères et chastes atteintes. En lisant les
qu'on osât douter de l'exactitude absolue de Sainte-Beuve dans ses citations, « se sont écriés qu'on le ravalait au degré des faussaires » et il ajoute: «ils montrent simplement qu'ils ne connaissent pas celui dont ils s'instituent les défenseurs ; M. l'abbé Bertrin n'a pas eu de peine à leur indiquer... quantité de petites supercheries commises par Sainte-Beuve, tardivement confessées et expliquées par lui. La dernière édition de ses Portraits contemporains, donnée l'année même de sa mort, fourmille de ces actes de reconnaissance, souscrits en faveur de ses nombreux bâtards littéraires ».
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admirables lettres de Diderot à sa Sophie (car c'était aussi le nom de M^'® Voland), j'ai regretté vers la fin d'y trouver les détails de ces indigestions fréquentes dont se plaint un estomac qui vieillit. Il y a dans les lettres de Mirabeau à Sophie des pages qui désenchantent bien plus encore. Je concevrais qu'un art délicat, sans le dire, eût altéré, omis et quelque peu arrangé cette fin des choses. »
Ces principes peuvent mener loin.
On ne doit en user sans doute qu'à bonne fin, comme il est dit ailleurs. Malheureusement chacun entend la bonne fin à sa manière: suivant ses idées, ses sentiments et quelquefois ses passions. C'est une faiblesse, qui n'est que trop humaine, et Sainte- Beuve n'y échappait certes pas plus qu'un autre.
Je suis particulièrement effrayé, pour l'auteur des Mémoires d' outre-tombe, de ce qui est avancé sur les portions romanesques de la vie des grands hommes. Que ne devra-t-il pas redouter et que faudra-t-il croire des citations de Sainte-Beuve sur l'histoire de ses affections, si, pour la rendre plus complète et plus harmonieuse à ses yeux, le critique se reconnaît le droit d^allérer les choses et de les arranger au gré de sa fantaisie — et sans le dire P
Donc, à ceux qui prouvent que Sainte-Beuve n'ayant pas eu à sa disposition le manuscrit de Chateaubriand, le fragment qu'il lui attribue sur le voyage à Jérusalem ne saurait passer pour authen-
tique, on a tort d'objecter ses principes et les habitudes de sa vie littéraire.
Je me permets de dire à ses fidèles qu'ici la foi du charbonnier est vraiment un peu déplacée.
On peut donc étudier les faits en toute indépendance, sans être gêné par le caractère de l'auteur. ' Et ce qu'il faut retenir des faits, en définitive le voici sans doute :
V Le passage contesté ne faisant pas partie des Mémoires d* outre-tombe^ ne peut être cité désormais comme s'il leur appartenait. L'auteur l'eût-il écrit d'abord, il lui aurait enlevé toute autorité en le retranchant de la copie destinée à la publication.
2^ Le texte de Sainte-Beuve ne peut pas être un texte exact ; car le critique n'a pas eu le moyen de le copier, et de fait il ne l'a pas copié, sur l'original, seule manière de le reproduire avec fidélité; et comme il est impossible de savoir, dans l'état actuel de la question, ce qui est de Chateaubriand dans ce passage, et ce qui est de Sainte-Beuve, pour cette raison encore il est sans autorité.
On ne saurait donc en faire usage.
Voilà les observations que je me proposais de soumettre aux lecteurs du Correspondant. Reprenant un mot que j'ai déjà dit ailleurs, j'allais répéter avec plus d'énergie que jamais que toutes les apparences étaient jusqu'ici contre l'authenticité du passage, cité complaisamment par Sainte-Beuve, quand « un
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fait nouveau », comme on dit au Palais, est venu apporter une lumière, pour moi décisive, et trancher définitivement la question.
M. E. Faguet écrivait l'autre jour :
« Qui trouvera la page introuvable?... Je donne la plus grande publicité à cette question pour que des centaines de curieux sachent que la question existe et ne cesse plus d'y songer. Peut-être demain, peut-être dans cent ans, la page introuvable sera la page retrouvée ; peut-être jamais. »
Eh bien, c'est fait; j'ai retrouvé la page. Mais... Il y a un mais^ et il est assez gros d'importance, comme on va le voir.
Pour plus de clarté, reprenons d'abord cette histoire d'un peu plus haut.
J'avais vainement cherché le célèbre passage attribué depuis cinquante ans aux Mémoires d'outretombe. J'avais vu qu'il ne figurait ni dans les éditions actuelles, ni dans la première édition, ni dans la Presse.
Il n'est pas non plus dans les feuillets isolés, dus à la main de Chateaubriand et plus souvent à celle d'un copiste, qui se trouvent, en certain nombre, à la Bibliothèque nationale.
Je venais d'achever d'écrire la discussion sur ce sujet que mon livre renferme, quand j'appris tout à coup l'existence d'une copie authentique des J/émoires.
J'eus d'abord une déception. L'éditeur qui en est propriétaire, M. H. Champion, refusait absolument de la communiquer à personne. Après bien des instances, et quand je lui eus expliqué que je ne désirais
y chercher qu'un point intéressant pour la mémoire de Sainte-Beuve, il m'autorisa à la parcourir rapidement sous les yeux d'un intelligent collaborateur, M. Pierre Champion, son fils.
Ce manuscrit, qui embrasse seulement la quatrième partie de l'ouvrage, forme, on Ta vu, six volume in-4® (y compris des copies et fragments). Il est de Pilorge, secrétaire de Chateaubriand; mais Chateaubriand lui-même l'a revu, corrigé et signé, au moins au commencement et à la fm de chaque volume. Remontant je ne sais à quelle date, il est resté jusqu'à la fin sous les yeux de l'auteur qui l'a signé encore dans les derniers mois de sa vie.
