VIII AVERTISSEMENT
sées par Mme Desbordes- Valmore. Ces lettres sont vraiment touchantes, car elles témoignent, chez Fauteur de Joseph Delorme, de sentiments très élevés et d'impressions émues d'une particulière délicatesse.
Mai 1900.
Lorsqu^on étudie de près la plupart des personnalités du groupe romantique, Ton a dès aujourd'hui quelque peine à se mettre à Tunisson des sentiments, des idées, et surtout de la forme que le plus grand nombre d'entre elles ont employée pour les exprimer.
L'outrance continuelle, la violente exaltation naturelle, communes à tout le cénacle de 1830, qui déjà nous semblent à l'heure présente si fausses et si jouées, ne sont néan-» moins le plus souvent que l'expression sincère d'impressions réelles. Il est donc fort à
craindre que, dans peu d'années, nul ne puisse plus reconstituer par la pensée le cadre intellectuel du romantisme naissant, et moins encore les états d'âme de ses adeptes, états d'âme si différents des nôtres !
Sous la Restauration, le lyrisme était dans l'air; la jeunesse littéraire de cette époque aurait cru déshonorer sa plume en ne prenant pas pour diapason de son style les exagérations les plus échevelées et les formules les plus extrêmes.
Si les classiques, pour éviter le mot propre, avaient abusé de la périphrase, les romantiques ne revinrent pas davantage à la simplicité. Leur convention fut autre, voilà tout. Il faut reconnaître cependant qu'ils étaient plus près de la vérité en analysant d'ordinaire dans une langue exagérée des impressions ou des faits dont, à leurs yeux, la réalité n'était pas moins excessive.
Ce n'est pas, d'ailleurs, chez tous les maîtres du romantisme que s'étale avec le plus d'excès
cet abus de la phraséologie, mais bien plutôt chez tous les poêlée minores de cette révolution littéraire. Il suffit de parcourir la correspondance intime de Tun ou Tautre d'entre eux pour constater à quel point, — ainsi qu'il arrive du reste le plus souvent, — les disciples exagérèrent les défauts de leurs modèles, sans presque rien garder de leurs qualités.
L'un des premiers satellites de la nouvelle Pléiade, et pourtant à cette heure Tun des plus ignorés, fut Ulric Guttinguer. Au début du mouvement dont il se montra sur-le-champ Tardent promoteur, la notoriété de ce poète normand balança celle des deux Deschamps, de Jules de Rességuier, de Fontaney et de tant d'autres, dont les œuvres et même les noms sont presque tous aussi inconnus que le sont, de nos jours, les œuvres et le nom de Guttinguer lui-même.
Et pourtant Alfred de Musset, en adressant à son ami Ulric le sonnet demeuré si longtemps célèbre , avait semblé promettre
à ce nom une sorte d'immortalité littéraire!
Nous ne songions guère à observer de plus près la physionomie particulière de ce romantique d'antan, quand le hasard, en plaçant sous nos yeux tout ce qui subsiste des lettres qu'il écrivit à Sainte-Beuve, nous apprit sur les deux écrivains une particularité curieuse et fort peu connue.
En effet, cette correspondance révèle que Volupté n'est pas le premier roman écrit par Sainte-Beuve. Celui-ci, sous l'inspiration d'Ulric Guttinguer, avait antérieurement commencé un autre récit, dont il a parlé lui-même dans une étude sur V Arthur du jeune auteur normand, étude insérée d'abord dans la Revue des Deux Mondes y numéro du 15 décembre 1836.
Or, cet Arthur était en réalité l'œuvre dont il s'agit ici. Projetée en commun, les deux amis devaient, à l'origine, l'écrire en colla boration. Mais des raisons diverses en retardèrent d'autant plus longtemps l'éclosion,
qu'elle devait être tout particulièrement inspirée par certains épisodes, — voilés et changés de cadre, — de la vie même de Guttinguer.
