‹ Sainte-Beuve et Chateaubriand: problèmes et polémiquesChapitre 21 sur 26 · INEXACTITUDES ET ERREURS · texte numérisé non relu

INEXACTITUDES ET ERREURS

D'abord, M, Bédier a une manière d'analyser ce que j'écris, et parfois de le citer, qui arrive à donner de moi une bien pauvre opinion.

L'avouerai-je? En me revoyant ainsi dans son texte, je n'ai pas été loin de me prendre moi-même en pitié.

Aussi prierai-je le lecteur de vouloir bien parcourir l'article qu'on attaque avant de le croire si plein de choses erronées, naïves ou même un peu ridicules. Il se prononcera ensuite lui-même et à bon escient.

Du reste, je vais tâcher de l'y aider dès maintenant, en signalant ici quelques points parmi d'autres.

Il pourra, par exemple, lire dans M. Bédier (p. 83) :

« On ne saurait, dit en premier lieu M. Bertrîn, conduire Chateaubriand jusqu'aux Natchez actuels, c'est-à-dire au-dessous du 32® degré, car Chateaubriand a écrit dans son Essai sur les Révolutions^ que son intention (primitive) était de ne pas descendre plus bas que le 40*. Or, du 40® au 32®, la distance est énorme, et ce texte est péremptoire. »

Or, voici le passage authentique, que ce qui précède se donne l'air d'analyser :

« Il n'y a pas à supposer, ainsi que je l'ai vu faire par des géographes, que Chateaubriand pouvait être descendu tout à fait au Sud, peut-être parce quHl y

était conduit par son itinéraire primitif. Le texte qu'on vient de lire est péremptoire. »

Il est péremptoire, en effet, contre la raison donnée par les géographes auxquels je réponds; mais il ne l'est pas du tout pour établir que Chateaubriand n'est pas descendu jusqu'au village de Natchez ; il ne forme même qu'une preuve très faible en ce sens.

J'ai écrit une chose juste, et l'on me prête une absurdité.

Je reproduis (p. 48) la déclaration où Chateaubriand avertit ses lecteurs que beaucoup de passages qu'ils vont lire sont empruntés à Bartram ; et au sujet de ces emprunts, que le docte professeur a pris la peine de collectionner, j'ajoute :

« C'est justement à travers les pages qui suivent cette formelle déclaration, que M. Bédier fait sa cueillette. » (Voir plus haut, pp. 107-109.)

M. Bédier proteste avec énergie contre cette observation, et il cite deux rapprochements qu'il a faits avant cet endroit, c'est-à-dire avant la page 80 de son édition du Voyage (pages 57 à 72). Or, ces deux rapprochements sont insignifiants, si bien qu'il les a fait précéder lui-même (2* article, p. 61) de cet aveu catégorique, sur lequel je me suis appuyé :

« Notre recherche des sources est restée à peu près vaine pour les quatre-vingts premières pages

1. Ce texte est celui de VEssai, dont il vient d'être parlé. V. plus haut, pages 70-71.

du Voyage en Amérique, Assurément, la plupart de ces récits sont tout spontanés. »

Ainsi, je suis dénoncé par M. Bédier aux lecteurs et menacé de leur « surprise » indignée, pour avoir simplement répété ce que M. Bédier avait dit avant moi ! C'est vraiment un peu étrange.

J'ai écrit ailleurs qu'on avait cherché des armes contre Chateaubriand dans tous ses ouvrages, rapprochant ces fragments sans suite, ces notes tracées à des époques si différentes, pour en tirer parti contre sa bonne foi.

Voici la réponse (3® article, p. 95) :

« J^ai fait précisément le contraire.,. Je me suis bien donné de garde d'employer, pour tracer l'itinéraire de Chateaubriand, un seul texte qui ne fût soit dans le Voyage^ soit dans les Mémoires. »

Voilà qui est net, n'est-il pas vrai, et je suis évidemment un injuste accusateur!

Eh bien, consultons le premier article, celui même dont il s'agit.

Page 520, le critique rappelle, dans la note, un mot vague de notre auteur, indiquant non un itinéraire mais une direction, du golfe Saint-Laurent à la pointe de V isthme des FlorideSy et il ajoute, en se donnant l'apparence de croire que l'écrivain dit là qu'il a parcouru ce chemin immense :

« Montrez, s'il se peut, que telle partie de la route (que j'ai tracée) peut avoir été accomplie en moins de jours que je ne suppose, mais conduisez-le jus-

qu'à la pointe de l'isthme des Florides, et calculez. »

Où est pris le passage qu'on interprète ainsi, et à tort du reste?

Dans le Voyage? non; dans les Mémoires? non ; il est pris dans le Génie du Christianisme et au milieu d'une description poétique !

D'ailleurs, dans la page suivante (p. 521), où l'on accumule des difficultés contre le voyageur, contentez-vous de considérer les références indiquées en note, et vous saurez sur quels ouvrages on se fonde : le Génie du Christianisme est encore cité, et par deux fois, et l'on cite deux fois aussi l'Essai sur les Révolutions — quatre références sur cinq en dehors du Voyage et des Mémoires^ et dans une seule page !

On répondra sans doute : « Il ne s'agit pas ici proprement de l'itinéraire du voyageur. »

Je dirai à mon tour : Il ne s'agissait pas non plus proprement de l'itinéraire dans mon observation; pourquoi donc avoir pris soin de détourner la question? '

Mais en outre, qu'il s'agisse du texte où le critique travaille à établir quels lieux, d'après lui, le voyageur dit avoir parcourus, ou qu'il s'agisse seulement d'une note ou de développements placés à côté de la question principale, l'endroit ne change rien, le but poursuivi reste le même : on cherche à montrer, on veut donner aux lecteurs l'impression que Chateaubriand ne dit pas vrai, et l'on use pour cela, en les interprétant avec une injuste rigueur, des moindres mots sortis de sa plume, à n'importe

quelle date, dans n'importe quel ouvrage, serait-ce en des tableaux où l'historien disparaît tout à fait derrière le poète.

Je suppose qu'un écrivain, qui vous déteste, vous ait accusé d'être un imposteur ; vous protestez avec indignation.

