‹ Sainte-Beuve et Chateaubriand: problèmes et polémiquesChapitre 8 sur 26 · Chateaubriand et son groupe, t. II, p · texte numérisé non relu

Chateaubriand et son groupe, t. II, p

gnage public, qui en est la condamnation. Il a donc écrit à M. Manuel et lui a demandé, sur ce point particulier, des renseignements personnels et très précis. La réponse étant venue, il en a donné loyalement lecture, en pleine Sorbonne, le jour de la discussion sur Chateaubriand. On a ainsi comme la déposition d'un témoin qui a vu de ses yeux et entendu de ses oreilles, et dont la parole désintéressée est au-dessus de tout soupçon. Or la lettre d'aujourd'hui confirme pleinement la brochure d'autrefois.

11 a bien fallu conclure, et M. Faguet l'a conclu, que Sainte-Beuve avait semé un faux bruit en se permettant d'écrire que, lorsqu'il mourut, Chateaubriand « était, depuis trois ou quatre ans, dans un état d'affaiblissement qui avait fini par être une véritable oblitération des facultés ».

Ce n'est donc pas l'abbé Deguerry, c'est lui-même qui est « convaincu » d'avoir publié une erreur, et une erreur méchante envers une grande mémoire.

Est-ce la seule? Ou aurait-il aussi trompé le public, — sinon lui-même, — en prêtant à l'auteur des Mémoires d'outre- tombe des phrases regrettables qui seraient de lui seul?

Je n'ai certes pas le désir d'exagérer la portée de ce passage problématique en ce qui regarde la religion de Chateaubriand.

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Si Chateaubriand Ta écrit, en réalité, c'est un argument contre la gravité de sa conduite, mais non contre la sincérité de sa foi. On a bien voulu en faire l'observation de divers côtés; mais j'ai peut-être le droit de rappeler ici que je n'ai jamais prétendu le contraire. J'ai expliqué moi-même que ses sentiments religieux avaient été longtemps mêlés de défaillances morales, dont il s'est ouvertement accus^ et chrétiennement repenti.

Ceux qui défendent, parce qu'ils y croient, la vérité de son christianisme, n'en sont que plus à l'aise pour étudier impartialement l'authenticité d'une page, qui ne va pas contre leur thèse.

La question est bien plus délicate pour les fidèles de Sainte-Beuve. Si leur critique vénéré était capable d'inventer ou d'altérer les citations qu'il répand dans le public, et sur lesquelles il s'appuie ensuite et raisonne avec complaisance, quelle épreuve pour sa renommée et pour leur dévotion !

Aussi conçoit-on bien que leur piété se révolte et accuse bruyamment de sacrilège les curieux importuns qui veulent y regarder de près et chercher librement ce qu'ils doivent croire. Mais que l'enquête leur plaise ou non, il faut bien que leur raison se résigne, ou à la faire ou à la subir.

Voici donc la question qui se pose :

Le passage donné par Sainte-Beuve comme extrait des Mémoires d'outre- tombe ne se trouve dans aucune édition des Mémoires; il n'a même jamais paru dans aucun ouvrage de Chateaubriand. C'est un point qui n'est maintenant ni contestable ni

contesté.

Mais a-t-il figuré dans le projet des Mémoires^ au cours d'une rédaction primitive et condamnée depuis par l'auteur? Sainte-Beuve a-t-il eu communication du manuscrit qui l'aurait contenu?

Si Sainte-Beuve n'a pas vu le manuscrit, quelque chose d'analogue eût-il été écrit d'abord par Chateaubriand, il est évident que la citation ne peut pas être exacte, sûre, authentique.

Eh bien, il ne paraît pas douteux qu'e/i principe il n'a pu voir le manuscrit de l'ouvrage et en prendre des copies ; etc?^ fait il ne l'a pas vu.

Tâchons d'éclaircir l'un et l'autre point.

Pour soutenir que l'auteur des Lundis a possédé, au moins quelques heures, l'original du morceau qu'il a cité, on a proposé trois hypothèses différentes; ce sont d'ailleurs les seules qu'on puisse faire. Or aucune des trois ne résiste à l'examen des circonstances et des documents : on va s'en convaincre.

Un écrivain qui s'est beaucoup occupé de Chateaubriand nous disait un jour :

« J'ai bien étudié la question, et je ne vois d'autre solution que celle-ci : Dans une circonstance où Chateaubriand lui aura montré ses Mémoires, Sainte-Beuve sera parvenu à voler le feuillet, où se trouvait la page qui a fait depuis le tour du monde ; l'auteur ne s'en sera point aperçu et le feuillet aura désormais manqué dans le manuscrit, que toutes

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les éditions ont reproduit nécessairement mutilé. »

Un lettré éminent croit, de son côté, à la trahison d'un secrétaire de l'écrivain, corrompu par le critique.

Il ne faut pas oublier, en effet, que dans sa curiosité de chercheur, dans son goût déterminé pour les indiscrétions littéraires... et quelques autres, Sainte-Beuve regardait peu à la délicatesse des moyens. Il nous en a fait lui-même à peu près la confidence :

« On ne se doute pas, dit-il, de toutes les peines et de toutes les ruses à bonne fin, qu'il nous a fallu avoir,»nous autres critiques, qui tenions à accroître, sur quantité de points neufs et délicats, l'histoire littéraire contemporaine * . »

On sait qu'un jour, une bonne lui ayant volé dix francs sur sa cheminée, il affecta de ne pas s'en être aperçu et garda la coupable quelque temps chez lui, parce qu'il avait des révélations à lui arra-r cher sur la vie de Bouchot et d'Augustin Thierry, chez lesquels elle avait servi auparavant.

C'était une de ces « ruses à bonne fin » qu'il pratiquait volontiers, sans trop s'inquiéter de leur nature.

C'en est une autre que la manière dont il fourragea dans les papiers de Fontanes.

On se souvient peut-être qu'en 1839 les œuvres de Fontanes furent publiées sous les auspices de Chateaubriand. Chargé de la notice, Sainte-Beuve exprima le plus vif désir de voir la correspondance

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