Un jour vint cependant où ce dernier, surmontant ses longues hésitations, termina et publia seul l'ouvrage dont il s'occupait depuis si longtemps. Son apparition eut pour résultat de faire abandonner définitivement par Sainte- Beuve le travail analogue qu'il avait entrepris de son côté, travail déjà suspendu d'ailleurs depuis plusieurs années. Il se contenta donc, dans l'article sur Arthur^ — qui se trouve aujourd'hui placé dans ses Portraits contem-porains, — de faire en ces termes l'histoire du projet primitif :
« Moi-même, entré dans ses confidences d'alors (de Guttinguer), ému de ses souvenirs plus que des miens, j'ai rêvé avec lui, près de lui, sous ces ombrages qu'Arthur sait si bien décrire, un grand roman poétique, et qui était déjà commencé quand Juillet est venu pour toujours l'interrompre. C'était un
de ces romans de loisir, et que la Restauration pouvait seule encadrer. Je demande d'en citer un passage, prose et vers, qui me semble fidèlement reproduire l'impression élégiaque sous laquelle j'avais conçu le héros. Ce héros, qui n'était autre qu'Arthur, qu'Ulric luimême, s'exprimait ainsi dans le prélude du récit de cette passion dernière qui Fallait envahir, mais qui se dérobait encore sous un léger rideau de saules, au bord de son beau fleuve normand. . .
a Pour achever ces indiscrétions sur l'auteur à! Arthur y je dirai que, si celui de Volupté l'avait connu, il semblerait avoir songé à lui expressément dans le portrait de Vami de Normandie (i). »
En imprimant pour la première fois en volume cette étude sur Arthur^ — qui fut d'abord recueillie dans le tome quatre des Portraits et critiques littéraires^ paru chez
(i) On n'a pas oublié que la première édition de Volupté ne porte aucun nom d'auteur.
Renduel en 1839, — Sainte-Beuve fit un nouvel emprunt à son œuvre inédite. Il est précédé de cette explication :
« Puisque j^ai remué ces feuilles oubliées, j'en tirerai encore un seul passage qui servira à encadrer une autre élégie. La passion qui va saisir le héros en est déjà aux préliminaires. C'est lui toujours qui raconte. »
Trois pièces de vers font partie de ce début de roman. Sainte-Beuve publia les deux premières non seulement dans les extraits de l'ouvrage cités par lui, mais encore dans ses Poésies complètes^ où, plus tard, la troisième aussi fut introduite. Elles y portent pour titre : Stances^ Désir ^ et i ^ Oh! que son jeune cœur, etc. »
Ces dernières strophes sont encore insérées, sans titre cette fois, dans : Livre cP amour ^ le rarissime recueil anonyme que Sainte- Beuve fit imprimer à quelques exemplaires en 1843. Elles y sont accompagnées de cette note :
« Fait non pour elle directement, mais dans sa pensée, et en déguisant la couleur de ses yeux; ce devait être mis dans un roman. »
De même que Volupté ^ V Arthur de Guttinguer ne devait porter aucun nom d'auteur.
Tel était du moins le désir de celui-ci, qui, en raison des faits vrais racontés dans les pages de son œuvre, tenait à ce qu'elle parût d'une façon plus mystérieuse encore que n'avait été mis au jour le roman de Sainte- Beuve. Ce fut donc par suite d'une méprise, — quelque peu préparée par l'éditeur, si nous ne nous trompons, — que le nom de l'auteur, malgré son omission partout ailleurs, fut pourtant imprimé au dos du volume. Guttinguer ne s'en consola pas, car sa nature impressionnable redoutait souvent le grand jour et la complète publicité. Par suite de cette timidité particulière, il n'a pas signé tous ses ouvrages, et l'on peut facilement se rendre compte combien la paternité officielle de celui-ci lui fut pénible à supporter.
Chose bizarre, et celle-là totalement ignorée à cette heure, Arthur ^ publié à Paris chez Eugène Renduel, en décembre 1836, — daté de 1837, — avait déjà vu le jour à Rouen dès 1834, sous la forme d*un fort volume in-octavo, dont Tanonymat fut si scrupuleusement respecté que l'existence même de ce premier Arthur est demeurée complètement inconnue (i).
Cet ouvrage, d'ailleurs tout à fait dissemblable de son frère cadet, — l'édition parisienne, — ne fut sans doute jamais ce qu'on appelle réellement livré à la publicité. Portant l'indication de « troisième partie », quoique son impression n'ait été précédée par celle d'aucune autre, c'est en réalité un livre totalement différent du roman que, deux ans plus tard, édita Renduel, et dont celui qui nous occupe semble même n'être que le complément.
(i) Voir le nnméro 5847 dans la Bibliographie de la France du i" novembre 1834. L'ouvrage sortait de presses de Timprîmerie Périaux, à Rouen.