Que penseriez-vous s'il venait à vous répondre : « Je vous prie de bien remarquer que je n'ai pas dit cela dans mon texte principal, mais seulement dans un texte à côté, et çà et là dans quelques petites notes »?

Je crains que la distinction ne vous parût un peu... subtile.

Mais il y a plus. Pourquoi M. Bédier promène-t-il le voyageur dans les déserts reculés de Knoxville, où il perd assez de temps pour qu'il lui soit impossible de rejoindre son paquebot à l'heure marquée?

Ecoutez — c'est au sujet de la route des Natchez à Nashville et Salem, que Chateaubriand a simplement rappelée en passant :

« Veut-il dire qu'il ait suivi cette ligne jusqu'au bout ou simplement indiquer une direction? Il veut dire qu'il Va suivie jusqu'au bout, »

Ah ! ceci est fort important, extrêmement important. Car s'il ne faut voir, dans ce passage, qu'une direction indiquée, l'itinéraire de M. Bédier n'existe plus, et tout son système croule en même temps. Hâtons-nous donc de savoir de quel endroit des Mémoires ou du Voyage on s'autorise pour trancher cette grosse question, puisque les Mémoires et le Voyage sont les seules sources, nous affirme-t-on, où l'on se permette de puiser des preuves.

Reprenons le texte :

« Il veut dire qu'il Fa suivie jusqu'au bout. Il était bien obligé d'avancer au moins jusqu'à Knoxville, ayant, en plusieurs de ses ouvrages antè* rieurs^ déclaré qu'il avait parcouru les Apalaches » (l^-^ article, p. 518).

Je fais observer d'abord, en passant, qu'il n'est pas du tout nécessaire d'aller à Knoxville pour voir les Apalaches.

Mais ce que je prie de bien remarquer ici, c'est la base où l'on s'appuie, les sources où l'on cherche son unique argument, dans cette circonstance pourtant décisive. Ce n'est ni le Voyage ni les Mémoires^ mais des ouvrages antérieurs.

Quels sont ces ouvrages antérieurs? Les Mar^ tyrs? René? Atala? le Génie du Christianisme? V Essai sur les Révolutions ?

Le plus grand nombre sont de simples poèmes ; vous fonderiez- vous donc sur des poèmes?

Et, en tout cas, ai-je tort de croire que vous cherchez de tous côtés et que vous ramassez tout?

Et cependant ceci, je pense, concerne proprement l'itinéraire.

Voici d'ailleurs un autre exemple !

Dans le trajet d'Albany au Niagara, vous arrêtez le voyageur, pour lui faire rendre visite à un Français devenu sauvage, Philippe Le Coq.

D'abord, si vous n'aviez pas le parti pris de le retarder le plus qu'il vous est possible, vous placeriez

cette visite durant les douze jours de repos qu'il a passés chez les Indiens du Niagara ; ce serait aussi naturel, et même bien plus naturel, que de lui faire interrompre son voyage. Il est vrai qu'il gagnerait deux jours, chose évidemment fâcheuse!

Mais de plus, pour revenir à la question qui nous occupe, quel est celui de ses ouvrages sur lequel vous vous fondez pour allonger ainsi son trajet? Les Mémoires ou le Voyage en Amérique?

Ni l'un ni l'autre.

C'est V Essai sur les Béçolutions tout simplement, et encore n'est-ce pas le texte même de V Essai qui est visé, mais une simple note. Le lecteur peut vérifier; il n'a qu'à se reporter à votre premier article (page 512, note 1).

Cela fait, il aura, je l'espère, la curiosité de relire cette protestation contre moi :

« Il me reproche d'avoir recueilli avec zèle tout ce que Chateaubriand a pu écrire sur ses voyages, où que ce fût, dans VEssaiy etc. J*ai fait précisément le contraire. Je me suis bien donné de garde d'employer, pour tracer l'itinéraire de Chateaubriand, un seul texte qui ne fût soit dans le Voyage^ soit dans les Mémoires, »

Après ce qu'on a vu, ces affirmations déterminées paraîtront peut-être assez hardies * .

1. lime serait bien facile de multiplier des observations analogues à celle que je viens de présenter. J'en signale ici quelques-unes. Voyez ce que j'ai écrit sur les traits propres à Chateaubriand dans la description du poisson d*or (p. 115) et lisez l'analyse qu'en fait M. Bédier (3' article, p. 102) : il passe sous silence tout ce qui le gêne. — Comparez mes

Mais en voici une autre qui ne l'est guère moins, et dont la discussion va nous conduire à des points intéressants du sujet.

plaintes naïves sur la séduction des chiffres dans le texte de M, Bédier (p. 81) et mon texte véritable, d'où Ton a retranché cette phrase qui motive maréflexion et lui donne son vrai sens : « On ne prend même pas la peine de les vérifier », etc. (p. 102). On me fait blâmer la foi aux chiffres en général quand je blâme seulement la foi trop confiante, la foi aveugle. Je lis encore dans l'article de M. Bédier (p. 87) : « Chateaubriand écrit : Nous nous acheminâmes vers les pays cçnnus alors sous le nom général des Florides, et où s'étendent aujourd'hui les États de l'Alabama, de la Géorgie, de la Caroline du Sud, du Tennessee. M. Bertrin traduit : Nous nous acheminâmes vers l'État actuel du Tennessee. • Or voici le passage dont ceci prétend être l'analyse (p. 150) : « Chateaubriand a pénétré dans les Florides; jusqu'où ? il ne Va pas r'Uconté. Il aurait pu dire, comme il l'a dit, qu'il était allé dans les Florides, alors même qu'il n'eût visité que l'État du Tennessee. » Ce qu'il y a de plus singulier c'est que M. Bédier, que cette interprétation scandalise, puisqu'il s'en moque en la caricaturant, a exprimé lui-même la même idée : « C'est à la rigueur, dit-il, une manière de visiter les Florides, puisquHl traverse le Tennessee » (1*' article, p. 519). — Page 104, M. Bédier écrit : « M. Bertrin nous dit : Pour composer vingt-cinq lignes sur son chapitre des serpents, vous nous contez que l'auteur a compulsé six ouvrages différents... dont trois en anglais. Si un lecteur du Correspondant ouvre d'aventure notre article (t. VII, p. 81), il y verra avec surprise ceci : Je n'ai pas conté que Chateaubriand avait compulsé six ouvrages, dont trois anglais, mais ^row ouvrages, dont un anglais. » — Pas du tout. Ce lecteur y verra que si le mot ouvrages n'est pas tout à fait juste, il est très vrai que Chateaubriand est dit avoir compulsé six passages appartenant à cinq volumes différents, lesquels appartiennent eux-mêmes à quatre ouvrages. Et sur ces cinq volumes, trois sont en anglais, le second de Bartram, cité d'abord, le premier du même auteur cité ensuite, enfin celui de Carver, cité le dernier. Si je me suis trompé légère-

