‹ Sainte-Beuve et Chateaubriand: problèmes et polémiquesChapitre 9 sur 26 · Portraits de femmes, article sur M"^" de Rémusaty p · texte numérisé non relu

Portraits de femmes, article sur M"^" de Rémusaty p

échangée entre l'auteur du Génie du Christianisme et son héros.

M"° Christine de Fontanes, qui habitait Genève, résista d'abord avec énergie.

Mais enfin elle se laissa persuader par Chateaubriand, que le fin critique avait mis dans ses intérêts et prié d'intervenir : elle envoya les papiers de son père, mais sous la double condition, expressément imposée et formellement acceptée, que dans sa notice Sainte-Beuve ne citerait que de très courts extraits de ces lettres, et qu'il ne prendrait copie d'aucune.

Une fois en possession des manuscrits, Sainte- Beuve se moqua du contrat et de sa parole : il fit sa moisson dans ces richesses : il copia, pour le publier plus tard et à son heure, ce qui lui parut intéressant, et, ayant exprimé ainsi tout le suc de T orange, il renvoya le reste fidèlement à la propriétaire confiante, qui continua à garder précieusement, les croyant toujours intacts, des documents déflorés et dorénavant sans beaucoup d'intérêt.

Je raconte; je ne juge pas.

On peut donc, si l'on y tient pour sauver sa bonne foi, croire l'auteur des Lundis capable d'avoir volé un manuscrit, soit de sa main, soit par la main d'un familier de l'auteur, dont il aurait fait son complice. L'accusation paraît cependant bien grave et je prie ceux qui me reprochent de manquer de res-

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pect à la mémoire de Sainte-Beuve, de vouloir bien remarquer que ce n'est pas moi qui l'ai portée; j'ajoute même qu'elle me paraît n'avoir aucune vraisemblance; car elle ne résiste pas, il me semble, aux observations que voici.

D'abord, Sainte-Beuve n'aurait jamais eu l'audace de publier en 1836, sous les yeux mêmes de l'auteur, un morceau pris frauduleusement dans ses papiers quelques mois auparavant. Sans aucun doute, il en aurait remis la publication à plus tard; on ne va pas ainsi, de gaieté de cœur, se faire prendre en flagrant délit de vol.

De plus, — et ceci est décisif, — le cahier manuscrit de Sainte-Beuve, reproduit par la Reçue bleuCy montre avec évidence que la connaissance qu'il a eue des Mémoires ne se borne pas à une page isolée; elle s'étend à tout l'ensemble. C'est justement au cours de l'analyse de l'ensemble, on l'a vu, qu'est cité le fragment dont nous nous occupons. Et il n'est pas le seul.

Pour ne parler que des pages 21 et 22 dont on nous donne le fac-similé, il s'y trouve plusieurs phrases ou expressions et tout un petit paragraphe, empruntés aux parties diverses de l'œuvre que le résumé rappelle; ils sont placés aussi entre guillemets.

C'est une preuve que le critique les a connus et qu'il a connu tout l'ouvrage, en même temps, de la même manière, et, au moins, dans la même mesure que le célèbre passage, objet de cette discussion.

Or personne ne voudra soutenir sans doute que Sainte-Beuve ait pu dérober le manuscrit tout

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entier, soit lui-même, soit par un complice, sans éveiller l'attention de l'auteur, ni, le coup fait, ses protestations, et en le bravant presque aussitôt par une publication effrontée, dont rien n'expliquerait le cynisme. Où ne peut pas vraiment se réfugier dans Tabsurde * .

La conjecture qui paraît la plus sérieuse, celle qui tente, d'ailleurs, le plus grand nombre des défenseurs de Sainte-Beuve, c'est que Chateaubriand aura obligeamment communiqué ses Mémoires au jeune critique, alors son enthousiaste admirateur.

Le fait est-il vraisemblable ; l'hypothèse qui s'y fonde mérite-t-elle d'être acceptée ?

Ce qu'on sait jusqu'ici ne nous semble pas de nature à le faire croire.

Cette assertion étonnera peut-être bien des lecteurs et en scandalisera quelques-uns. Que les uns et Igs autres veuillent bien examiner les raisons qui l'inspirent!

Ils restent naturellement tout à fait libres d'y contredire.