Lors de rapparitîon, en 1836, de l'unique version de ce récit qui soit encore aujourd'hui connue de nom, ces faits ne furent relevés par personne. Dans son article sur l'œuvre, Sainte- Beuve lui-même, presque toujours si méticuleusement exact, n'y fit aucune allusion. Et pourtant les lettres de Guttinguer prouvent que le maître avait eu connaissance de V Arthur de 1834.
Enfin, l'auteur de Port-Royal y quoique bien décidé à ne point achever son travail personnel, n'a pas détruit cependant le manuscrit commencé. Nous l'avons, en effet, retrouvé soigneusement joint aux Cahiers de ce journal écrit par lui, dont il a été souvent parlé depuis quelques années.
Presque autant que le style, le papier jauni, l'encre pâlie, l'écriture à peu près indéchiffrable de ce morceau, témoignent de sa date.
Ecrit, on l'a vu, avant juillet 1830, — au mois d'avril pour être précis, — ce n'est pas sans peine que nous sommes parvenu à en
reconstituer le texte authentique. Encore, ne répondons -nous pas qu41 n'y ait peut-être dans notre version quelques mots inexactement déchiffrés. Du reste, c'est avec tant de difficulté que Sainte-Beuve avait, lui aussi, relu sa propre écriture, qu'au premier mot du vers vingt-quatre des Stances il a laissé subsister partout une faute sensible. En effet, on lit exhalait sur le manuscrit, au lieu ii assemblait^ imprimé jusqu'ici à chaque édition ou citation de ces vers, quoique à la place indiquée ce dernier mot ne nous paraisse vraiment avoir aucun sens.
Tout inachevé que soit l'ouvrage du grand écrivain, il nous a semblé intéressant de mettre au jour, en son entier, ce qui subsiste de sa première œuvre d'imagination. Nous remercions donc très vivement ici M. Troubat, son héritier, de nous y avoir, en ces aimables termes, on ne peut plus gracieusement autorisé :
30 juin 1893.
a Cher Monsieur, a En tout ce qui dépend de moi seul, vous avez mon autorisation d'avance. Vous pouvez donc publier ce fragment d'œuvre de Sainte- Beuve, qui devait paraître en collaboration avec Guttinguer. v
3 juillet 1893.
a Cher Monsieur, Vous n*avez pas besoin d'autre autorisation que celle que vous avez bien voulu me demander pour publier ce fragment d'ébauche de Sainte-Beuve en collaboration avec Ulric Guttinguer. Toute autorisation qui dépend de moi vous est acquise. Voilà ce que j'ai voulu vous dire. »
Il faut se rappeler en lisant les pages suivantes que l'auteur, né le 22 décembre 1804,
avait seulement un peu plus de vingt-cinq ans lorsqu41 les écrivit; puis, qu'il s'agit d'un premier jet, et non d'une œuvre revue et mise au point par l'auteur. Ceci explique les quelques incorrections qu'on y peut relever.
Je passais l'autre jour à cheval le long de la grève, me rendant à ma forêt de Kereuc, qui n'est pas loin de Saint-Malo.
Il y avait eu un orage la veille, et Tocéan encore ému, quoique apaisé à la surface, grondait au loin dans ses profondeurs. C'était mer basse. Un ardent soleil de juillet chassait à l'horizon le reste des gros nuages et séchait les galets sur le sable.
Je suivais tristement, aux flancs ravagés de la grève, la trace des flots qui l'avaient sillonnée, et qui s'étaient retirés. Puis, par
i8 SON PREMIER ROMAN
moments, portant la main aux rides de mon front, je me disais :
c Là aussi, les Passions sont venues battre comme des flots et ont laissé trace en se retirant. Mon midi est sec et aride. Mais dans quelques heures Tocéan baignera de nouveau sa plage, et, à moi, mes ondes taries ne reviendront pas !
(t Passions! Amour! Amour indomptable et profond, qui donc a pu vous établir si avant au cœur de l'homme? Quelle main a creusé vos abîmes et y a amassé vos tempêtes? Qui vous a donné ce pouvoir inouï de tout dévorer en notre âme? D'où vous vient-il, et d'où nous venez-vous?
c Est-ce la société, qui par ses vices et son mauvais arrangement procure à ces sortes de Passions un tel empire, et les développe outre mesure au détriment de l'ordre et de la morale?