M. Bédier écrit (p. 82) : « Jusqu'à l'arrivée à Pittsburg sur l'Ohio, M. Bertrin çeut bien reconnaître que j'ai interprété avec justesse les indications de Chateaubriand et fidèlement marqué ses étapes. »

Je n'ai rien reconnu de semblable. Voici mes paroles (p. 153) :

« M. Bédier calcule que Chateaubriand a dû arriver à Pittsburg le 17 septembre. Pour ne pas prolonger la discussion, acceptons cette date. »

Et voilà tout! C'est le commentaire seul qui me fait dire le reste.

Et, en effet, on pourrait corriger ou contester bien des chiffres. Je tiens à donner ici quelques exemples, puisque mon silence a été mal interprété ^

ment sur les références d'autrui, la surprise des lecteurs sera bien plus grande de voir que M. Bédier se trompe plus gravement sur ses propres références, et, qui plus est,en entendant me donner une leçon d'exactitude. — Mon distingué contradicteur assure encore (p. 81) que j' « accepte » ses « calculs » sur le voyage; « nulle part, écrit-il, il ne se hasarde à discuter mes chiffres ». Comme ceci est tout de même un peu fort, une petite note avertit que je repousse un mode de locomotion admis par M. Bédier, et qui a pour effet, sinon pour but, de faire perdre au moins mn^^^oi^rs au voyageur. Vingt jours c'est bien quelque chose, alors que d'après la thèse même de M. Bédier (1" article, p. 519-520) il ne lui en aurait manqué que 33^ ou même, à la rigueur, 9 ou 10, pour avoir le temps d'achever la route qu'on lui assigne. Mais le plus étrange, c'est qu'à propos de ce voyage en canot rapide que je substitue et qu'on ne peut pas ne pas substituer, comme je le dirai tout à l'heure, au voyage en lourd chaland de M. Bédier, celui-ci ajoute : « M. Bertrin n'ose par suite tirer delà aucun avantage • [Ibid., p. 81). Oi lisez plus haut les pages 153-154, et vous verrez vous-mêmes si ce mot est juste ou s'il n'est pas manifestement et inexplicablement inexact. 1. Depuis que les pages qu'on va lire ont paru pour la pre-

De Baltimore à Philadelphie, mon savant contradicteur compte 200 kilomètres à vol d'oiseau. Contrôlez vous-mêmes sur la carte : vous en trouverez à peine 150*.

mière fois, un Américain, M. E. Buron, a publié deux articles sur l'objet de cette polémique dans la Revue Canadienne (I" janvier et !•' février 1903). M. Buron est très nettement contre les idées de M. Bédier, et il adopte absolument les con- t -^ clusions défendues ici. Au sujet du vovap^cur flng'lilj^ M^r ^^^^ ^

ter, à qui M. Bédier emprunte souvfent les renseignements " dont il use, il écrit qu'il n'a pas en lui « une confiance absolue » et il lui oppose son expérience personnelle. C'est un argument qui n'est pas à la portée de tout le monde et qui n'en est que plus digne de considération. Voici ses paroles :

« Ses renseignements (ceux de Me Master, principale source de M. Bédier) me paraissent souvent être ceux de touristes au caractère flegmatique, qui, ayant avant tout le souci du confort et dédaignant les contraintes et les fatigues que ne redoute guère le Français, calculent toutes choses de manière à voyager agréablement. Je n'hésite pas à penser que ce que Me Master écrit peut très bien ne pas être exact pour un jeune homme intrépide comme l'était Chateaubriand alors.

« Je me permets cette observation parce que, originaire du Canada, et ayant en Tannée 1885 émigré avec ma famille au Manitoba, c'es^à-di^e dans un pays où, à cette époque, les colons étaient encore aux prises avec les Creeks, les Sauteux et quelques bandes de métis, j'ai eu mille occasions d'étudier ce qu'est un pays neuf. Aussi ai-je recueilli une infinité de notions, de détails, dans des conversations avec les métis et quelquefois même avec des Indiens : je dois à mon expérience personnelle des renseignements qu'une personne, étrangère à ces pays à moitié sauvages, ne peut avoir par les relations écrites. Ces connaissances, acquises dans un pays alors aussi primitif que pouvaient Têtre les Florides et les États-Unis en général en 1791, me permettent et d'opposer mes opinions à celles de Me Master et de mettre en doute assez souvent les renseignements que nous donne cet historien. * Revue Canadienne (janvier 1903, p. 43).

1. M. Bédier dit que parti le 11 juillet de Baltimore à 4 heures du matin, le voyageur dut arriver à Philadelphie le 13 (1" article, p. 510). Or Me Master lui-môme, A Ilistory of the

De New- York à Boston, dans ce « pèlerinage » que fit le voyageur « pour saluer le premier champ de bataille de la liberté américaine », M. Bédier calcule qu'il dut employer treize jours, retour compris.

Pour cela, il doit supposer que Chateaubriand n'a usé ni d'un courrier particulier qui aurait fait le trajet bien plus vite, ni des coachs postales, beaucoup plus rapides aussi et qui étaient d'ailleurs aménagées pour recevoir quelques voyageurs, mais d'un stage-coach, et d'un stage-coach de 1789! Car il emprunte son renseignement à Mac Master, lequel parle de ce temps-là.

