VII
Pauvres cœurs cléments qui dormez sous les gazons d'un cimetière de campagne, s'il vous fallait de la vengeance, vous êtes bien vengés aujourd'hui que j'ai senti à mon tour l'abandon et le délaissement ! Vous l'étiez dès lors par les dévorantes ardeurs et les poisons que me versaient tant d'autres rivales à qui je vous sacrifiais, beautés cruelles et triomphantes sous les diamants et sous les fleurs ! Elle, surtout, la sombre, la passionnée, la capricieuse et misérable Sophie !
Plus j'y pense, plus j'imagine que cette femme m'a perdu, et qu'elle fut véritablement mon premier pas vers le mal.
Malgré des fautes trop nombreuses et tant d'emportements, j'étais pur encore, j'étais innocent, comparé à l'homme tel qu'elle l'a fait, tel qu'il est sorti d'entre ses bras. O dépravée! D'où lui venait cette science d'effrayants mystères, au-dessus des forces de la pensée? Quel démon lui avait appris à enivrer, à égarer la décente et divine volupté, et à la précipiter jusqu'aux enfers ? Son cœur odieux était si loin de ses sens ! Elle savait si bien faire acheter ses faveurs par des caprices, et désoler l'amour après l'avoir couronné! Coquette avec profondeur, elle troublait si malicieusement la vie qu'elle avait tout à l'heure comblée de joies infernales et célestes, qu'il me fut encore possible de m'arracher à elle et de l'oublier.
Mais je gardai ses révélations fabuleuses; mais je lui devais le secret d'un philtre qui a tout consumé; mais, plus tard, lorsque j'eus fait passer à l'être le meilleur, le plus sensible, le plus aimant que le ciel ait mar-
que entre les femmes, les richesses, le désir et la frénésie que ce sang africain avait jetés dans le mien , nous atteignîmes un point du ciel où il semble que la foudre nous ait frappés.
Nous roulâmes d'abîmes en abîmes. Au milieu des sentiments les plus tendres, des épanchements les plus fidèles, de la sympathie la plus harmonieuse, notre imagination insensée déchaînait les plaisirs aigus inextinguibles, qui nous traversaient douloureusement et de poignards et d'éclairs !
Au plus fort de ces transes inouïes, je conçus la possibilité de tous les crimes ! . . . O malheur! malheur! Toute proportion d'idées fut détruite en nous, tout équilibre renversé en nos âmes. Il n'y eut plus moyen de passer une heure dans les habitudes, dans les devoirs, dans les sentiments ordinaires et naturels de la vie. La présence, la présence, toujours la présence de l'amante et de l'amant ! Et, chaque minute^ chaque regard, chaque parole,
redoublaient, pour l'un et pour l'autre, l'épouvantable besoin !
Désastreuse et criminelle existence, que vous nous avez laissé de jours arides à dévorer, si nous sommes condamnés à vivre !
Je voudrais en vain m 'arrêter ici, me reposer sur quelques douces faiblesses, que je fis vers ce temps partager à plusieurs femmes trop vite oubliées, les unes que je n'ai plus revues depuis, les autrfe que je retrouve encore parfois dans le monde, et auxquelles je serre silencieusement la main avec reconnaissance. Mais, outre que parmi ces flammes évanouies il en est de si précieuses et discrètes qu'elles ne doivent jamais être révélées, presque tout cela, il faut bien l'avouer, s'est allé perdre maintenant pour moi dans un seul et désespéré souvenir.
C'est en me replongeant dans ce souvenir
unique que, par moments, je suis tenté de croire, pour les âmes passionnées, à l'influence des signes et des astres, à Pentratnement d'une fatalité irrésistible.
Mes opinions politiques, hautement déclarées, et ma conduite marquée en 1 8 1 5 m'avaient tenu assez en dehors de la noblesse de province, et m'avaient de plus en plus rapproché de la société du haut commerce et de la haute fabrique de la ville que j'habitais. Les maris y étaient insignifiants et occupés; mais les femmes, là comme ailleurs, jolies, vives et coquettes. Je n'en voulais pas davantage, et, par ma galanterie empressée, par les frais d'esprit que je fesais pour plaire, j'étais bientôt devenu fort à la mode dans ce monde.
Vingt fois j'y avais rencontré madame H***, sans penser à autre chose, sinon qu'elle était assurément désirable. Mais j'aimais autre part, et en beaucoup d'endroits. Toutes mes heures étaient prises. Et puis mes fréquents voyages et mes longs séjours à Paris s'opposaient, dès
le début, à une liaison suivie entre nous. Je la retrouvais avec plaisir dans une soirée, dans une partie de campagne ; mais nous n'avions rien de particulier à nous dire.
J'avais quelquefois essayé de lui tenir des discours aimables, auxquels elle avait souri, par accès, avec une sorte de complaisance.
Plus souvent, y découvrant une certaine banalité, elle y avait répondu avec brusquerie.
Alors, j'en avais pour un mois sans lui parler. Je l'oubliais à peu près complètement, et je ne m'attachais plus qu'à poursuivre mes amours préférés, dans les salons de la province ou de la capitale.
Blonde, et d'une blancheur tendrement animée, avec une taîUe élancée et de déesse, un cou pur et gracieux, de longs bras sans cesse agités et remuants à plaisir, une voix ferme, un peu dure, un regard bleu, un peu cru, — regard et voix qu'amour a depuis amollis en d'inexprimables douceurs! — madame Elyse H*** passait alors pour légère, évaporée, bruyante; elle paraissait entièrement étrangère aux réflexions de l'âme, aux délicates jouissances de la pensée; elle aimait les plaisirs, mais les plaisirs qui font pitié, c'est-à-dire qu'elle aimait à danser, sans préférer un danseur à un autre, à courir de campagne en cam-
pagne, sans se sentir émue parle murmure des belles eaux où la fraîcheur des ombrages, à se vêtîr d'étoffes fines ou brillantes, à se trouver assise à un festin où il y a de longs moments de silence ou de turbulents éclats de gaîté; médiocres et sots plaisirs, qui conduisent trop souvent à un sensualisme matériel pire que les passions, mais qui peuvent aussi laisser l'innocence, une paisible liberté, un grand repos au cœur !