c Ou bien, indépendamment de toute éducation et de tout état de société, les tenons-
nous en naissant de notre cœur, de notre nature propre? Nous sont-elles transmises par le sang, comme des maladies originelles, et y a-t-il certaines organisations qui leur soient fatalement dévouées ? »
Quand je suis calme, reposé au sein de la nature, quand mes souvenirs sommeillent et que ma raison se relève, je me dis :
a Non, l'homme ne saurait être ainsi prédestiné de toute nécessité à des fautes et à des crimes. C'est à lui-même, et non à Dieu, qu'il doit s'en prendre de ses égarements et de ses fureurs.
a Eh quoi? Il a laissé se perdre les principes invariables qui devraient le diriger dans la vie ; dès longtemps il n'a plus recours aux bonnes disciplines, et la religion ne lui représente plus rien. Enfant, on l'élève mal, on l'instruit superficiellement. Il effleure avec dédain les trésors antiques pour se jeter plus vite dans les nouveautés les plus passagères. Son intelligence se promène sur toutes choses
avec une curiosité vague, et par pur désir d'amusement. Quelques principes généraux de convenance sont les seules règles essentielles auxquelles il se range.
c Y a-t-il donc de quoi s'étonner après cela si, dans Pardeur de Tâge, au sein de la fortune, du loisir et de Tennui, quand souffle violemment la Passion, elle emporte du premier coup tous ces vains caprices, déchire et dévore tous ces ornements fragiles, tous ces voiles légers, et se déploie avec furie, comme un incendie dans une fête?
<K L'homme a besoin d'une éducation suivie et sérieuse, d'études, de principes, d'idées de religion et de devoir. Il faut l'armer de bonne heure, si l'on ne veut pas qu'il soit pris au dépourvu par le dérèglement. Il est destiné à aimer, et plus il aura un fonds de chaleur honnête et vertueuse, plus il aimera avec passion. Tout l'effort doit tendre à contenir cette passion dans l'ordre, et à la diriger sainement vers son objet. Ce que peut l'habi-
tude des principes pour s'opposer aux mauvais commencements, même dans les naturels les plus exaltés, est incalculable. La raison, si on Ta rendue forte et vigilante, peut tout réprimer à Porigine. Ce n'est qu'à son défaut et par notre coupable indifférence morale que le mal se glisse en nous, grandit et nous perd. »
Voilà ce que je me dis aux heures de calme, quand je me promène, déjà vieux, par une belle matinée, sous Fombre entremêlée des pins et des chênes, le long de la plage retentissante, et que je n'entends plus le bruit lointain du monde et des hommes.
Mais si quelque souvenir trop rapide a passé en moi, si Timage confuse du passé remue encore au fond de mon cœur, je retombe dans le doute et le chaos. Je ne vois plus par où j'aurais échappé à ma destinée, ni quel miracle de rhumaine raison aurait été capable de m'en garantir. Je m'en prends au sort, à ma nature, à mes sens, à la tendresse de ma chair, au feu de mes veines, et je suis malgré moi tenté de
•conclure que celui qui a pu dompter les Passions les ignore.
Sophisme ! Illusion ! car qui a aiguisé ces sens, amolli cette chair, enflammé ces veines, énervé et dépravé de bonne heure toute cette nature riche et sensible, sinon le relâchement de Péducation, Toisiveté rêveuse, et le manque d*un fonds solide d^études et de travaux ?
Ma famille avait émigré et ma première enfance fut errante.
Mon père et ma mère m'aimaient tendrement, mais je ne pus recevoir sous leurs yeux les premiers soins du foyer. Nous n'avions pas de foyer alors.
Nous rentrâmes en France un peu avant 1! Empire. J'avais neuf ans, de l'esprit, de la facilité et une âme ouverte à toutes les impressions vives.
Nous nous fixâmes dans la ville d'A***, à une trentaine de lieues de la capitale.
Mon père fut, dès notre rentrée en France, forcé à de fréquents voyages pour recueillir
quelques] débris de fortune , et je restai presque entièrement livré à moi-même, avec mes sens, mon activité, et un vague besoin d'amour et de bonheur.
Mon père était un bon gentilhomme de province, probe, juste, modeste, de mœurs rigides, quoique d'une sensibilité charmante. Il s'était marié tard, et, comme sa vie avait été tempérée, il gardait sous des cheveux gris son énergie et sa chaleur de jeunesse. Bon, aimant par nature, il devenait terrible dans ses violences, qui étaient presque toujours sans objet.
Ma mère n'offrait que douceur, soumission, rien de brillant, peu d'esprit, peu de culture. C'était la bonté, la vertu même, s'il peut y avoir vertu dans l'absence totale de vices ou de défauts.