Quand ce renseignement serait exact pour cette époque, quand ce service de diligences n'aurait fait alors que 50 kilomètres par jour, il est vraisemblable, il est certain que, deux ans plus tard, en 1791, on avait dû gagner en vitesse, dans ce pays entreprenant et audacieux où, le mouvement . en avant continuant toujours, les coachs postales arrivèrent, en 1825, à franchir plus de 200 kilomètres dans une journée.

Le calcul de M. Bédier s'appuie donc sur une hypothèse, et dans cette hypothèse même l'information dont il use est un peu en retard^. ^^

people of Uniled slates front the révolution to te war (vol. I, p. 51), écrit que les coachs postales partant de Tune de ces villes à 5 heures du matin arrivaient à l'autre le soir du même jour à 11 heures. M. Bédier préfère remettre l'arrivée au surlendemain. C'est toujours cela de gagné contre Chateaubriand. Il n'y a pas de petits profits. Et puis on peut lui chercher ainsi une mauvaise querelle à propos de Washington ; voyez p. 158.

1. « J'admets, dit M. Btiron, que généralement les diligences ne faisaient pas plus de 60 kilomètres par jour (celle où

De New- York à Albany, lisons-nous un peu plus loin (p. 510), « la montée de THudson (200 kilomètres) a exigé au moins deux jours ».

Ainsi un jour et demi ne suffisait même pas : Chateaubriand ne pouvait pas arriver le matin du second jour, ce qui lui aurait permis de faire ses affaires, il faut qu'il arrive « le soir », quand la journée sera perdue.

Malheureusement, il s'ensuit que ce paquebot phénomène, mettant de 36 à 40 heures pour parcourir 200 kilomètres, allait à la vitesse extraordinaire de 5 kilomètres à Theure, le pas d'un homme qui se promène !

A. Albany, M, Bédier demande au voyageur trois jours pour voir un M. Swift et prendre un guide. Trois jours? Pourquoi trois jours? Personne ne le saura jamais. On peut aussi bien penser qu'une journée lui a suffi.

D'Albany au Niagara, M. Bédier impose à Chateaubriand sept à huit jours de voyage, en dehors des arrêts, qui prennent sept à huit jours aussi et qui sont comptés à part.

Comme le parcours, toujours d'après M. Bédier, est de 400 à 500 kilomètres, il s'ensuit que, malgré leur accoutumance et la réputation de vigueur dont jouissaient leurs pareils, les chevaux de Chateaubriand et de son guide, reprenant leur marche après un large repos, fournissaient une vitesse de 5 kilo-

M. Bédier fait monter Chateaubriand n'en fait que 50). J'ai cependant vu faire et j'ai fait moi-même plus d'une fois 60 kilomètres dans une demi-journée » (Revue canadienne, 1" janvier 1903, page 46).

mètres à l'heure,.., comme le paquebot de l'Hudson ^ !

Déjà nous avons vu plus haut que M. Bédier trouve le moyen d'allonger la route de deux jours, en intercalant dans le trajet une visite à M. Le Coq, laquelle peut tout aussi bien et même plus vraisemblablement être placée pendant les douze jours d'arrêt chez les Indiens du Niagara.

Du Niagara à Pittsburg, pour une distance de 300 kilomètres, M. Bédier compte neuf jours. Il

1. M. Bédier paraît ne pas se rendre compte de la rapidité que Chateaubriand mettait dans ses voyages. Je me permets de lui recommander à ce sujet quelques observations de Sainte- Beuve : « Il lui advint là (en Amérique) ce qu'il éprouva toute sa vie : à peine arrivé dans un lieu, l'ennui le reprenait, et il repartait aussitôt. Il harassait son guide, le grand Hollandais, comme plus tard en Grèce il mettra sur les dents domestique et janissaires, ne leur laissant pas un instant de repos, et menant les voyages comme la guerre, brûlant le pays^ comme on dit » {Chat, et son groupe, t. I, p. 139, C. Lévy, 1889). Plus loin (t. II, p. 80-81), le critique parle de la visite du voyageur à Argos, où il considère le paysage d'une hauteur et part. Un M. Avramiotti, qui l'avait reçu, n'en revenait pas ; la première chose qu'il avait faite en arrivant, c'était de lui demander des chevaux pour le lendemain. * Son serviteur, dit ce M. Avramiotti, me prie de tacher d'obtenir de son maître de se reposer au moins un jour, et il m'avoue que deux heures après son arrivée dans un lieu, son maître est impatient de partir. >• — « Ainsi il sera partout, reprend Sainte-Beuve... il arrive, il repart, il harasse ses gens. » Voyez-vous, après cela, M. Bédier faisant ses petits calculs d'après les renseignements de touristes anglais, qui fuient la fatigue et recherchent le confortable, ou d'après ses impressions à lui, homme de cabinet plein de mesure et de prudence; il dirait : « A Argos, trois jours (comme à Albany) pour trouver son correspondant et se procurer des chevaux ; deux ou trois jours pour visiter la ville et étudier les ruines. » En réalité Chateaubriand n'y passa pas 24 heures. hypothèse !

s'appuie, pour cela, sur une page manuscrite que Chateaubriand a rejetée des Mémoires^ et qu'il a de plus condamnée, en la biffant au crayon.

Pourquoi Ta-t-il condamnée? Ne serait-ce pas précisément parce qu'il ne la trouvait pas assez juste; parce que les souvenirs où elle se fondait lui paraissaient trop vagues? C'est là qu'il avoue ne plus se reconnaître dans ses notes.

Mon avis est qu'on n'a pas le droit de puiser dans une telle page des renseignements destinés à convaincre l'auteur de mensonge ; une accusation aussi grave ne doit pas reposer sur un texte effacé par l'auteur.

On voit combien je suis loin de « reconnaître » que a jusqu'à l'arrivée à Pittsburg » M. Bédier « a interprété avec justesse les indications de Chateaubriand et fidèlement marqué ses étapes ^ ».

1. A propos de ce voyage de Chateaubriand à Pittsburg, M. Buron écrit : « Il est probable qu'il s'est rendu à Pittsburg en six jours (au lieu de neuf), car il est impossible de lui faire faire moins de 50 kilomètres par jour » {Revue canadienne, V janvier 1903, p. 5).