1. La quatrième partie des Mémoires d'outre-tombe, dont \\ Champion possède le manuscrit, — nous parlerons de ce manuscrit tout à l'heure, — forme à elle seule, avec des appendices et des fragments, six volumes in-quarto; il est aisé de se rendre compte, en consultant les éditions, que cette partie ne présente pas le quart de l'ouvrage. Donc l'ouvrage entier devait constituer un manuscrit de vingt à vingt-cinq volumes. 11 eût été difficile, on en conviendra, de le mettre en passant dans sa poche, et sans que le propriétaire s'aperçût du larcin.

Ce n'est pas un dogme ni une vérité mathématique qu'on entend défendre ici, c'est une simple opinion qu'on expose ; et elle vaut ce que valent les arguments dont elle s'autorise.

Je dis donc que lorsqu'on étudie l'hypothèse d'une bienveillante communication du manuscrit, faite par l'auteur, plusieurs considérations se présentent qui y rendent l'esprit peu favorable.

On est gêné" tout d'abord par l'importance même de l'ouvrage. Car ce que nous avons dit de l'obstacle insurmontable qu'elle offrait à un larcin, s'applique, dans une certaine mesure, à un emprunt. N'oublions pas que le manuscrit de Sainte-Beuve suit pas à pas celui de Chateaubriand et en résume l'ensemble, autant du moins que vingt-quatre pages peuvent en résumer trois mille. C'est donc son manuscrit tout entier que l'auteur aurait dû prêter au critique.

11 n'avait, d'ailleurs, aucune raison d'honorer celui-ci d'une si extraordinaire faveur, plutôt que ceux des autres auditeurs des lectures de l'Abbayeaux-Bois, qui devaient en parler aussi au public, et surtout que certains privilégiés, traités habituellement par lui avec une particulière bienveillance.

Sainte-Beuve avait trente ans en 1834. Dans cette sorte de cour, qui s'était formée autour de Chateaubriand, il ne comptait point parmi les favoris, même en écartant ceux à qui leur âge et des relations plus anciennes donnaient des droits spéciaux à la confiance du maître.

Celui-ci ayant besoin d'une voix jeune pour faire la lecture des Mémoires dans le salon de M"* Réca- -mier, ce n'est pas lui qu'il choisissait et à qui il

confiait son œuvre; c'était Ampère ou Lenormant.

Il est donc certain que s'il avait accordé à Sainte- Beuve la communication de son ouvrage, il ne l'aurait pas refusée aux autres.

Or voit-on d'ici ce manuscrit immense, ces nombreux et gros volumes, se promenant par la ville, du cabinet de l'auteur à celui de Sainte-Beuve, de celui de Sainte-Beuve à celui de Quinet, de celui de Quinet à celui de Lenormant, de Ballanche, d'Ampère, de Léonce de Lavergne, de Jules Janin, de D. Nisard, et je ne nomme pas tous ceux qui, les ayant entendu lire, en rendirent compte dans les journaux, les livres et les revues.

En vérité, est-il un seul des admirateurs de Chateaubriand, comme Sainte-Beuve, est-il même un seul de ses amis, je dis parmi les plus intimes, qui eût osé lui demander un si extraordinaire, un si invraisemblable sacrifice, et croit-on que, si quelqu un s'en était senti l'audace, Chateaubriand se fût prêté à un jeu indiscret et ridicule, qui l'eût privé, pendant de longs mois, d'un manuscrit très précieux et très secret, qu'il ne voulait être connu du public qu'après sa mort?

Et pourquoi? Pour que de divers côtés, tout à loisir et suivant la fantaisie de chacun, on pût en prendre d'abondantes copies, destinées à être répandues à travers le monde !

En 1826, il avait autorisé M™® Récamier à copier ainsi la partie de l'ouvrage qui regarde sa jeunesse. Il avait voulu donner, et on avait vu, dans cette faveur où il entrait tant de confiance, une preuve éclatante des sentiments qui l'animaient en-

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vers une femme distinguée, qui fut la plus grande affection de sa vie, comme la plus noble.

Et nous devrions admettre que, huit ans après, ayant accru son œuvre de parties nombreuses, quelques-unes plus confidentielles, à ses yeux, que toutes les précédentes, il Tait dispersée aux quatre vents et jetée, en quelque sorte, à toutes les mains qui se tendaient pour la recevoir! Soyons de bonne foi : cela ne paraît pas possible.