Cependant, une saison que je la rencontrai plus fréquemment qu'à l'ordinaire, il me sembla trop ridicule de la trouver jolie sans le lui déclarer, et de la désirer tant soit peu ^ans l'obtenir.
D'autres motifs, plus misérables encore que la fatuité, se mêlèrent à mon caprice, et m'y confirmèrent par un faux air de raison.
Elle habitait A '*'**, où j'avais mon foyer, mes arbres et mes enfants. Je pouvais la retrouver chaque jour dans le monde qu'elle fréquentait le plus, et que je commençais à re-
chercher davantage à cause d'elle. Assez las de mes déplacements sans fin, épris d'une profonde et sérieuse tendresse pour mes filles, me croyant faiblement aimé de mes maîtresses, j'en vins à penser qu'un amour en province serait bien mieux à ma convenance, qu'en le menant avec modération je pourrais à la fois jouir de ses douceurs et de la société de mes enfants, pour qui j'étais une fête continuelle. Imprudent, je croyais diriger le cours de mes sentiments par les mêmes calculs qui président à l'arrangement des intérêts plus vulgaires! Insensé, je voulais rapprocher sans confusion le sacré du profane, mener de front paisiblement le désordre et le devoir, respirer le parfum de la fleur sans tache, et ne rien perdre de la saveur du fruit corrompu !
L'avoueraî-je pourtant? Je n^étais pas malheureux alors. Je commençais à me fatiguer du tourbillon où mon inconstance m'avait entraîné, et à croire qu'il était temps de songer à une demi-retraite.
Malgré la noirceur de bien des maux que j'avais causés, et l'ombre mortelle que j'avais répandue sur des fronts innocents, mes chagrins de cœur avaient pris cette teinte légère et suave, qui ne fait qu'adoucir à nos regards l'éclat des objets d'alentour, et nous disposer au charme des rêveries. Je me dissimulais l'énormité de mes torts, et, si j'osais m'en avouer quelques-uns, je trouvais une certaine
douceur à les pleurer et à m'en repentir.
De plus, je me figurais avoir suffisamment aimé, être allé aussi loin qu'aucun homme à travers les Passions et au plus fort de leurs orages, et cette idée, bien que mêlée à la perte de beaucoup d'illusions, me donnait une sorte de contentement intime, comme au voyageur qui a voulu tout voir et qui est revenu.
J'ignorais encore, j'ignorais, hélas! qu'il est un amour plus violent, plus vrai, plus accablant que tous les autres, et qui les chasse devant lui de ses rayons comme des vapeurs du matin ; un amour unique, excessif, irrémédiable, au-delà duquel il n'y en a plus : l'amour des dernières années, l'amour d'environ trente ans, plus ou moins, en qui s'accumulent et s'abîment à jamais toutes nos facultés et toute notre vie, celui qui ressemble le plus à un désespoir, la dernière flamme, les derniers chants, le dernier cri de la jeunesse expirante !
Je ne l'avais pas éprouvé, cet amour, et on ne le devine pas. Peu de gens y passent.
Beaucoup s'arrêtent ou s'égarent en chemin; les uns, usés par les frivolités, les autres, empêchés dans les vices, ont laissé dépérir en eux la noble faculté d'aimer !
Avant de tomber à cet âge fatal, bien heureux et bien rares sont ceux qui, de bonne heure fixés sur un digne objet, ont fidèlement enchaîné leur âme en un cercle d'affections légitimes; qui n'ont aimé qu'une fois, à vingt ans, et pour la vie; qui, sages et prévoyants dès leur jeunesse, se sont hâtés de creuser un lit profond et d'élever des digues avant même de craindre que le débordement pût les gagner !
Heureux aussi ceux qui, arrivés dans les dissipations et les fautes à l'âge où j'étais alors, sitôt que là le dégoût commence, et, au lieu de se laisser bercer à de vagues ennuis, retrouvent en eux-mêmes des souvenirs sévères, des principes ineffaçables, qui les réveillent sans pitié avant la dernière épreuve, et les arrachent du bord de l'écueil qu'ils ne soupçonnaient même pas !
C'est ce que je ne sus pas faire, et, au fond, je ne Paurais pas voulu.
Je me plaisais à mes maux, à mes pleurs, au faible murmure de mon repentir. Mon léger dégoût des choses était presque un plaisir de vanité pour moi, parce qu41 semblait m'avertir que j'avais tout goûté.
Sage comme je m'imaginais l'être, je n'avais plus d'autre vœu qu'une société choisie et moins éparse, ma famille, la campagne sans l'isolement, quelques livres, surtout la poésie, celle qui répondait à mes besoins, à mes sentiments, et çà et là, encore, non loin de moi, quelque liaison délicate et tendre, pour achever d'aimer.
ARTHUR 6i
Voilà ce que me fesaît inventer de chimérique, comme réforme et premier retour au bien, une morale riante, toute mondaine, rigide en honneur, en amitié, mais sur le reste accommodante et fragile.
Je trouve dans les poésies que je laissais échapper alors, une pièce qui me paraît exprimer à merveille cette situation de mon âme, et que, pour cela, je veux placer ici :