PROFESSEUR A L'INSTITUT CATHOLIQUE DE PARIS
ET
PARIS LIBRAIBIE VICTOR LEOOFFRE
RUE BONAPAKTE, 90
Sans un peu de polémique, la critique ne vit pas.
Dans une thèse de doctorat y soutenue des^anl la Faculté des Lettres de Paris il y a quelquesannées à peinCy je me suis efforcé d'établir la since rite de Chateaubriand en religion * .
Un des maîtres éminents appelés à Juger le candidat {foulut bien dire y à cette occasion y qu'en reprenant lui-mémCy après un assez long inters^alle, l'étude du Génie du Christianisme pour les besoins de son cours, il aidait eu l'impression que l'auteur était sincère et que Sainte-Beus^e l'as^ait calomnié.
On pensait alors que Vécris^ain des Lundis aidait fait planer sur celui des Mémoires d'Oulre-Tombe des soupçons assez grâces, dont l'ombre ne s'était pas dissipée.
Pourquoi le nierais-je? Si j'ai conçu l'idée de
défendre l'honneur de l'illustre apologiste, c'est que
j'aidais subi moi-même un moment l'influence de
ces attaques: com^aincu, après des études person-
1. Cette thèse a paru depuis sous ce titre : La SincéHlé religieuse de Chateaubriand (Paris, Lccoffre, in-12).
nelleSf qu'elles étaient injustes autant que séduisantes et insidieuses^ je crus faire une bonne action en essayant d'en montrer la fausseté et d'en démasquer la perfidie.
Depuisy chose étrange! j'ai pu as^oir parfois V illusion que fas^ais trop bien gagné ma cause.
Presque personne n'a çoulu as^oir cédé aux insinuations de Sainte-'Beuife; lui-même d'ailleurs, s'il fallait admettre ce qu'on a dit, n'aurait jamais eu l'intention de faire croire que, depuis sa consfersiony Chateaubriand ne fut qu'un « grand acteur », un grand comédieny — quoiquHl l'ait écrit d'ailleurs expressément * .
Des critiques sérieux et ordinairement mieux informés ont même laissé entendre que je m'étais donné beaucoup de peine pour démontrer l'é{>idencc et persuader à tout le monde ce que tout le monde croyait a^ant moi.
Oserai-je dire que ce dernier point est tout à fait inexact?
M, G. Michaut connaît bien Sainte-BeuvCy à qui il a consacré un gros {folume, et il a publié une brochure contre quelques-unes des idées qui sont défendues plus loin. Il n'en écrit pas moins, dès les premières lignes :
« M. Bertrin s'est efforcé de démontrer — à mon avis il a démontré — • que Chateaubriand n'a point
1. Chateaubriand et son groupe littéraire (Calman-Lévy, 1889, t. I, p. 12 1, en note).
joué la comédie de la cons^ersion et de la foi,,. Sur sa route, et en trai^ers de sa route, il a rencontré Sainte-Beuçe qui, dans ses deux volumes Chateaubriand et son groupe littéraire sous TEmpire, aidait soutenu ou du moins insinué l'opinion toute contraire \ »
Là est la vérité, il n'y a aucun doute.
Et puisque Sainte-Beuve a combattu Chateaubriand dans la loyauté de ses croyances, et, ce qui aggrave tout, d'une manière détournée et captieuse, de même qu'on frappe un ennemi à la dérobée et par derrière, il doit être permis, pour le réfuter, de l'attaquer au besoin lui-même, non en se gardant d'en avoir l'air, selon sa méthode, mais franchement et comme de face.
Parmi les motifs divers qui ont pu le pousser à cette guerre opiniâtre, j'ai cru devoir signaler particulièrement sa haine du christianisme, qui devint chez lui une maladie aiguë dans la dernière partie de sa carrière.
Le jour de la soutenance, un des juges voulut bien approuver Vidée; il en trouva même la confirma-
1. Insinué dans le texte rédigé en 1849, soutenu plus ouvertement dans les notes que Sainte-Beuve y ajouta, lorsqu'il publia l'ouvrage en 1860 (Note de M. Michaut). — La brochure de M. Michaut est intitulée Chateaubriand et Sainte- Beuve (Fribourg, 1900).
lion dans une parole significatine^ <i.àmoirapportéey dit-il, par un académicien qui {tenait de la recueillir toute chaude de la bouche même de Vauteur^ en plein Instituty et qui en était indigné : « Dieu, açait « dit sérieusement Sainte-Beuçe, c'est mon ennemi « personnel ».
Je n'ignore point, du reste, qu'on ne s'attaque pas sans péril à un écrivain de légitime renommée et dont le prestige peut servir les opinions d'un parti tout'puissant.
Après avoir lu l'ouvrage qu'il devait juger, un des maîtres les plus vénérés de la Sorbonne, M. Crousléy daigna dire à l'auteur :
« Sur la sincérité de Chateaubriand en r^eligion la thèse est irréfutable, Je la Juge définitive. Quant à Sainte-Beuve, il est pris à partie avec une logique vigoureuse, qui s'impose à l'esprit. Mais il a fallu du courage. Plus vous avez raison et plus on vous en voudra. Vous osez toucher à l'idole; ses adorateurs — car il y en a — vous le feront payer cher, »
La prédiction s'est réalisée.