La facilité que je trouvais à tromper ma mère, me rendit menteur sur l'emploi de mon temps, paresseux et vagabond.
Nous passions les étés dans la terre de Vil-
lers-aux-Bois, à trois lieues d*A***. Je n*y revenais jamais sans émotion, et la vue de rénorme tour ronde et à toit pointu qui dominait le bâtiment me fesait palpiter le cœur chaque fois que je la découvrais d'un peu loin, à travers les hautes futaies d'alentour.
C'est de là que, durant la saison, j'étendais mes courses dans tout le voisinage, tantôt seul, à pied, perdu en mille chimères, oubliant l'heure, le but, et allant chercher à près de deux lieues, pour y passer et repasser cent fois, je ne sais quel petit sentier que j'aimais; tantôt, — et c'étaient mes jours de gaieté, — mêlé aux gens de la ferme, monté sur un cheval de labour ou sur un chariot de blé, m'essayant à l'accent du patois, et stimulant la grosse joie des moissonneuses.
Mais ni cette compagnie bruyante, ni ces promenades solitaires ne me suffisaient plus. Je me sentais triste, je pleurais souvent, et par malheur je ne devinais que trop la cause de mes pleurs, l'objet de mes molles tristesses.
Déjà, dans les écoles d'enfants où sont confondus les deux sexes, j'avais maigri, j'avais pâli d'amour. J'avais écrit de tendres lettres à plus d'une petite fille de mon âge, et j'en avais trouvé qui m'avaient répondu, et on les avait vu pâlir et maigrir comme moi.
Une entre autres, une Suédoise, ma chère petite Mélanie, ne me pouvait sortir de la mémoire. J'avais été à côté d'elle à une école d'Altona, un an avant notre retour d'émigration. En vérité, il y eut vers ce temps-là des lettres surprises, d'un jargon moitié allemand, moitié français. Son petit panier de l'école en était plein. Elle fut mise en pénitence, au pain et à l'eau, et depuis nous ne nous sommes plus retrouvés.
Tous ces souvenirs fermentaient dans ma tête, et se retrouvaient dans mes songes, ou dans mes insomnies, avec une vivacité de couleur qui ne se voit qu'à cet âge. J'imaginais de merveilleux romans, je me mourais de désirs !
Nous avions pour voisins de campagne l'aimable famille de ***, et, quand nous y allions en visite, je n'avais de regards que pour Mlle Camille, blonde et timide enfant de dix ans.
Chaque printemps nouveau, c'était une vraie scène entre nous pour renouer connaissance. Elle n'osait d'abord, elle me traitait en étranger et se cachait dans le sein de sa mère. Puis, au bout d'une demi-heure, nous étions redevenus amis, camarades de l'an passé. Nous courions ensemble dans les bosquets, et il fallait nous en arracher au soir, tout enflammés de chaleur et de plaisir.
Souvent, dès le matin, je rôdais autour du clos, heureux d'apercevoir au-dessus d'une haie son chapeau de paille, plus heureux, quand j'étais vu, de la faire s'écrier et rougir de surprise.
Cependant, les grands événements qui remplissaient le monde à cette époque arrivaient jusqu'à moi, et ne me laissaient pas indifférent.
Le dimanche, après la messe, que nous allions entendre à un gros bourg voisin, mon père me menait d'ordinaire chez le notaire de l'endroit, où se donnaient rendez-vous les gentilshommes des environs. On y causait des nouvelles de la semaine, des chances de la guerre. On y fesait de l'opposition à l'Empire. Je m'étonnais de cet acharnement contre Bonaparte et de ce mépris pour nos armes.
Il me semblait, à moi, dans mes jeunes, idées, que l'ordre était partout rétabli et la France suffisamment glorieuse. J'écoutais dans
un coin ces vieillards moroses avec une impatience mal comprimée , et, au sortir de là, je ne désirais rien tant que Page et un cheval pour voler à P Empereur, et prendre part à nos victoires.
J'avais plus de douze ans. On me mit aux études dans un établissement de Pères de la Foi, près de la ville d'A***. La direction y était bonne; j'y profitai beaucoup, et mon avidité d'apprendre suspendit quelque temps toutes mes autres inclinations.
C'est dans cette maison que le Génie du Christianisme me tomba pour la première fois entre les mains. L'édition était complète.