M. Buron dit ailleurs (p. 49} : » J'ai vu dans les prairies de l'Ouest Canadien (et la chose se voit encore tous les jours) des voyageurs franchir 150 kilomètres par jour. » Et il fait remarquer que ces pays sont très primitifs.

Au sujet des calculs touchant le retour du voyageur par 'itinéraire hypothétique qu'on lui trace, on peut s'étonner que M. Bédier, ayant admis une vitesse de 50 kilomètres dans les environs de New- York et des grands lacs, en admette une de 80 kilomètres dans les pays encore sauvages des Florides. Et pourtant ce n'est pas cette dernière évaluation qui doit être tenue pour inexacte, d'après M. Buron.

« Je me permets de dire, écrit-il {Revue canadienne, 1" février 1903, p. 77), que cette allure de 80 kilomètres par jour n'a rien d'exagéré, quoiqu'il semble d'abord, attendu qu'on

Je n'avais pas voulu jusqu'ici entrer dans cette discussion : les rectifications qu'elle amène ne me paraissaient pas nécessaires à ma thèse, et je craignais d'être long.

Mais puisque je reviens sur certaines erreurs de M. Bédier, on me permettra d'insister un peu.

« Chateaubriand, dit-il, décrit une station dans une île au milieu d'un lac formé par l'Ohio. Station

peut la constater encore quotidiennemeat dans les prairies sauvages du Far West canadien. lien résulte que les 3.350 kilomètres que mesure la longueur totale du chemin parcouru au retour (d'après l'itinéraire de M. Bédier) ont pu être franchis dans 42 jours. M. Bédier prétend que ce retour n'aurait pu s'effectuer en moins de 70 jours. Se fondant sur un passage de Me Master, il dit que pour aller de Nash ville à Knoxville (250 kilomètres), il fallait 15 jours de voyage; il ajoute que de Knoxville à Salem (350 kilomètres) le trajet est aussi malaisé, et il admet cependant que Chateaubriand l'a fait en 12 jours; ainsi 12 jours pour 350 kilomètres et 15 jours pour 250! De même de Salem à Chillicothe (350 kilomètres), M. Bédier compte 12 jours. Le reste du voyage est parcouru d'après lui à raison de 80 kilomètres par jour.

« 200 kilomètres en 15 jours (de Nash ville à Knoxville) représentent 17 kilomètres par jour. C'est une allure d'une lenteur ridicule. De même au sujet des deux autres trajets, de Knoxville à Salem et de Salem à Chillicothe : il est difficile de s'imaginer qu'il ait fallu 24 jours pour faire 6^ kilomètres î Un homme irait- il à pied qu'il ferait encore assurément 25 ou liO kilomètres par jour; or ici M. Bédier n'accorde que 25 kilomètres par jour à Chateaubriand qui, pressé d'arriver à Philadelphie, doit certainement être accompagné d'un guide et monté sur un cheval du pays. »

Voilà bien des observations dont la précision devrait diminuer quelque, peu la confiance de M. Bédier en ses chiffres.

surprenante puisqu'il n'y a pas de lac dans TOhio » (3* art., p. 94).

Déjà à la page précédente il affirme avec assurance que sur le parcours de cette rivière, on ne trouve pas « un lac ». Dans les deux cas, le but est d'amener à conclure que les récits du Voyage sont fictifs, c'est-à-dire mensongers.

Or or. lit dans E. Reclus [Nouvelle géographie unwerselley XVI, p. 334, Paris, 1892) que des deux branches de l'Ohio la plus longue prend son origine dans un lac non loin du lac d'Erié.

On voit ce qu'il convient de penser de l'assertion et de la négation qui s'en autorise.

Ailleurs, sur ce ton de persiflage dont il use envers Chateaubriand et qui est vraiment un peu déplacé, M. Dédier se moque de plusieurs circonstances de son voyage :

« Puisqu'il reste dans ses relations cinq ou six faits non susceptibles de contrôle, permis à chacun de les tenir pour réels et de croire, par exemple, qu'ayant voulu, en sa téméraire hardiesse, se baigner en pleine mer par une forte houle, il se précipita du beaupré dans les flots, fut entraîné par les courants, et en péril d'être happé par les requins », etc, etc., (l®"^ article, p. 528).

Or ce fait, où il entend bien qu'on voie un conte, vient d'être confirmé d'une manière sûre autant qu'imprévue.

On sait que Chateaubriand faisait route avec plusieurs Sulpiciens. Justement l'un des membres de la mission, M. de Mondésir, a laissé un manuscrit sur son voyage et la fondation que sa Congrégation allait

faire en Amérique. Ce manuscrit a été retrouvé dernièrement à la bibliothèque du Séminaire Saint-Sulpice, et on a pu y lire, sous la plume du vénérable auteur, le récit de Taventure qui scandalisait la critique de M. Bédier.

M. de Mondésir parle même de quelques autres incidents que Chateaubriand a contés. Plusieurs de ces détails faisaient hocher la tôte à certains détracteurs du grand écrivain, gens un peu difliciles, paraîtil, et qui se vengent sans doute sur sa véracité de la foi aveugle que leur piété de disciples leur impose à l'égard de celle de Sainte-Beuve.

Le bon sulpicien rapporte, par exemple, que le jeune sous-lieutenant se mêlait parfois (comme il l'a dit dans une page célèbre) aux exercices religieux du bord.

11 est bien vrai aussi qu'il rencontra sur le bateau un jeune Anglais converti, nommé TuUow ; qu'il essaya, en tête folle qu'il était alors, de le déterminer à ne pas entrer dans les ordres, mais à revenir plutôt en Angleterre, chez ses parents, en quoi il réussit : singulière entreprise dont il a parlé depuis en s'accusant, et que confirme de tous points un autre manuscrit sulpicien, celui de M. Garnier, un confrère et un compagnon de route de M. de Mondésir.