L'année même qui précéda les lectures de TAbbaye-aux-Bois, il écrivait dans ce qu'il appelait alors sa Préface testamentaire : « Plusieurs de mes amis m'ont pressé de publier à présent une partie de mon histoire, je n'ai pu me rendre à leur vœu. » Revenant sur ce sujet, treize ans après, en 1846, il disait dans son Avant-Propos :

« On m'a pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de ces Mémoires; je préfère parler du fond de mon cercueil. »

C'était donc chez lui une idée bien arrêtée; il ne voulait pas que des fragments notables de son œuvre vissent le jour avant sa mort.

Mais s'il l'avait livrée tout entière, comme on le prétend, à la discrétion — et l'indiscrétion — des critiques, en les autorisant à y prendre tout ce qu'il leur plairait, et sans même leur défendre de le publier, — car on voit bien qu'ils ont eu le droit de publier ce qu'ils connaissaient puisqu'ils en ont usé, et dès 1834 et 1836, — s'il avait commis cette risible imprudence, il aurait pu considérer la publication comme désormais faite et par les mains d'autrui, en même temps que dans les

SS SAiNTE-BEUVË ET GHATEAtJBRIANi).

pires conditions pour Thonneur de Fouvrage.

Que les auditeurs de l'Abbaye-aux-Bois en donnassent une rapide analyse, qu'ils reproduisissent même quelques fragments retenus de mémoire, le plaisir d'occuper Topinion, auquel il n'était pas insensible, ne devait pas entraîner, à ses yeux, l'inconvénient de voir son œuvre éditée par lambeaux. Il savait bien que les morceaux qu'on rapporterait de souvenir ne seraient pas nombreux ni étendus, et que, du reste, ils manqueraient toujours d'autorité.

Mais comme tout changeait, s'il avait abandonné son manuscrit même, son manuscrit tout entier, aux convoitises d'un certain nombre de critiques, sollicités par l'attrait de pages inédites dues à une plume célèbre, et piqués de plus par le secret d'une œuvre qui prétendait au mystère !

On a peine à croire que l'auteur des Mémoires se soit rendu coupable de cette naïveté enfantine : elle ferait vraiment peu d^honneur à son bon sens et à la connaissance qu'il avait des hommes.

Il convient de bien remarquer, en outre, que la fameuse page appartenait, d'après Sainte-Beuve, au récit du voyage à Venise et à Prague. Or Chateaubriand entourait ce récit d'un mystère tout particulier. Le critique l'avoue lui-même.

D'autre part, M. D. Nisard raconte que, n'ayant pu assister aux lectures, il fut reçu par l'écrivain dans son cabinet de travail.

« Il eut la bonté, dit-il, de me lire les sommaires des chapitres. » On arrive ainsi au chapitre sur le fameux voyage où il était parlé de la duchesse de

Berry et de la visite au roi Charles X. Aussitôt, continue M. Nisard, « une grosse et sotte interjection me trahit ; du fruit défendu^ c'était la partie la plus défendue; je demandai donc le voyage à Prague. M. de Chateaubriand sourit et me tendant le manuscrit : « On ne montre cela qu'aux hommes comme vous », me dit-il, m'imposant ainsi la discrétion sans me la demander. »

Nisard feuilleta alors ces pages, là même, devant l'auteur, et ce fut tout.

Comment supposer que Sainte-Beuve ait été plus heureux et qu'il soit le seul à qui on ait tout livré?

M. E. Faguet nous donne raison à cet égard; il écrit :

« Il semble démontré que de la partie des manuscrits où cette page pouvait se trouver (voyage à Venise), Sainte-Beuve n'a jamais eu communication. Cette partie était gardée par Chateaubriand très secrètement, avec un soin jaloux ; il ne la communiquait à personne, absolument à personne.

Comment Sainte-Beuve a-t-il pu la copier du temps qu'il existait? Comment? C'est précisément l'impossible, »

Voilà, croyons-nous, la conclusion à laquelle arrivera tout critique, ami de la vérité, qui ne partant pas de ce point, pour lui arrêté d'avance, que Sainte-Beuve est impeccable, étudiera la question à la lumière des circonstances et d'un cœur désintéressé, sans complaisance comme sans colère, ainsi que disait Tacite, sine ira et studio. Et c'est la méthode qu'exige toute recherche, c'est la seule qui mène au vrai.

Ajoutons que s'il parait certain que Sainte-Beuve n'a pas pu prendre des copies du manuscrit, plusieurs /àzYs confirment ces données du raisonnement et prouvent qu'il n'en a pas pris : il a analysé et cité d'après les souvenirs des lectures qu'il entendait, peut-être aussi à l'aide de notes furtives crayonnées en même temps. Rien de plus, et cela ne suffit pas naturellement pour assurer l'authenticité des passages rapportés ainsi de mémoire.