Ce qui prouve le prix qu'il y attachait, outre le soin qu'il a eu d'y multiplier sa signature, c'est qu'il y a introduit le propre manuscrit de Zanze, la tille du concierge de la prison dont a parlé Silvio Pellico et qui a protesté, on le sait, contre le récit du prisonnier auprès de Chateaubriand. Celui-ci a mis ce manuscrit parmi les feuillets de son texte, sous la même reliure, quoiqu'il y ait à côté, comme dans les éditions ordinaires, le texte italien et la traduction française.
Ce manuscrit des Mémoires était donc comme le manuscrit intime, le manuscrit personnel.
Et, de fait, il est passé, après la mort de l'écrivain, dans les mains vénérées et chéries de M™® Récamier et par M"® Récamier dans la famille Lenormant, à la succession de qui M. Champion l'a acheté.
Il n'est écrit que sur le recto des feuillets, mais le verso est lui-même numéroté soigneusement, avec indication chaque fois de la partie et du livre de
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l'ouvrage, car il est divisé en livres et en chapitres, contrairement aux éditions vulgaires et au texte de la Pres&Cy qui crut, sans doute, devoir supprimer ces divisions, moins intéressantes pour les lecteurs d'un journal.
Je pus donc feuilleter ces gros volumes pendant deux courtes heures. Nous suivions, pour nous retrouver, M. Pierre Champion sur le manuscrit, moi sur le texte de l'édition Garnier. Nous découvrîmes ainsi que toute une série de pages du voyage à Venise ne figurait pas dans les volumes publiés.
Quant au paragraphe cité par Sainte-Beuve, dans l'impossibilité absolue de tout lire par suite du temps restreint qui m'était accordé, nous en cherchions des yeux le début et la fin. Nos recherches furent vaines, et je mis alors dans mon ouvrage une note pour le dire.
Chateaubriand ne faisait-il donc aucune allusion, Jans ces pages, à son voyage de 1806 quand il quitta Venise pour Trieste et l'Orient? C'était ce souvenir, d'après Sainte-Beuve, qui lui avait inspiré l'aveu des véritables sentiments auxquels il avait alors obéi. Le manuscrit de Pilorge porte, en effet, ces mots dans un sommaire : « La première fois que je quittai Venise. »
Je crus tenir le passage. Mais, arrivé à l'endroit du texte, qu'annonçait la phrase du sommaire, c'est-à-dire à la page 3731, voici ce que je lus, et ce qui est d'ailleurs inédit comme tout ce chapitre :
« Tout change à tout moment et à toujours. Je tourne la tête en arrière et j'apperçois [sic] comme d'autres lagunes, ces lagunes que je traversai en
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1806, allant à Triesle. J'en emprunte la vue à 17//néraire :
« Je quittai Venise le 28 (juillet) et je m'embar- « quai à dix heures du soir, pour me rendre en « terre ferme. Le vent du sud-est soufflait assez « pour enfler la voile, pas assez pour troubler la « mer. A mesure que la barque s'éloignait, je voyais « s'enfoncer sous l'horizon les lumières de Venise, « et je distinguais, comme des taches sur les flots, « les différentes ombres des îles dont la plage est « semée. Ces îles, au lieu d'être couvertes de forts « et de bastions, sont occupées par des églises « et des monastères. Les cloches des hospices et « des lazarets se faisaient entendre et ne rappelaient « que des idées de calme et de secours au milieu « de l'empire des tempêtes et des dangers. Nous « nous approchâmes assez d'une de ces retraites « pour entrevoir des moines qui regardaient passer « notre gondole; ils avaient l'air de vieux nauto- « niers rentrés au port après de longues traverses : « peut-être bénissaient-ils le voyageur, car ils se « souvenaient d'avoir été comme lui étrangers dans « la terre d'Egypte : Fuis lis enim et i^os ad^enœ « in terra j^gypti, »
« Le voyageur est revenu : a-t-il été béni? Il a « repris ses courses; sans cesse errant, il ne fait « plus que repasser sur ses traces. Revoir ce qu'on « a vu, dit Marc-Aurèle, c'est recommencer à vi- « vre. » Moi je dis : C'est recommencer à mourir. » Après ce mélancolique regard en arrière. Chateaubriand reprend son récit; et voilà tout le souvenir du départ de Venise pour Jérusalem que le
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manuscrit de Pilorge offrit à ma curiosité de chercheur. Rien n'annonce, dans le sommaire, que le sujet doive être repris.
Pourtant les deux pages du cahier de Sainte- Beuve, dès qu'elles furent publiées, éveillèrent mes scrupules.
J'allai voir M. Pierre Champion ; je lui demandai s'il était bien sûr, comme moi, que le paragraphe contesté n'eût pas échappé à ses regards et aux miens, et malgré les assurances réitérées qu'il me donna pour calmer mes appréhensions, encore que je me sentisse indiscret et tout à fait importun, je priai en grâce qu'on me laissât feuilleter de nouveau le précieux manuscrit.
Cette fois je suivis sur l'analyse même que donnent les notes de Sainte-Beuve... et je trouvai enfin le paragraphe mystérieux, que j'avais inutilement cherché.
Mais ce que je supposais devenait pour moi évident : Sainte-Beuve avait cité de mémoire et inexactement.
Tout en offrant de nombreuses ressemblances, les deux textes ne concordent pas ; ils diffèrent même sur des points importants. Que le lecteur en juge : les voici tous les deux ; je souligne les passages où ils s'écartent l'un de l'autre.