Il est vrai encore, celui-ci en est garant, que le navire perdit son ancre, comme l'a écrit Chateaubriand; vrai toujours que le jeune Breton descendit aux Açores avec son ami Tullow, qu'il passa la nuit dans la petite île Gracieuse et y fut reçu dans un couvent de deux cents religieux, sur lequel il raconta,

en revenairt à bord, ce qu'on peut lire aujourd'hui dans ses livres.

Qu'il eût aussi alors « la rage du grec », ainsi que s'expriment les Mémoiresy qu'il fût un dévot lecteur de Y Odyssée, une circonstance le prouve dans un récit du manuscrit sulpicien, relatif à un incident de voyage dont il fut le héros et qui n'avait jusqu'ici d'autre témoin que lui-même,

« Nous eûmes, durant la traversée, dit le pieux narrateur, plusieurs coups de vent. Une fois même nous essuyâmes une tempête. M. de Chateaubriand, plein de ses auteurs grecs et grand imitateur des héros d'Homère, se fit, comme Ulysse, attacher au mât du milieu, où il fut couvert des vagues de la mer et bien battu du vent. Mais bravant l'air et l'eau, il s'encourageait en criant : « O tempête, tu n'es pas encore si belle qu'Homère t'a faite. »

« Le chevalier, je dirais presque le Don Quichotte, qui aimait à faire des essais souvent téméraires, voulut prendre un bain de mer dans l'océan même. Les matelots... cherchèrent à le détourner d'une fantaisie dangereuse. Il fallut céder \ »

1. M. de Mondésir n'aime pas Chateaubriand, dont les allures romanesques lui déplaisaient au point qu'il le comparait, on vient de le voir, à Don Quichotte, et qui était devenu, au moment où il écrivait ses souvenirs, l'ami des ennemis de l'Église. Il avait môme fait, peu de temps avant, une visite à Lamennais, « cette plume satanique »,dit le vieux Sulpicien. Aussi il le tourne volontiers en ridicule. A propos de ce bain en pleine mer, il laisse entendre que le baigneur ne savait pas nager, ce qui serait bien étrange pour quelqu'un dont l'enfance s'était passée tout entière sur les rochers de Saint-Malo, et tout à fait inexplicable chez un homme qui demandait à se baigner en plein océan. D'ailleurs l'historien avoue lui-même

A propos de cette tempête dont parle M. de Mondésir, on se souvient peut-être que, plutôt que de croire Chateaubriand capable de raconter sincèrement ce qu'il a vu, M. Bédier préfère Taccuser tout simplement d'avoir emprunté la peinture de la tempête qu'il dit avoir subie aux descriptions imaginaires de ses propres romans. Le voyageur n'a jamais vu le vent soulever bruyamment les vagues ; ce qu'il décrit de ce spectacle est pris tout entier dans son imagination :

« Pour peindre la tempête qui l'assaillit au retour d'Amérique, notre voyageur a mis bout à bout une tempête subie par Chactas [NatcheZy VII) et une autre subie par Cymodocée [Martyrs^ XIX) » (2® article, p. 120, en note).

Le hardi critique croira désormais peut-être que Chateaubriand a pu décrire la tempête d'après nature, comme disent les peintres.

Ces petites leçons de choses, aussi décisives qu'inattendues, devraient rendre les adversaires du voya-

qu'il n'a pas vu les détails de la scène, étant descendu dans sa cabine avec les autres passagers, dès que le baigneur se disposa à se mettre « tout nu ». Mais, en somme, malgré sa malveillance il raconte, comme le héros lui-môme: 1* quMl se baigna; 2» qu'il courut le péril d'être dévoré par des requins ; 3° qu'il s'évanouit; 4" qu'il fallut le hisser à bord.

On trouvera ces passages de la relation de M. de Mondésir relatifs à Chateaubriand dans le Correspondant, n* du 10 août 1905, page 583 et suiv. J'ai eu connaissance moi-même de ce manuscrit par mon vénéré maître et ami, M. l'abbé Monier, qui l'a découvert. Mais comme j'ai su en môme temps que, prévenu par un autre de ces messieurs de Saint-Sulpice, M. Victor Giraud comptait en tirer parti dans un prochain article, je me suis abstenu d'en parler au public avant qu'il en eût parlé lui-même.

geur moins enclins à douter de sa parole, aussitôt que ce qu'il raconte leur paraît un peu rare. Mais justement c'est le rare qui attirait ce jeune homme de vingt-deux ans, plein de feu et de génie, dont les idées étranges, hardies et quelque peu extravagantes déconcertaient la calme sagesse de M. de Mondésir.

Sa curiosité d'ailleurs égalait son goût pour l'extraordinaire. C'était, dit toujours son austère compagnon de voyage, « un vrai touriste qui veut tout voir pour ensuite pouvoir parler de tout ».

C'est bien ainsi qu'il se peint lui-même dans le Voyage et les Mémoires, Le témoignage de ceux qui vécurent alors auprès de lui, en confirmant ses paroles sur les faits où il a eu occasion de se produire, par une conséquence logique en devient, pour ainsi dire, le garant sur tous les autres.

J'aurais quelques points encore à signaler, mais des questions plus importantes restent à éclaircir.

NOS ITINERAIRES

Des deux arguments que M. Bédier a opposés, dans ses deux premiers articles, à la véracité du Voyage en Amérique^ et auxquels j'ai essayé de répondre : l'insuffisance du temps dont Chateaubriand disposait pour accomplir son itinéraire et les emprunts qu'il a faits à d'autres voyageurs, il me semble aujourd'hui abandonner à peu près le second.

Ce n'est pas qu'il cesse de croire à l'étendue de ces emprunts, ni de reprocher à Chateaubriand de

ne pas s'en être expliqué avec plus de reconnaissance ; mais, en définitive, il lui paraît sans doute, comme à moi-même, que, dans l'intérêt de son ouvrage et pour le profit de ses lecteurs, l'écrivain a eu raison de compléter ses renseignements par ceux d'autrui, et que sa loyauté est suffisamment couverte par les déclarations explicites faites à ce sujet dans son livre même ^

Ce qu'il y a de certain, c'est que M. Bédier appuie surtout maintenant sur la difficulté tirée par lui de l'itinéraire.