Un aveu qui surprendra peut-être un peu ses défenseurs, c'est que cette impression a été confirmée, dans notre esprit, par l'étude même du manuscrit intime dont ils publient le fac-similé.

A lire de près ces deux pages, une fois qu'on les a déchiffrées, on reconnaît un auditeur intelligent qui résume ce qu'on a lu devant lui, qui reproduit, pour les conserver, les phrases ou les expressions qui l'ont particulièrement frappé et qu'il a sans doute notées au passage. On n'y voit pas un lecteur, qui a sous les yeux l'ouvrage dont il fait l'analyse et dont il prend des extraits.

Ainsi, parlant du lieu où se trouvait la cour de Charles X, à ce moment du récit dans les Mémoires, Sainte-Beuve écrit Buzchtirhad, Or ce n'est pas l'orthographe de Chateaubriand. S'il avait lu ce mot dans le manuscrit, le critique aurait écrit naturellement, comme le manuscrit même : Butschirad.

Mais il y a d'autres observations intéressantes

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qui s'imposent. On lit, par exemple, dans les notes manuscrites de Sainte-Beuve :

« Il (Chateaubriand) écrit un nom sur le sable, ce n'est qu'au seizième déroulement qu'elles l'ont emporté lentement et lettre à lettre, je sentis qu'elles eiïaçaient ma vie. »

Le texte des éditions ne donne pas ce morceau, supprimé comme tout le chapitre intitulé « Rêverie », auquel il appartient. Mais il est dans le manuscrit que nous avons pu consulter ; le voici :

« J'ai écrit un nom, tout près du réseau d'écume où la dernière onde vient mourir; les lames successives ont attaqué lentement le nom consolateur. Ce n'est qu'au seizième déroulement qu'elles l'ont emporté lettre à lettre et comme à regret : je sentais qu'elles effaçaient ma vie. »

Il serait bien étonnant que le critique n'eût pas simplement reproduit ce court passage, s'il l'avait eu sous les yeux, au lieu d'en donner une informe analyse, qui est d'ailleurs presque aussi longue.

De plus, ce pronom « elles » qui ne rappelle aucun substantif dans le résumé, ce mot « lentement » transporté d'une phrase à l'autre, ce changement léger dans le temps du verbe « sentir », tout dévoile l'homme qui consigne des souvenirs ou transcrit des notes prises en écoutant.

Remarquez aussi ces lignes caractéristiques, relevées encore dans les deux pages qu'on nous présente :

« Phrase quelque part, en parlant de René :

« Quand je peignis René, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de son ennui. »

— Quoi! VOUS dites quelque part? Mais si vous preniez le mot cité dans le texte même de rouvrage auquel il appartient, en le copiant vous verriez nécessairement et du même regard l'endroit précis où il se trouve. La mémoire peut hésiter, Tœil n'hésite pas.

Vous reproduisez un peu plus haut ce petit paragraphe, maintenant bien connu : « Quand les semences de la religion germèrent la première fois dans mon âme, je m'épanouissais comme une terre vierge, etc. », et vous le faites précéder de ces deux lignes d'introduction : « Jour de Saint- François en voyage ; époque annuelle d'examen de conscience. »

Je remarque d'abord, — sans y insister, — que le début de votre citation n'est pas conforme à la phrase publiée; je sais bien que Chateaubriand a pu se corriger depuis, mais enfin rien ne le prouve. Toujours est-il que le passage commence ainsi dans l'ouvrage : « Quand les premières semences de la religion germèrent dans mon âme, etc. »

Mais une observation beaucoup plus significative, c'est que, d'après vous. Chateaubriand a tracé cette brève esquisse de son âme le jour de la Saint-François, qui était le jour de sa fête. Or, il est absolument sûr que le morceau a été écrit le 2 juin 1833 ; le chapitre auquel il appartient est exactement daté, comme ceux qui le précèdent et comme ceux qui le suivent; car il fait partie d'un journal de voyage que le voyageur tient avec régularité. D'autre part, la fête de Saint-François est le 4 octobre. L'erreur est donc certaine, formelle, évidente.

Ce qui la fait mieux ressortir encore, c'est que

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Chateaubriand a écrit, en effet, le 4 octobre 1833, que la Saint-François était pour lui, tous les ans, un jour d'examen de conscience. Mais ce retour sur rhistoire religieuse de sa vie vient bien plus tôt, on Ta vu. Les deux pages ^sont même séparées, dans les Mémoires, par de très nombreux feuillets.