René^ qui s'y trouvait, me rejeta dans le trouble d'où je sortais à peine. J'y crus reconnaître trait pour trait mon image, et je fus effrayé de la ressemblance. Je passai mes récréations à le relire sous les sycomores de notre cour, jusqu'à ce qu'enfin mes pleurs me fesant remarquer, les surveillants m'arrachèrent le livre I
Il y avait des moments où, par un dégoût anticipé du monde, et une sorte d'eflfroi de l'avenir, j'aurais voulu ne sortir jamais de cette maison chrétienne, ne jamais quitter l'ombre de ces murs et de ce sanctuaire. Mon imagination, tendrement mystique, s'élevait dans la prière à des vœux de retraite et de sainteté. Pauvre enfant crédule, je me disais que j'étais déjà bien vieux par le cœur, que j'avais assez connu les Passions, et qu'il est bon d'être au port!
La seule carrière praticable alors était celle des armes. Mon père, supérieur à ses préjugés, n'avait pas de répugnance à me la voir suivre, même sous l'usurpateur.
On m'envoya à Paris, où, après dix-huit mois de travail sérieux, je fus reçu à l'école Polytechnique. Un nouveau monde, brillant et animé, allait s'ouvrir devant moi. J'y aspirais avec une joie pleine d'agitation, et, pour mieux m'en préparer l'entrée, je m'appliquai de toute mon âme à l'étude.
Après la première année, j'eus besoin d'un mois de repos, et je vins revoir ma mère, la ferme, le petit sentier et Mlle Camille. Mais cette fois il y eut du changement.
J'avais à peine, en effet, remarqué jusqu'alors la mère de Camille. Elle aurait pu être la mienne, et certes je ne me fusse jamais avisé d'espérer qu'elle serait un jour mieux pour moi.
Cependant, fraîche et belle encore, elle avait une bouche de dix-huit ans, des bras blancs et roses, qu'elle montrait volontiers, et beaucoup d'esprit qui s'échappait en étincelles par ses doux yeux. Moi, j'avais dix-sept ans.
Brûlant de désirs, j*étais timide. Je balbutiais, je rougissais auprès de Camille, qui ne trouvait pas de mots pour me répondre. Sa mère se chargea de m^enhardir.
Ce fut à la campagne, dans un grand jardin et sous de beaux arbres en fleurs, que j'entendis pour la première fois des discours dont je ne compris pas d'abord le but et la portée. Ils parlaient de sentiment, de passion, traitaient vaguement, et avec chasteté, des questions platoniques que j'avais peine à suivre, et qui me troublaient étrangement.
D'ordinaire, le texte de nos moralités était quelque lecture qu'on me fesait faire à demivoix. Nous lisions ainsi, au fond des bosquets embaumés, le Diable amoureux^ de Cazotte.
Elle m'arrêtait sur les plus voluptueux endroits, et la flatteuse enchanteresse me louait de mon expression, de mon accent, et de deviner si bien à mon âge ce que je n'avais jamais senti. Et, au moment même, par le charme de cette parole insinuante, elle me
fesait tout éprouver, tout sentir, et me con sumait le cœur sous le feu de ses regards.
Quand elle m'avait de la sorte confondu et mis hors de moi, elle s'interrompait, me retirait brusquement le livre, et arrachant des roses aux touffes du bosquet, elle me les jetait à poignées avec de grands éclats, puis me les reprenait. Et c'étaient des fuites, des retours, le long des plus étroits sentiers, luttes interminables, où nos mains se tendaient, où s'effleuraient nos joues et se mêlaient nos haleines.
Le péril pour moi devenait grand, et dès que j'osai le croire un peu sérieux, je me gardai bien d'y résister.
Cet amour eut, en trois semaines, de prodigieux ravissements, des larmes, et des angoisses sans nombre.
Partagé entre l'innocence de Camille et les transports de sa mère, entre l'affection virginale et pudique de mes premières années et l'enivrant délire d'une passion adultère, je ressentais mille contradictions violentes. Je
cédais, d'une heure à l'autre, aux caprices les plus bizarrement opposés. Il y avait des instants où un regard demi-voilé, une rougeur subite de la jeune fille, balançaient en moi tous les torrents de volupté de la femme coupable. Elle, à cette vue, redoublait d'artifices et de promesses. La jalousie l'aiguillonnait au plaisir. Elle y portait une inépuisable fraîcheur de sens et m'égarait de plus en plus en ses fureurs.