En cinq mois, Chateaubriand n'a pu parcourir les lieux qu'il dit avoir parcourus. Voilà sa thèse préférée !

Quels sont donc ces lieux ?

Moi je réponds : ce sont justement ceux que Chateaubriand dit avoir parcourus et pas d'autres.

J'ai appelé l'attention sur ce point; j'ai écrit : il y a des parties « que le voyageur déclare formelle-ment avoir visitées » , et il y en a d'autres dont il parle d'après autrui, sans prétendre les avoir vues luimême, et sur lesquelles il fournit des renseignements impersonnels : pour contester sa véracité, on ne peut raisonner que sur les premières, c'est l'évidence même.

Si Ton s'arrête là, « si l'on veut s'en tenir à ses affirmations catégoriques et ne pas le conduire où il ne dit nulle part être allé », on se contentera d'avan-

1. On peut voir plus haut, pp. 107-110, ces déclarations, ainsi que les paroles de M. Bédier sur ce sujet (p. 111, note 1). M. Bédier avouait dès lors ne pouvoir rien conclure des rapprochements qu'il avait faits (2' art., p. 118),

cer, après lui, qu'il a visité Baltimore, Philadelphie, New- York, Boston, Albany, Niagara, Pittsburg, qu'il a vu c( Ten haut » du Mississipi, la Louisiane, qui s'étendait alors sur les deux rives du fleuve, et qu'il a pénétré dans les Florides, sans que l'on sache précisément jusqu'où.

Or il a pu faire tout cela dans le temps dont il disposait, ce n'est douteux, je crois, pour personne.

Mais par où est-il passé exactement et par où exactement est-il revenu?

J'ai déclaré que je l'ignorais et que M. Bédier agirait sagement en disant comme moi. Pourquoi? Je l'ai expliqué (cf. plus haut, pp. 138-139) et M. Bédier ne répond rien à mes raisons, car ce n'est pas répondre que d'opposer à des arguments très positifs de simples hypothèses malveillantes contre un grand écrivain (3® article, p. 95-96) '. Si les arguments portent bien, la question est tranchée; s'ils sont faibles, dites pourquoi, nettement, sans vous jeter à côté.

J'ajouterai que le passage de Bartram, que l'on

1. M. Bédier demande là ironiquement pourquoi les notes de Chateaubriand sont brouillées à partir de Niagara. Il soupçonne, et sans aucune preuve, que le voyageur ment sur ce point aussi, pour excuser ses erreurs. Or puisqu'on prétend qu'il a travaillé « armé d'un livre de poste et d'une carte moderne » (3° article p. 98), puisqu'on veut qu'il ait recouru à des livres pour marquer ses étapes que l'on suppose imaginaires, rien ne lui était plus facile que d'être exact : il n'avait aucun besoin de se réfugier dans le mensonge, cela saute aux yeux.

m'oppose triomphalement ailleurs et dont la substance aurait passé dans les Mémoires^ serait une preuve nouvelle de l'impossibilité où Ton est de tracer l'itinéraire avec précision. On sait que l'écrivain prévient lui-même le lecteur que cette confusion a dû, malgré lui, se produire parfois dans ses récits américains K

Mais j'ai tenu cependant à montrer que, s'il fallait, après tout, faire des hypothèses, il était bien facile de se rendre compte que pour revenir du Sud vers Philadelphie, Chateaubriand avait des routes plus faciles que la route invraisemblable, où M. Bédier veut l'obliger à passer pour lui faire pièce.

J'en ai indiqué deux, également possibles. Tune qui le fait remonter directement dés Florides vers Chillicothe et le Nord, l'autre qui le ferait descendre par le nord de l'Alabama, passer les montagnes Bleues et rentrer à Philadelphie à travers les plaines, encore inconnues pour lui, des Carolines et de la Virginie.

M. Bédier trouve ces itinéraires « tous deux modestes, tous deux très sages, tous deux très bons ménagers du temps, des forces et des deniers du voyageur » et il est certain, en effet, je l'ai établi, que le voyageur a plus de temps qu'il n'en faut pour les suivre l'un ou l'autre.

1. Le passage en question de Bartram concerne la compagnie des trafiquants que suit le voyageur etc. Il vient dans les Mémoires après le paragraphe : « Nous étions poussés par un vent frais », début, on le voit par le Voyage^ du long morceau que précède la déclaration formelle de l'auteur sur les notes de Bartram, confondues, dit-il, avec les siennes et qu'il donne pêle-mêle avec celles-ci.

Eh bien ! alors, pourquoi ne pas les adopter? Uniquement parce que Chateaubriand ne pourrait plus passer ensuite pour avoir écrit des récits mensongers? La raison n'est peut-être pas suffisante.

M. Bédier m'objecte, je le sais bien, que le second itinéraire est gêné par la moitié d'une ligne de Chateaubriand sur Chillicothe, le premier par la moitié d une ligne sur les montagnes Bleues, tous deux par la moitié d'une autre ligne sur les Natchez et deux lignes vagues au sujet de la route des Natchez à Nashville et Salem.

Revenons un peu sur ces divers fragments de lignes, base unique et vraiment un peu grêle de tout l'échafaudage de M. Bédier.

J'ai dit ce que je pensais (pp. 143-145) de la mention isolée de Chillicothe, et, malgré la réplique, je le pense encore. Je crois même que si M. Bédier rencontrait un mot semblable, chez un auteur à qui il n'aurait pas déclaré la guerre, et le trouvait difficilement conciliable avec d'autres assertions du même écrivain, il n'éprouverait aucune peine à suivre l'une des explications que je donne. Nous allons souvent aussi loin et un peu plus, nous tous qui avons la charge d'expliquer les auteurs, anciens ou modernes. M. Bédier le sait bien.

Mais si ce texte l'embarrasse trop, décidément, rien ne l'empêche de préférer le premier itinéraire,

qui lui donne satisfaction. Le passage des « montagnes Bleues » n'est pas un obstacle, quoi qu'il prétende.

J'ai fait remarquer, en effet, que Chateaubriand pouvait comprendre sous ce nom tout le système des Apalaches, ce qui supprime la difficulté.