Il saute aux yeux que les deux souvenirs se sont mêlés et confondus dans Tesprit de Sainte-Beuve.

Or si la confusion paraît naturelle chez un homme qui, durant une longue lecture, préoccupé sans doute de noter les phrases mêmes, aura négligé de marquer en même temps le jour où elles furent écrites, de la part d'un critique qui aurait eu le manuscrit sous les yeux, elle est inexplicable, invraisemblable, disons le mot, absolument impossible.

On pourrait faire des remarques analogues, à propos du long passage sur VAi^enîr du monde que Sainte-Beuve publia à la suite de son article du 15 avril 1834 dans la Revue des Deux Mondes.

Je sais bien que les raisons, qui défendent d'admettre une communication du morceau confidentiel sur le voyage à Jérusalem, ne valent pas pour celuici : de celui-ci on peut dire et croire qu'il n'y aurait eu rien d'impossible à ce que l'écrivain en fît faire une copie pour les critiques... et le public. Mais pourtant, lorsque l'on compare ces six pages avec les pages nombreuses qui servent de conclusion aux Mémoires d' outre-tombe, on a le sentiment que le jeune critique écrit de souvenir. Les idées sont les

mêmes, mais combien plus développées dans l'ouvrage de Chateaubriand et avec quelle autre forme!

Nous avons relevé une à une toutes les expressions identiques que les deux textes présentent. Il y en a un très petit nombre. Et le plus souvent Fauteur est bien loin de gagner au style qu'on lui prête. Il écrit par exemple : « Les courtes et petites exceptions des républiques grecque, carthaginoise, romaine, avec des esclaves, n'empêchaient pas, dans l'antiquité, l'état monarchique d'être l'état normal sur le çlobe. »

Écoutez maintenant ce que Sainte-Beuve lui fait dire : « Les courtes et petites exceptions des républiques grecque, carthaginoise, romaine, n'altèrent pas le fait politique général de Vantiquitéy à savoir Vétat monarchique normal de la société sur le globe. »

Ceux qui ont pratiqué Chateaubriand conviendront aisément sans doute qu'il n'a jamais parlé un tel charabia. Sainte-Beuve ne s'est pas mis en frais pour suppléer aux lacunes de sa mémoire.

Rapprochez encore ces deux phrases :

« Un état politique, dit Chateaubriand, où des individus ont des millions de revenus, tandis que d'autres individus meurent de faim, peut-il subsister quand la religion n'est plus là, avec ses espérances hors de ce monde, pour en expliquer le sacrifice ? »

Voici, d'autre part, le texte de Sainte-Beuve :

« Une société où des individus ont deux millions de revenus, tandis que d'autres sont réduits à remplir leurs bouges de monceaux de pourriture, pour y

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ramasser des vers, vers qui, vendus aux pêcheurs, sont le seul moyen d'existence de ces familles, ellesmêmes autochtones du fumier, une telle société peut-elle demeurer stationnaire sur de tels fondements au milieu des progrès des idées? »

N'oublions pas une observation qui a son importance : au moment où Chateaubriand compose les pages sur l'avenir et où Sainte-Beuve s'en fait l'éditeur responsable, le premier a toute la délicatesse de son goût, qui subira bientôt des atteintes au lieu de lui permettre de se corriger en devenant meilleur ; le second n'a pas encore purifié le sien. Si l'on s'explique chez celui-ci la phrase qu'il rapporte, on ne se l'expliquerait pas du tout chez celui-là.

Notons encore que lorsque Chateaubriand parle de ceux qui ont des millions de revenus, Sainte- Beuve lui fait dire deux millions. Cette méprise nous paraît caractéristique : comraîe elle provient d'une certaine similitude des sons, elle ne peut être attribuée qu'à l'oreille; les yeux ne l'auraient pas commise. Sainte-Beuve a mal entendu, voilà tout! Son cahier est donc l'œuvre d'un auditeur; encore une fois ce n'est pas l'œuvre d'un copiste.

Veut-on d'ailleurs une preuve décisive qu'il ne reculait pas devant la tâche périlleuse d'essayer de reproduire, et dans les termes mêmes, des morceaux étendus, qu'il n'avait fait qu'entendre?

Qu'on ouvre Chateaubriand et son groupe^ au

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