Une nuit, je m'en souviendrai toujours, une nuit, — c'était la dernière, et nous la passions ensemble, — la porte de sa chambre était en tr'ou verte, donnant sur un long corridor, au bout duquel se trouvait l'appartement de sa fille. Tout à coup, au milieu de notre oubli, nous entendîmes la voix de Camille, qui, éveillée en sursaut par quelque bruit ou par un mauvais songe, appelait à grands cris sa mère.
Celle-ci, éperdue, s'élança à cette voix vengeresse, et, le doigt sur mes lèvres, m'imposa
silence. Je me sentis glacé. Quelques minutes se passèrent, pendant qu'elle alla rassurer sa fille. Je demeurai seul dans les ténèbres, im mobile et sans oser respirer, comme un voyageur frappé de la foudre, et à qui Téclaîr rapide a découvert Pabtme où il est tombé. Un moment, je crus entendre comme un frôlement de rideaux. Je pensai que la jeune fille s'était peut-être levée dans son effroi, et qu'elle venait demander asile à celle que je souillais. Mes cheveux se dressèrent!
Quand la mère revint, nous ne pûmes rien retrouver de sa folle ivresse. Une affreuse pensée s'était glissée entre nous, et nous soupirions tout bas après l'aurore I
Le lendemain, j'étais en route pour Paris, où mes études me rappelaient. J'en tirai la distraction dont j'avais besoin, et, au bout de quelques mois d'application sévère, j'entrai dans l'artillerie.
Pendant les campagnes de 1813 et de 1814, les sentiments nationaux furent sans partage. Je n'eus de pensée et d'âme que pour la patrie et l'Empereur. L'invasion étrangère, l'abdication de Fontainebleau, la Restauration même, quelque intérêt que j'y pusse avoir, me remplirent de douleur.
Cette exaltation de jeune homme déplaisait
à ma famille, à mes amis, et nuisait à ma fortune. J'en pris mon parti, et j'envoyai ma démission.
1 8 14 se passa pour moi aux champs, à m'affliger des calamités publiques, à lire, à réfléchir sur mille questions inquiétantes, à retrouver mes rêveries d'autrefois, à attendre les événements heureux.
Il m'en arriva un tel que toutes mes ambitions, toutes mes chimères, durent être comblées.
J'eus le bonheur, dans une visite un peu longue que je fis au château de la Houssaye, d'inspirer un attachement sérieux à l'une des plus riches héritières de la province que nous habitions.
Elle avait quinze ans. Délicate, sensible, passionnée, couvrant un grand fonds de raison sous les agréments les plus enchanteurs, orpheline et maîtresse de sa main, elle avait arrêté dans sa tête qu'elle ferait le bonheur d'un honnête homme.
Nos cœurs, nos esprits, nos rangs se convenaient, mais non pas nos fortunes. Les parents et les tuteurs firent des représentations, suggérèrent de meilleurs partis ; on lui objectait mes opinions extravagantes, qui me fermaient les carrières où mon nom seul m'aurait porté.
Elle ne pouvait se marier avant Page de dix-huit ans, et il était probable qu'il faudrait même attendre la grande majorité.
Cela ne nous découragea point. Durant près de trois années nous luttâmes contre une société envieuse, nous entretînmes la plus délicate liaison de cœur, à travers les sottes prétentions de toute une gentilhommerie de province.
Les Cent-Jours me mirent un moment sur un autre pied parmi ce monde. On revenait à moi, on me caressait, on me fesait la cour.
J'avais repris du service avec un grade supérieur, et je semblais marchera la plus brillante destinée militaire. Waterloo renversa ces espé-
40 SON PREMIER ROMAX
ranctn, et il me (allut recommencer contre me» ennuyeux rivaux la même petite guerre que devant.
J'obtins un triomphe complet. L'amour d'une jeune fille surmonte tous les obstacles, écarte toutes les séductions, et je fus marié, et je fus riche, et l'envie se tut. Je me croyais établi dans le bonheur pour le reste de ma vie*
Mais nous avions trop souffert. La patience et la dissimulation de ces trois années avaient aij^rinos humeurs, altéré nos caractères. L'excès des émotions passionnées m'avait rendu violent et irritable. Et puis, j'avais trop peu d'expérience. J'administrai légèrement notre fortune. Nous eûmes de longs et pénibles procès. Tout alla assez mal d'abord, comme il arrive aux enfants dans les jeux dont ils se promettent le plus de plaisir.