Peu de thèses ont soulevé plus de colères aveugles ou d'orgueilleux dédains. Peut-être l'auteur auraitil été traité un peu moins durement, s'il s'était contenté d'écrire que la basilique de Notre-Dame doit passer pour un monument de laideur ou que le
musée du Louçre n'est qu'un magasin de hricà'hrac.
On peut médire aujourd'hui de toutes les gloires, mais il paraît interdit d'effleurer la réputation d'un hommey qui a lui-même gravement et injustement compromis celle d'un écrivain dont la littérature s'honore.
Le parti pris a de ces justices.
Ce n'est pas certes que je prétende n'avoir encouru, dans ce débat, aucune juste critique.
Encore que je ne voie rien à retrancher de ce que j'ai dityje sais que l'exposition un peu étendue d'une idée qu'on entend établir avec solidité, en obligeant de revenir toujours sur le même trait, conduit souvent à le marquer avec trop de force, et je n'ose me flatter d'avoir échappé toujours à ce péril.
Mais je crois que la vérité de l'ensemble demeure.
Une idée peut surprendre et même choquer, surtout quand elle est présentée sans aucun de ces artifices littéraires qui sont destinés à la voiler à demi, comme si elle avait peur de se montrer à découvert et au grand jour.
Mais si elle est vraie, l'opinion publique finit par le reconnaître et les colères injurieuses ne l'empêchent pas de faire son chemin.
Même dans le monde oii l'auteur des Lundis
compte le plus de défenseurs passionnés, je sais que certains esprits ont trouvé justes les modestes critiques dont quelques autres se sont montrés si nvement émus,
M, G. Michaut a écrit de son côté y dans le pas^ sage même dont f ai cité plus haut quelque chose :
« M. Bertrin a consacré une longue introduction à prendre Sainte-Beuve directement à partie, à diminuer son autorité , à le discréditer y lui, son caractère et sa méthode. Il y a là soixante-dix pages, où il lui dit son fait sans aucune indulgence; et, pour parler franchement, je ne me chargerais pas volontiers de répondre à quelques-uns de ces reproches , »
Oit le critique déclare qu'il ne peut me suivre, c'est dans les observations que j'ai présentées au sujet d'un passage célèbre, attribué par Sainte- Beuve aux Mémoires d'Outre-Tombe, d'où on l'a cru extrait pendant cinquante ans et oit j'ai indiqué le premier qu'il n'était pas.
Une vive polémique s'est engagée à ce propos et, en me provoquant à des recherches nouvelles, elle m'a conduit à une petite trouvaille, qui a peut-être quelque prix.
J'ai pensé qu'il ne serait pas tout à fait inutile de faire passer d'une revue dans un livre ce que
fai écrit sur ce sujet, depuis la publication de la Sincérité religieuse de Chateaubriand.
On trouvera donc ici, outre le texte authentique que fai découvert, les raisons disperses où s'appuie Vopinion exprimée par moi sur Sainte-Beui^e, au cours de cette polémique.
Ce sont, pour ainsi dire, les pièces d*un procès. Le lecteur, les ayant vues, pourra se prononcer en toute connaissance de cause, pour ou contre les conclusions.
// fera de même au sujet des pages qui viennent à la suite. Ces pages concernent l'idée étrange sur le voyage de Chateaubriand dans « les solitudes américaines », avancée et défendue par M. Joseph Bédier, aujourd'hui professeur au Collège de France.
Car c'est, paratt'il, une sorte de blasphème d*oser dire, avec documents à l'appui, que Sainte- Beuve ne cite pas toujours exactement. Mais on fait, au contraire, un effort très beau et très méritoire, en cherchant à prouver que, dans son Voyage en Amérique, Chateaubriand ne fut qu'un « 7a/*tatnn sublime », suivant l'expression de M. G. Deschamps, un imposteur, si l'on veut pailler avec franchise, un halluciné, si l'on a peur du mot sans avoir peur de l'idée.
Ce double jugement se rencontre sous les mêmes
plumeSy et il me paraît que c'est un bel exemple de critique impartiale.
Ceci ne ç^ise point M, Bédier qui, fen suis sûr, n'a jamais taxé de sacrilèges les pages où, fai essayé de faire voir que, même au point de vue littéraire, Sainte-Beuve ne fut pas tout à fait sans reproches.
C'est donc une double question d'authenticité qui est agitée dans ce qui va suivre.
D'une part, on essaie de montrer qu'une citation importante et très connue, faite par Sainte-'Beuve, ne saurait passer pour vraiment authentique.
On soutient, d'autre part, que le Voyage en Amérique de Chateaubriand n'est pas une invention, due à une imagination trompeuse ou trompée.
Puisque cette dernière question a été traitée défavorablement, non seulement dans une revue mais dans un volume, il convient sans doute qu'un autre volume fasse connaître des conclusions différentes, avec les motifs où elles se fondent.
La vérité y trouvera peut-être quelque profit.
C'est la justification de ce petit livre, ou, si Von
veut, c'est son excuse^,
Décembre 1905.
1. En revoyant les articles qu'on va lire, sans en altérer nullement le fond, j'y ai fait les modifications de détail et ajouté les compléments, qui m'ont paru utiles. ïls présentent donc des parties nouvelles; ils sont mis au point.
UN PROBLÈME D'HISTOIRE LinÉRAlRE