Sur quoi mon assertion est-elle fondée? Serait-ce uniquement sur la pensée que « ce nom poétique devait lui plaire » et qu'il n'aura pas hésité à substituer, dès lors, un nom* de sa fantaisie au nom réel de ces montagnes?

C'est ce que le lecteur sera tenté de croire en lisant M. Bédier, mais ce n'est point heureusement ce que j'ai écrit.

J'ai écrit, dans la phrase jointe à celle que mon contradicteur m'emprunte et qui, par je ne sais quel phénomène, lui a tout à fait caché sa voisina :

« Chateaubriand nous apprend, dans son Voyage (p. 85), que c'était un des noms portés d'abord ipar cette chaîne célèbre. » (V. plus haut, p. 145).

Au lieu d'affecter de n'avoir pas lu cette assertion, M. Bédier n'avait qu'à vérifier la référence, s'il doutait de ma parole; il n'avait qu'à relire la page où je renvoie; il y aurait vu que l'écrivain y parle des « vallées situées à l'ouest des monts Alleghanys (ou Apalaches) appelés d'abord.,, montagnes Bleues. »

Cette chaîne a toujours eu, en effet, et elle a encore aujourd'hui des noms un peu flottants.

« Dans les différents États que traversent les Alleghanys, ils reçoivent des dénominations différentes » (Vivien de Saint-Martin) ; c'est « la chaîne

RÉPLIQUE A UNB REPLIQUE. 201

principale », celle qui est la plus rapprochée de TAtlantique, qui proprement « porte l'appellation de Blue Ridge ou Crête Bleue » (E. Reclus, Géogr, uniy,, XVI, p. 108).

Il n'est pas étonnant, n'est-ce pas ? que le nom de la chaîne principale ait été appliqué à la chaîne entière; en tout cas il l'a été, et, quand M. Bédier écrit (1®" art., p. 518) : « Les montagnes Bleues n'ont jamais désigné que la bordure orientale des Apalaches », il commet une erreur certaine, absolue.

Du moins ne niera-t-il pas, je l'espère, qu'aux yeux de Chateaubriand le nom de montagnes Bleues . ne soit le vrai nom du système, le nom primitif, originel.

Et c'est là toute la question, car il s'agit uniquement de savoir ce que ce nom signifie pour lui, quand il l'emploie.

Cela étant, je crois que si le distingué professeur est d'avis que, en interprétant le texte de Chateaubriand de manière à entendre par les montagnes Bleues l'ensemble de la chaîne, rien ne s'oppose à l'adoption de l'itinéraire par moi proposé, il a le devoir, comme critique, d'accepter cette interprétation, avant d'accuser le grand écrivain de s'être livré à un perpétuel mensonge.

Or cette interprétation rend, en effet, l'itinéraire parfaitement acceptable; le voyageur a pu entrer dans les contreforts des Apalaches, soit à l'est du Tennessee, soit au nord de l'Alabama.

Ceci, direz-vous, allonge la distance prévue.

Sans doute; mais qu'importe? Il convient de se rappeler que n'ayant atteint, dans la supputation

des distances comprises dans mon itinéraire de retour,qu'une somme de 1.700 kilomètres, j'ai compté, pour être large, 2.000 kilomètres; que j'ai supposé, de plus, Tallure de Chateaubriand plus lente que mon contradicteur ne la suppose en général, et qu'enfin mon calcul laisse au voyageur trente-six jours de reste. Nous ne sommes donc pas à Tétroit! Il s'en faut bien.

Mais les Natchez? Pourquoi ne fais-je pas descendre Chateaubriand jusqu'au village actuel de Natchez?

« C'est ici, écrit M. Bédier en parlant de votre serviteur, la poutre maîtresse de sa construction. Pour la faire crouler, il suffît, croyons-nous, de la pichenette que peut donner un texte de deux lignes. (Hum! voilà un texte bien entreprenant!) Mais, afin qu'elle s'abatte d'une chute plus belle (!), il sied de faire choir d'abord deux frêles étançons » (3" art., p. 83).

Je crois qu'un homme du métier trouverait la chute plus belle encore, justement si la poutre maîtresse tombait, malgré ses deux étançons, sous la simple pichenette de ce petit coquin de texte.

Quoi qu'il en soit, pourquoi M. Bédier promènet-il le voyageur jusqu'à la ville actuelle de Natchez? Parce que, dans la page manuscrite que j'ai rappelée. Chateaubriand a écrit (et voilà la pichenette!) : « Quand je touchai aux Natchez, en 1791... »

J'ai répondu — et mon contradicteur a l'amabilité

de trouver celte réponse « vraiment ingénieuse » — : « On peut entendre par le nom de Natchez la ville ou le pays. »

M. Bédier se donne aujourd'hui un mal bien inutile pour justifier le premier sens. Toute la question est de savoir quelle signification il faut attribuer au mot, ici,

A mes yeux, il s'agit du pays.

Chateaubriand paraît le dire dans sa phrase même : « Quand je touchai aux Natchez, en 1791, rien n'était encore réglé dans ce pays, »

C'est du reste à la contrée occupée par les Natchez, non à leur village, que Chateaubriand pense toujours quand il parle du territoire qu'ils habitent. Voyez par exemple ce passage [Voyage/^, 183) : « A l'orient du pays des Natchez » se trouvaient les Creeks. Evidemment le pays désigne ici la contrée. Car les Creeks habitaient les Florides [Voyage, p. 196) et les Florides comprenaient tout le territoire qui « forme aujourd'hui les Etats de la Géorgie, de l'Alabama, du Mississipi et du Tennessee » [Ibid.],

C'est donc bien la vaste région où dominaient les Natchez et non leur village seulement que Chateaubriand a en vue, lorsqu'il fait mention de leur pays et en général du lieu qu'ils habitent.

Voilà pourquoi il dit, dans le passage cité, « aux Natchez » et non à Natchez, ainsi qu'il devrait écrire s'il pensait à la ville ; mais il pense aux habitants, à la contrée qu'ils occupent et à laquelle il donne leur nom ^ La question me paraît jugée.

Page 1