PRÉFACE. XXXI
séniles, on serait mal venu à le chicaner sur ce qui se passe dans son for intérieur. Puisqu'il a jugé convenable de se renfermer dans les termes généraux de la question, nous n'avons pas le droit de lui faire perdre le bénéfice de sa neutralité en le classant d'autorité parmi les athées, ou en insinuant que de cœur il était resté chrétien et môme catholique.
Mais il ne s'agit point ici de subtilités, de vaines arguties. J'accorde et je reconnais (ce n'est pas mon regret le moins vif) que Sainte-Beuve était athée. Tout mon désaccord avec M. Fournier consiste en ceci que, selon lui, cet athéisme était un acte de complaisance, de courtisanerie envers le radicalisme, une avance faite de propos délibéré à la foule toujours grossissante des incrédules, des matérialistes, des nihilistes.
a Le doute, croyez-le bien, écrit M.
Edouard Fournier, l'athéisme surtout ne furent que des masques pour lui. Où il n'y a pas de sentiment possible, il n'y a que des
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bravades. Comme tous les athées, mais avecplus de prudence et d'intérêt que la plupart, ce fut un fanfaron d'incroyance.
« L'athéisme d'hier est le déisme de demain, a-t-il dit dans son Port-Royal. Ce « demain-là » était déjà venu pour lui depuis bien longtemps quand il mourut. Sa popularité exigea qu'il ne le fit pas voir. »
Prenez-y garde. C'est aller bien vite et bien loin dans l'interprétation. Sainte- Beuve a eu dans sa vie une période catholique, relativement très-courte. On en trouve des traces sensibles dans les Consolations. Volupté et les premiers volumes de Port- Royal. Mais les dernières parties de cet ouvrage sont exemptes de tout piétisme et dénuées même du souffle religieux. On en peut dire autant de la collection entière des Causeries. Fils du xvnf siècle, dan- ce qu'il a de plus arrêté et de plus négatif — ainsi qu'il a pris soin de nous l'expliquer dans un fragment devenu célèbre, — disciple d'Helvétius, de Boulanger, de la Mettrie, de d'Holbach, il est revenu dès 1840 à sa
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première direction philosophique, et il ne s'en est plus écarté. Qu'on interroge à ce sujet tous ceux qui ont vécu près de lui depuis cette époque (et il reste plus d'un témoin), on se convaincra que Sainte- Beuve, qui n'a que trop varié sur d'autres points, est demeuré sur celui-là d'une déplorable fixité.
La pénétration de l'habile commentateur de La Bruyère est donc en défaut lorsqu'il croit voir dans l'auteur des Causeries un nouvel Onuphre en sens inverse, un Tartuffe d'athéisme. L'incrédulité de Sainte- Beuve était sincère, radicale et absolue. Elle a été invariable et invincible pendant trente ans. Voilà la vérité. Je voudrais qu'elle fut autre, mais mon devoir est de la respecter et de la mettre en lumière. J'avais surtout à cœur de détourner de lui le reproche de fourberie et de tactique dans les choses de la conscience. Ce blâme, quelques-uns de nos contemporains les plus illustres l'ont mérité; Sainte-Beuve y échappe. Je ne mets pas l'incrédulité sur le môme pied
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que la foi et je ne les enveloppe point dans une impartialité qui ne serait qu'une indifférence outrageante. Je dirai toutefois qu'à mon sens, si l'incrédulité comporte quelque point honorable ou excusable, c'est uniquement la sincérité. Feindre la croyance est horrible, mais jouer le doute et la négation serait le vrai péché contre l'esprit, celui que saint Paul flétrit si énergiquement, le seul, nous assure l'apôtre, que Dieu ne pardonne pas. Le triomphe du matérialisme nous condamnera peutêtre à voir cette effroyable variété du mensonge, ce honteux déguisement de l'humaine lâcheté. Xous n'en sommes pas encore là, et Ton s'est trop pressé en attribuant à Sainte-Beuve des faiblesses que nous osons à peine concevoir chez les sensualistes et les ambitieux de l'avenir.
Madame de Lassav. une des rares honnêtes femmes de la cour du Régent, entendant, un jour, son mari se porter garant de la vertu immaculée de madame de Maintenon, ne put s'empêcher de lui dire1 : i Eh !