SAINTE-BEUVE A-T-IL CITE FAUSSEMENT LES MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
Il se fait en ce moment quelque bruit, parmi les critiques, autour d'un petit fait, que j'ai signalé dans un récent ouvrage sur Chateaubriand ^. Il intéresse à la fois, mais en sens contraire, deux écrivains diversement célèbres, l'auteur du Génie du Christianisme et l'auteur des Lundis.
Il s'agit d'une page fameuse que celui-ci prête à celui-là. Tout esprit cultivé la connaît; on pourrait presque dire qu'elle est devenue classique. Elle a trait au but que Chateaubriand se proposa, dans son voyage en Orient, de 1806 à 1807.
On se souvient peut-être que s'il entreprit ce voyage, d'après V Itinéraire y ce fut pour s'approvisionner d'images justes et pittoresques en vue des Martyrsy qu'il se promettait d'écrire, et aussi
1. La sincérité religieuse de Chateaubriand, Paris, Lecoffrc, 1900, in-12.
pour faire un acte de religion, comme les anciens croisés : il partit en pèlerin et en poète.
« Nous savons maintenant, écrit Sainte-Beuve, que ce but-là n'était qu'à demi vrai, et qu'il y avait dans cette prétention de l'auteur des Martyrs une dernière fiction épique. L'auteur des Mémoires d'outre-tombe nous a édifiés depuis. Je suis forcé de rappeler ici le passage déjà cité dans une dés leçons précédentes, mais qui a toute sa valeur en cet endroit :
« Mais, ai-je tout dit dans V Itinéraire sur ce « voyage commencé au port de Desdémona et « d'Othello? Allais-je au tombeau du Christ dans « les dispositions du repentir? Une seule pensée « m'absorbait : je comptais avec impatience les mo- « ments. Du bord de mon navire, les regards atta- « chés à l'étoile du soir, je lui demandais des vents « pour cingler plus vite, de la gloire /?owr me faire a aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sîon, à a Memphis, à Carthage, et l'apporter à l'Âlhambra. « Comme le cœur me battait en abordant les côtes c< d'Espagne ! Âurait-on gardé mon souvenir, ainsi « que j'avais traversé mes épreuves ! Que de mal- « heurs ont suivi ce mystère ! Le soleil les éclaire w encore... Si je cueille à la dérobée un instant de « bonheur, il est troublé par la mémoire de ces jours « de séduction, d'enchantement et de délire ^ »
Sainte-Beuve fait remarquer que l'allusion vise la duchesse de Mouchy, que Chateaubriand devait ren-
1. Chateaubriand et son grovpe littéraire sous VEmpire, l. II, p. 71-72.
UN PROBLÈME d'hISTOIRE LITTERAIRE. 17
contrer en Espagne, et qui eut la raison égarée durant les dernières années de sa vie ^ .
Le critique a usé bien des fois de ce passage, maintenant célèbre.
II le cite dans la troiirième leçon de Chateaubriand et son groupe ^, et il le reproduit de nouveau, on vient de le voir, dans la vingtième. On peut le lire encore dans ses Causeries du lundi ^. Enfin, il figure déjà dans les Portraits contemporains (1846), et même dans les Critiques et portraits littéraires ^, dont le second volume, celui qui nous intéresse, parut dès 1836.
Sainte-Beuve y est donc revenu avec complaisance, pendant plus de trente ans, — jusqu'à sa mort.
Il l'a fait entrer ainsi dans la circulation. On le rappelle, on le commente dans presque tous les livres et dans bien des articles où il est question de Chateaubriand.
Or il n'existe pas dans les Mémoires d'outretombcy auxquels le critique prétend l'emprunter.
1. Lors de son voyage en Espagne, elle s*appelait comtesse de Noailles; elle devint duchesse de Mouchy à la mort de son beau-père, en 1819.
3. T. II, Chateaubriand romanesque. Le morceau qui est là avait déjà paru dans le Constitutionnel, le 27 mai 1850. Il avait aussi été lu dans les leçons que Sainte-Beuve fit à Liège, en 1848-1849, et dont la réunion a formé Chateaubriand et son groupe, publié dix ou onze ans après.