Le chagrin nous rendit un peu de raison, et ma femme, la première, m'y ramena par ses conseils. Nous nous étudiâmes; nous devînmes
plus modérés, plus économes. Deux petites filles charmantes qu'elle me donna dans les commencements de notre mariage en resserrèrent T union, et nous accoutumèrent au bonheur domestique.
Notre vie s'ordonnait. J'étais sage et fidèle, oh! religieusement fidèle, quoi qu'on en ait pu dire, et quoi qu'il m'en ait coûté 1 La vue du monde ne laissait pas de me causer de continuelles et vagues inquiétudes. Toutes les femmes troublaient comme autrefois mon cœur par leur voix et par leur approche. Il me semblait que je n'avais pas encore été assez aimé, que je n'avais pas encore assez ressenti d'agitations et d'orages pour me pouvoir accommoder sans regret de cette félicité paisible dont je jouissais.
J'étouffais de mon mieux ces révoltes coupables, mais involontaires, en m 'occupant avec ardeur de choses sérieuses, de nos affaires, des matières politiques, et je commençais à obtenir de la sorte une habitude d'empire sur moi-
même, quand ma femme, mourant tout-à-coup dans mes bras, après quelques mois de dépérissement, me laissa au désespoir, sans bien, et au milieu de mes bonnes résolutions à peine établies.
Mon affliction fut longue, profonde et sincère. Tous ceux qui me voyaient alors doutaient que ma vie y pût résister.
La pensée de mes chères petites filles me soutint. Madame de ***, ma cousine, ou plutôt ma sœur par l'amitié et le dévouement, voulut bien se charger de leur éducation, et leur tenir lieu de mère.
Ces deux innocentes petites créatures, dont Paînée avait près de sept ans, comprenaient déjà ma douleur, et par mille empressements ingénus essayèrent de Pendormir.
Mon père aussi m'attachait à la vie, mon père, à qui sa fortune médiocre, encore récem-
ment ébranlée par des pertes, ne pouvait plus suffire, et que j'avais recueilli dans ma maison, avec mon excellente mère, pour qu'ils y fermassent les yeux en paix, au milieu de mes soins et entre mes bras. Jusqu'à mon dernier jour je me souviendrai de l'impression douce et religieuse que ce vertueux homme produisait sur moi. Mais avant l'excès de mes derniers malheurs, c'était une adoration ; le toucher de sa main, le son de sa voix me fesaient tressaillir et pleurer.
Je passai ainsi une année en famille, à ma terre de la Luzellerie, dans les larmes, dans la solitude, formant des projets de retraite studieuse et austère, revenant à la religion, me nourrissant comme d'une manne de cette divine poésie de Lamartine, qui était alors dans sa plus fraîche nouveauté.
Par malheur, le temps qui, peu à peu, assoupissait ma douleur, fesait évanouir aussi mes pensées salutaires.
Un jour, après un hiver de langueur et de
deuil, la santé, la confiance et la jeunesse me revinrent à la fois. J'avais trente ans, ma liberté, une situation complète. Le monde me reprit. Je m'y laissai aller en plein, et avec le secret de mes avantages.
Ce ne furent d'abord que liaisons légères, échappées galantes d'une âme qui se dissipe et se répand à plaisir. Mais bientôt le caprice l'emporta, les penchants n'eurent plus de frein. Mes goûts, mes imaginations se croisèrent, et tout cela pêle-mêle et rapide, sans suite ni sérieux, brillant, varié, partout, à Paris, en province, dans les salons, et quelquefois à côté !
Si je n'éprouvai guère alors de passion profonde, je réussis trop bien à en inspirer, et là où je m'y serais le moins attendu.
Oui, indigne et frivole que j'étais, il m'arriva d'être violemment aimé. La tombe renferme deux cœurs de jeunes filles, d'humble condition, qui souffrirent beaucoup, se plaignirent peu, et que j'aurais ménagés si je les avais
mieux connus. Mais tant d'indiflférents, tant d'amis, vous crient : « On se console^ on ne meurt pas! » Il est si naturel de croire faiblement à l'amour quand on aime faiblement soimême ! On a si peu de pitié de la pauvre créature résignée, qui vit dans l'ombre et loin du train du monde ! Elle n'est pas notre égale ; on se persuade qu'elle ne peut nous comprendre, que son attache à nous est pure vanité, et que rien ne se brisera dans son être si nous le délaissons! D'ailleurs, la richesse parée a tant de dédain et d'épigrammes^ qu'on a la sottise de craindre le ridicule, même dans les courts éclairs du bonheur !